‹ Études de morale positiveChapitre 14 sur 17 · L' UTILITARISME ET SES NOUVEAUX CRITIQUES · texte numérisé non relu

L' UTILITARISME ET SES NOUVEAUX CRITIQUES

renées personnelles aux données expérimentales du problème, au fait observé dans telle ou telle société, ou, si cela est possible, dans toute société. Cela étant, on ne saurait alléguer que le problème posé soit dénué de sens, et présuppose connue la solution cherchée (i).

i« — Est-il donc vrai tout d'abord que certairoes règles se présentent comme morales, sans avoir ni en fait, ni dans V opinion des hommes aucune utilité sociale? Ce qui, dans bien des cas, nous fait trouver une semblable discordance, c'est justement l'oubli de la règle de méthode que nous venons de rappeler. Il ne faut pas en effet, pour répondre à cette question, se demander si telles pratiques religieuses, telles règles de convenance morale nous paraissent inutiles, mais si ceux qui les ont primitivement acceptées les croyaient ou même les connaissaient telles. On accuse, il est vrai, cette manière de poser la question de constituer un véritable truisme. « Car si les sociétés obligent ainsi chaque individu à obéir à ces règles, c'est évidemment qu'elles estiment à tort ou à raison que cette obéissance ponctuelle leur est indispensable; c'est qu'elles y tiennent éiïergiquement. Si ce sentiment avait sa cause dans la nécessité objective des prescriptions pénales ou du moins dans leur utilité, ce serait une explîca-

(1) M. Durkheim propose de chercher nn critérium objectif qui nous permette de reconnaitoe effectivement le domaine de la moralite pour chaque société, ce critérium il croit le trouver dans la sanction. Sans entrer dans la discussion spnéciale de cette thèse, nous croyons pouvoir remarquer que ce critérium serait tout a fait incomplet si Pon ne considérait que les sanctions pénales expressément établies par Pusatre ou la loi, sans tenir compte de la sanction diffuse de l'opinion publique (estime ou mépris, approbation ou blâme moral). Mais alors le critérium de la sanction perd en grande partie son objectivité et revient à celui dont

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recherche, ce qu'il y aurait h faire, ce serait d'analyser les caractères^ distinctirs de ce ju^sement moral. Mais cela ne nous paraît pas indispensable dans cette étude limitée.

lion. Mais elle est contredite par les faits; la question reste toute entière. » A quoi nous pouvons répondre d'abord que la quéstioa serait précisément de savoir pourquoi ces sociétés tiennent si énergiquement à ces observances; ensuite que des croyances religieuses dont FcH'igine aurait été complètement étrangère à l'utilité peuvent néanmoins modifier l'idée qu'on se fait de l'utilité. 11 y aurait truisme et même pétition de principes ai l'on disait que dans des cas de ce genre V utilité poursuivie est Justement le maintien des croyances en question; mais nous disons au contraire que ces croyances une fois apparues pour des raisons qui sont ici hors de cause, nous^ font craindre, en cas de violation des règles qu'elles prescrivent, des malheurs et des dangers positifset extrinsèques ; par exemple le Juif croyait que laveh protégeait son peuple et que tout blasphème, toute offense aux prescriptions religieuses, menaçait la nation entière de toutes sortes de vengeances et de cataclysmes matériels ou politiques, comme il croyait que la bonne observance du culte lui vaudrait l'empire du monde. « Quand on mutila, écrit Bagehot, les statues d'Hermès qui décoraient les rues, les Athéniens furent épouvantés et exaspérés; ils pensaient qu'ils seraier&t tous ruinés, paix^e que quelqu'un avait mutilé la statue d'un Dieu et l'avait ainsi irrité. » De marne lors du sacrilège commis à Saint^Sulpice le 28 juillet i648, <( les habitants de la pieuse paroisse furent saisis d'horreur... Les divertissemens cessèrent aussitôt et chacun s'ingénia, en s'imposant des mortifications personnelles, à apaiser la justice divine ». Le danger que l'on redoute ainsi ce n'est donc pas seulement le danger de voir s'affaiblir une croyance « à laquelle on tient énergiquement »; c'est un danger qui est conçu comme une corasé" quencc de l'acte impie. Sans doute l'attachement aux

(1) M. Durkheim, op. cit., p. 76.

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croyances traditionnelles a quelque chose d'instinctif. Mais dès qu'on vQut le justifier et se l'expliquer ne faut-il pas invoquer quelque raison plus matérielle, et distincte de cet attachement même? D'un autre côté nous verrons qu'à mesure que la réalité objective de tels dangers ou de telles utilités est démentie par rtcxpérience, les pénalités à l'aide desquelles se maintienne^ les croyances ou les pratiques en question sont réprouvées par' l'opinion et disparaissent précisément de la législation; elles cessent graduellement d'intéresser la morale, lorsque le sentiment de l'utilité sociale s'en est retiré.

' Ainsi l'utilité attribuée à certaines institutions ou à certaines coutumes pouvait n'être qu'illusoire; mais il n'en saurait résulter que le sentiment de l'utilité n'y fût pour rien.

Dans bien des cas même, l'illusion serait de croire qu'une telle utilité eût été totalement absente. Il est vraiment trop simple de dire que l'abstinence de porc n'était pas nécessaire à la société juive; il faudrait pourtant se demander si cette interdiction s'est établie d'une manière absolument arbitraire, ou si ceux qui l'ont introduite n'avaient pas, par exemple, quelque motif d'hygiène, comme cela semble certain pour l'interdiction musulmane du vin. Il en était probablement ainsi pour le mode d'abattage des animaux particulier aux Juifs, et qui en pays très chaud, pouvait être plus favorable à la conservation des viandes. On comprendra aisément d'ailleurs que chez les peuples primitifs il fallait bien que les prescriptions de ce genre fussent imposées et généralisées par le pouvoir « spirituel » composé des hommes réputés les plus éclairés et les plus expérimentés. La religion qui ne nous paraît aujourdhui embrasser que le côté le plus idéal, le plus intérieur de la vie humaine, s'applique à l'origine aux questions les plus matérielles. D'autre part

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le prîmitf distingue mal, on Ta souvent montré, la connaissance positive de la magie la plus fantaisiste. La médecine et la religion sont constamment associéesi; et A. Comte avec une réelle largeur d'esprit insiste à mainte reprise sur les services relatifs rendus' à la science par le fétichisme. Il nous est loisible de déclarer que toutes sortes de pratiques superstitieuses sont effectivement inutiles aux peuples qui les adoptent ; mais elles ne le sont pas à leurs yeux. Ils croient à des dieux, et d'ordinaire à des dieux nationaux, qu'il s'agit de se concilier, dont il faut par des prières et des sacrifices obtenir la faveur ou détourner la colère.

11 en est de même du culte des morts (i). Aujourd'hui, il peut nous paraître purement sentimental ou esthétique. Mais ce serait en oublier les origines et témoigner d'une critique bien subjective que d'en méconnaître le caractère primitivement fort utilitaire. Les morts pour l'homme prjimitif forment une société réelle, quoique invisible, à côté de la société visible, ou plutôt morts et vivants ne forment qu'une même sociéfS. Cette idée que le philosophe moderne peut, avec A. Comte, entendre dans un sens tout idéal, le sauvage l'entend dans un sens matériel. Sa croyance à la persistance au delà de la mort, a d'ailleurs à l'origine des raisons et un caractère tout physiques. Le mort a des besoins auxquels il faut pourvoir, sous peine d'encourir une vengeance d'autant plus redoutée qu'elle est entourée de mystère. Les sacrifices qu'on offre au mort sont composés des objete ou des êtres qu'on suppose devoir lui être utiles ou agréables, et l'on pense ainsi se mettre en règle avec des esprits volontiers malveillants et jaloux. Si, plus tard ce culte prend une valeur en partie symboliquie, si le sacrifice cesse de plus en plus d'avoir le caractère d'une fourniture pour devenir un signe de sou-

(1) Durkheim. Division du travail, p. 12.

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mission et de dévouement, la préoccupation de Tutilité publique ou personnelle ne disparaît pas pour cela. On persiste à croire que. ces témoignages sont agréables au dieu« de sentiment est encore sensible dans les religions les plus épurées, et s'il domine quelque part, c'est toujours chez les moins cultivés de leurs adhérents. L'homme du peuple ne prie guère que pour demander; les mysticités de « l'amour pur )) lui sont inconnues. Il mendie des grâces qui ne sont pas souvent des grftces spirituelles. Le culte public qui est l'expression des croyances moyennes et non des plus élevées, comporte des prières oîi l'on demande à Dieu « une saison favorable pour les fruits de la terre, une heureuse délivrance des femmes enceintes » et finalement le salut du roi ou de la patrie* Dernièrement, dans un pèlerinage, on présentait au pape pour les lui faire bénir un chien de berger, afin qu'il gardât mieux les troupeaux, et une chèvre qui allaitait un enfant. On a vu les autorités, ecclésiastiques bavaroises prescrire des prières pour invoquer l'assistance divine contre l'invasion d'un insecte, la nonne, qui ravageait les foi^ts. Une ffazelte excusait les prédictions erronées d'un météorologiste en faisant remarquer que ce savant n'avait pu faire entrer en ligne de compte, dans ses prévisions, la prière de milliers de fidèles qui imploraient un changement de temps (i). Les défenseurs de la vie monastique ne man- <|uent pas d'invoquer, à côté de l'intérêt trop visiblement égoïste du salut personnel, l'utilité qu'auraient, pour tous ceux que la vie active absorbe, les prières des personnes ^ui se vouent spécialement à cet office, véritable fonction sociale à leurs yeux,

d) Gazette de Voss du 26 août 1883. Ce dernier fait est cité par gizycki, MoralphUosophie, p. 410. On lit dans les journaux des «epeches comme celle-ci : « Madrid, 6 mai 1896 — La Régente assistait aux prières qui ont été dites hier, à la cathédrale, pour tlemander de la pluie. »

Ainsi donc il ne faut pas se hâter de dire que la préoccupation de Tutilité privée ou publique soit absente dans des cas de ce genre, sous prétexte que cette utilité ne nous paraîtrait pas réelle. C'est alors que nous substituerions arbitrairement notre jugement personnel à celui des hommes ou des sociétés dont il s'agit de comprendre et d'expliquer les usages et les règles de conduite. ^

Sans doute beau<ooup de réglementations, de rites, de coutumes ne sont pas directement justifiés par une utilité intrinsèque; mais ils peuvent l'être comme parties intégrantes d'un système, d'une institution que dans son ensemble une utilité sociale justifie. Les éléments de la vie psychique et de la vie sociale sont jusqu'à un certain point susceptibles de vivre cTune vie propre. Un sentiment, une croyance, une pratique, une fois entrés dans l'esprit d'un individu ou dans la tradition d'un peuple, y développent dan^ tous les sens leurs conséquences naturelles ou logiques, sam que les causes originelles qui les ont fait naître continuent nécessairement à régir ces développements. C'est ainsi que dans le détail, les cérémonies d'une religion, les règles de la politesse, les formes du vêtement n'ont souvent plus qu'un rapport ^lointain avec les fondements mêmes et les raisons déterminantes de la religion, de la politesse, de l'habitude de se vêtir. D lUî faudrait donc pas tirer trop vite argument contre la thèse de l'intérêt général de ce que telle pratique n'a p^s de rapport assignable avec le bien social ; car il est inévitable qu'un sentiment moral s'y attache si elle fait partie intégrante d'un ensemble considéré comme socialement utile. C'est ainsi qu'un très léger désordre dans le vêtement peut éveiller en nous le sentiment de la pudeur, alors qu'elle n'est nullement blessée en Téalité.

C'est encore en se reportant aux origines qu'on pourra faire rentrer dans le principe de l'int&rêt général le respect

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de 1a vieillesse, qui peut nous sembler aujourd'hui une vertu de pur sentiment^ un acte de déférence absolun[ient bénévole. Ici encore une observation superficielle peut seule y trouver un exemple d'une règle morale sans utilité sociale. Aucun sociologue, croyons-nous, ne contestera qu'à l'origine rien ne pouvait être socialement plus utile, et le paraître d'une manière plus manifeste. Ce respect de l'âge est même en un sens plutôt une vertu relativement primitive qu'une vertu civilisée. Dans une humanité en* core inculte, oii déjà la force physique n'est plus tout, mais où la science n'est pas organisée, où l'écriture est absente ou à peu près, où l'éducation est réduite à un minimum infime, les connaissances utiles, tout empiriquesi supposent avant tout l'expérience personnelle et le ascours de la tradition orale. Où peut-on chercher Tune et Tau-; tre, sinon chez le vieillard P Son autorité est donc toute naturelle, et son prestige auprès des plus jeunes n'est pas purement sentimental; il est directement lié aux services qu'il peut rendre. Chez les animaux vivant en hordes, c'est d'ordinaire un vieux mâle qui marche en tête, suivi des niâles adultes. Il est le conseil, ils sont la force. Il est l'Ancien, il est le Sénateur (senex), il est le Prêtre {izptoSù'zepo'ç) de cette société rudimentaire. Une fois constitué, ce respect du vieillard devient un « principe )> que la tradition fixe et qui peut non seulement se maintenir, mais s'exagérer jusqu'à devenir nuisible (i),= saos qu'on puisse en rien conclure contre l'explication utilitaire de ses origines.

Aujourd'hui évidemment la place du vieillard n'est plus absolument la même qu'autrefois* La science fixée dans les livres, est ou paraît être à la portée de tous; cette fixa-

, (1) Mêijaé che2 les sauraf^, comme on en trouvera un exeniple, ' nimalé d'après Lang, chez les Australiens, Grande Sncyclopéaie. T. XVI. 4«9. col. 1 (Art. Etat, par A. M. Berthelot).

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tion même lui pernT^t de s'accumuler rapidement, et aussT de seT*enouveler, de sorte que le vieillard est yite exposé à n'être plus au courant. L'éducation, prolongée presque jusqu'à la maturité, est obligée, par cela même, à être moins étroitement autoritaire, en même temps qu'elle fait des 'fiommes plus capables de se suffire a eux-mêmes. Une plus forte culture enfin a rendu les eS'prits plus îndé- {Rendants et plus impatients du joug de la tradition (i). Od comprend dès lors que le respect de la vieillesse, s'il se maintient, tende à changer de caractère, et paraisse n'être plus qu'un devoir de déférence et de gratitude, que le vieillard soit entouré d'égards en raison des services qu'il a pu rendre plutôt qu'en raison de ceux qu'on attend de lui, que l'autorité pratique passe de ses mains à celles de Thomme mûr, des sénats aux chambres. On a pu même soutenir qu'il était socialement nuisible de laisser à la vieillesse une trop grande pl^ce dans les fonctions actives, et l'on prononce volontiers le solve senescentem. Mais d'une part on voit par cela même que le critérium de l'utilité sociale conserve son rôle, puisqu'il préside à une réelle transformtation d^un devoir ancien; d'autre part oa reconnaîtra qu'il y aurait anachronisme à confondre notre sentiment actuel à l'égard de la vieillesse avec le senti* ment primitif, et de tirer par suite argument contne ce critérium de ce que ce devoir nous apparaît surtout comme un devoir tout sentimental.

La plus grave objection que la morale classique élevât, au point de vue pratiqua, contre le principe de Tintéirêt général, était tirée de conséquences inhumaines de la

(1) Il ne faudrait pas méconaaître d'ailleurs que ces causes sont eà partie contre-balancées par d'autres. Ainsi la ^épondéranc» croissante de la vie intellectuelle sur la force physique est évidenment un facteur favorable à la persistance du rôle social de !> rieille^i^. Bans la guerre antique ou primitive oii le dief doit payer de. sa personne, un {général ne çeut guère être un septa»fcénaire comme cela se voit aujourd'hui.

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^sélection. On reprend aujourd'hui cette objection pour mettre eii doute non plus l'excellence morale ^ mais la vérité sociologique de ce principe. Il est curieux de comparer à cet égard Tatiitude bien connue dc^ M. Spencer et 'Celle de M. Durkheim. M. Spencer, jugeant les pratiques et les institutions charitables nuisibles au progrès de la race, les condamne ainsi que les sentiments qui les suscitent ; M. Durkheim, lui aussi les croit nuisibles, et accepte, on peut dire sans restriction, la thèse de M. Spen- <;er à cet égard (i). Mais comme il croit constater que ces ^sentiments sont le résultat d'une évolution naturelle qui ne peut que les accentuer encore, sa conclusion se retourne- contre le critérium de Futilité sociale. Tandis que le premier te^ette la philanthropie ou du moins la restreint au nom 46 ce principe, le second rejette le principe, au nom des progrès inévitables de la philanthropie. L'un comme moraliste^ dit : la philanthropie est nuisible, or il faut appliquer la règle de l'utilité sociale ; il iaut donc condamner la philanthropie. L'autre, comme sociologue, dit : la philanthropie se développe inévitablement ; or elle est contraire à l'intérêt social, donc le critère de l'intérêt social ne se vérifie pas en fait.

JNous croyons qu'aucune de ces deux conclusions inverses, entre lesquelles Vidée seule d'évolution ne nous permettrait pas facilement de choisir, n'est réellement justifiée, parce qu'il n'y a pas entre les deux teritaes, philanthropie et utilité sociale, de véritable contradiction, qui nous oblige à sacrifier l'un des deux à l'autre. C'est" ce que nous voudrions essayer d'établir. 'Comprendrait-on d'ailleurs, surtout dans une sociologie qui se présente constamment comme objective, « scientifique », mécaniste enfin, où l'iridividu est annulé au profit de la Société, oîi les idées et les désirs des hommes sont comp-

(1) Division du travail social^ p. 12.

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lés pour si peu, et coMidérés comme des effets, non comme des causes, comprendraitK>n qu'un sentiment pût ainsi se mettre en travers du progrès social, et faire éch^^c à la perpétueUe résistance des faits, que les pitiés mdividuelles pussent opposer un obstacle insurmontable à la volonté de vivre du groupe ? La sélection elle-même au^ rait dû, dès longtemps éliminer de la vie des sociétés, des pratiques et des sentiments qui leur seraient fatales. A ce point de vue on n'en comprendrait guère plus la persistance que, dans une sociologie plus psychologique, plus finaliste, on ne comprendrait comment la philanthropie pourrait se développer ou même se maintenir dès qu'elle serait reconnue de tous nécessairement fatale à la société. Une conciliation s'impose donc.

Ce serait une étude économique minutieuse et peutêtre un problème actuellement insoluble avec nos moyens d'information, que d'établir le bilan des institutions philanthropiques à l'actif et au passif. Au reste un tel bilan, établi d'après les données actuelles, ne prouverait pas grand'chose, quelque instructif qu'il pût être, puisque personne ne conteste qu'en fait la charité peut être fort mal exercée. U resterait donc, mais un tel examen serait ici déplacé (i), à examiner spécifiquement chaque sorte d'opérations de la philanthropie, pour voir si, dans son essence, elle est condamnée à être inutile ou nuisible à la société ; car c'est ce que supposent de part et d'autre les deux thèses que nous combattons. On s'apercevrait bien vite combien est sommaire la condamnation qu'elles prononcent, et combien elles abusent de la généralité sans préc^ion d'une théorie biologique et sociologique, au lieu d'analyser d'une manière concrète les différent» cas de la question.

Mais il y a un biais par où le problème de la sélecr

(1) Voir plus loin Charité et Sélection.

li'UTILITAElSME M SBS NOUVEAUX CEITIQUES

tion comporte dès à présent une solution h la fois générale et précise. Si la thèse, qui oppose la sélection naturelle à la philanthropie est juste, nous devons trouver que les chances de vie à chaque âge, au delà du moins d'un certain âge moyen, devraient avoir diminué. Car, comme on le sait, le principal gain oEtenu à notre époque par une hygiène plus rationnelle et une thérapeutique plus savante, porte surtout sur l'effrayante mortalité du premier âge. La sélection primordiale étant autrefois» beaucoup plus forte qu'aujourd'hui, on devrait s'atten- <lre à voir les survivants présenter en moyenne, à l'âge adulte une constitution moins robuste et avoir moins de chances de vie. C'est même une opinion assez courante. Mais la statistique la dément (i). Si nous prenons par exemple les tables de Dupré de Saint-Maur (1750) et de Duvillard (1789) pour les comparer à celles que nous fournit la Statistique générale de la France pour la période 1860-63 et pour la période 1877-81, nous voyons qu'à tous les âges la survie est supérieure à l'époque la plus récente. Bornons-nous à quelques chiffres qui pour notre objet seront suffisants.

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