NOMBRE DE SURVIVANTS SUR 1.000 NAISSANCES
Age
Duvillard
Statistique générale (1861-63)
Id., 1898
(1) Nous empruntons ces données à Levasseur, Population de la France, t. II, p. 295. Voir aussi le tableou graphique très frappant qui rend cette statistique sensible aux yeus, p. 297. Aux chiffres que Levasseur nous donnait en 1894, nous ajoutons aujourd'hui ceux que nous fournit la Statistique générale pour 1898-1903.
114 ÉTUDES DE MOBALB POSITIVB
Ce n'est qu'aux âges extrêmes entre 90 et loo ans que les chiffrés de survie apparaissent supérieurs dans les^ anciennes tables. Mais cette apparence même n'infirme pas noire thèse. Car il faut bien finir par s'en aller ; au terme naturel de la vie la courbe de mortalité se précipite donc et d'autant plus vite que l'élimination aura été inoins accentuée auparavant (i). Ainsi malgré les entraves apportées à la sélection infantile, la vitalité de la race à tous les âges, au lieu d'être en décroissance, s'est au contraire constamment accrue. C'est ce qui montre la part énorme qu'a dans la mortalité humaine, comn^e dans tous les germes de malheur (le malheur aboutissant toujours à quelque affaiblissement vital), le pur accident qu'on peut éviter ou réparer sans avoir à payer plus tard oe salut. C'est ce qui montre surtout que si quelques-uns sont « artificiellement » sauvegardés, ce n'est pas fatalement au prix d'un abaissement du niveau moyen de la vie (2).
11 n'y a donc finalement aucune raison de ne pas avoir égard, lorsqu'on veut apprécier le niveau du bien-être général, aux souffrances individuelles supprimées ou diminuées, même tout momentanément. A tout prendre, le bonheur de la société n'existe que dans ses membres^ quelque tendance qu'ait la nouvelle sociologie à réaliser la Société en dehors d'eux. Assurément il ne faudrait pas-
Ils confirment encore nos conclusions. Nons les trouvons dans les articles de M. L. March, dir^eur de la Statistique générale. Journal de la Société de Statistigue de Paris y sept, et oct. 1906.
(1) Ces résultats sont absolument confirmés par les recherches de M. Leclerc pour la Belgique, Tables de mortalité et de survie et tables de population pour la Belgique ; Bruxelles, Hayez, 1893. Comparant les * tables de Quételet aux résultats de ses propresrecherches^ M. Leclerc constate également qu'à tous les âgeSy sauf, comme tout à l'heure, à Page limi^, la survie est en faveur du temps présent. Voir le tableau, p. 51.
(2) L. Weber, dans son article sur Dégénérescence de M. Nor» dau, Bévue de Métaphysigue et de Morale, mai 1894, p. 359 ei
l'utilitabismb et ses nouveaux critiques 218
s'appliquer à assurer la prospérité àks pures parasites (i) comme un malade qui, pour se isoigner, veillerait au bon développement de cellules cancéreuses; mais tout ce qu'on pourra faire pour entretenir les cellules normales atrophiées n'est-il pas un gain pour le corps ? C'est à c€6 dernières qu'il faut comparer les vraies misères à secourir. A moins de considérer a priori ces éléments comme étrangers au système, ces individus comme forclos de la société, ce qui est précisément la question ,comment^ne pas faire entrer en ligne de compte le niveau de leur vie à eux ?
Le bonheur et la vitalité des êtres sains eux-mêmes y sont intéressés. Car il ne faut pas oublier ce que le spectacle continuel de la misère a de douloueux . et d'éner* vant pour eux. Le pessimisme qu'il engendre ne peut avoir que des effets déprimants et nous paraît dé nature à faire perdre à la société beaucoup plus que ne lui coûtent les sacrifices qu'elle s'impose de ce chef. Directement ces sacrifices ont l'air improductifs ; indirectement ils aboutissent encore à un profit.
Ce bénéfice est d'autant plus réel que dans toute application intelligente de la charité le bienfait coûte beaucoup moins à celui qui le fait qu'il ne profite à celui qui le reçoit. Un sacrifice insignifiant pour celui qui a beaucoup peut, s'il est bien placé, être le salut moral ou physique de toute une existence. Ce rien peut être tout pour celui qui n'a rien. On a trop souvent une tendance à traiter mathématiquement les facteurs sociaux et psychologiques. Nous sommes dupes ici de notre matérialisme in-
(1) Et c'est précisément ce que ferait et fait déjà en partie la sélection opérant sur les bases fournies par révolution historique, le laisser-faire et la, concurrence faussées par les injustices du passé et la contin^cence des institutions. Encore une fois qui sont « les incapables »? Il .y en a beaucoup parmi ceux qui vivent le plus aisément. Oublie-t-on que s'il y a des parasites en loques, i] y en aussi qui roulent carrosse.^ Et lesquels ronflent le plus la substance vive de la' société ?
s 16 ÉTUDES DE MORALE POSITIVE
conscient qui objective Ténergie dans une chose, l'idée dans le mot, la réalité vivante dans le signe. Un billet de banque se transporte, et nous croyons que la valeur n'a pas changé, parce que l'objet est resti le même ; nous traitons ces quantités comme des grandeurs invariables qui ne font que changer de place. Mais 11 n'en est point ainsi de tout ce qui touche à la vie et à la conscience. Certains mathématiciens nous parlent d'espaces non-euclidiens où les figures changeraient de forme et 3e grandeur par le seul fait de ohanger de lieu. C'est bien du milieu social et psychologique qu*on peut dire qu'il •n*est pas euclidien pour les réalités qui s'y meuvent. C'est que précisén^nt ce sont moins des réalités que des vor leurs qui s'y déplacent. •
On voit donc à quel point il faut restreindre cette •(( vérité incontestable, si bien démontrée » par M. Spencer et « contre laquelle il n'y a pas de subtilité dialectique qui puisse prévaloir ». Ce ne sont pas des subtilités disilectiques, ce sont des faits que nous lui opposons. Il n'en reste guère que l'obsiervation d'un fait malheureusement trop fréquent, mais dont personne ne méconnaît ni la réalité ni le caractère fâcheux ; observation ensuite indûment généralisée à la lumière d'une formule commode, à allure scientifique, vraie d'ailleurs in abstracto, mais dont les applications infiniment diversifiées ne peuvent être appréciées en bloc et demandent une analyse minutieuse par espèce. Rien, dans tout cela, ne nous permet de conclure, ni, comme y tend M. Spencer, que l'assistance en général et par essence soit mauvaise, ni, comme le voudrait M. Durkheim, que son existence et ses progrès attestent la fausseté du critérium de l'utilité sociale.
A considérer cette évolution de plus près, nous ne voyons pas qu'elle puisse non seulement justifier, mais
L'imLtTABIS^fB ET SBS NOUVEAUX CRITIQUES 217
même suggérer cette dejmîère conclusiou. On méconnaît ici, en effet, trop visiblement la différence du subjectif et l'objectif, du sentiment charitable et des applicationis qu'il reçoit. Ce qui grandit assurément, en dépit des leçons de Spencer et de Bafitiat, c'est le sentiment philanthropique, mais quant aux institutions, elles tendent de plus en plus à se conformer au crifèrium de l'utilité sociale. Des philanthropes en vue et qui ne sont guère suspects d'avoir un faible pour la Sélection naturelle ne cessent de nous rappeler les dangers d'une chanté inconsidérée, et en ce sens ont dépensé peut-être plus d'encre et déployé plus d'esprit contre la charité que 'pour elle ; des . moralistes plus voisins d'un idéalisme même un peu mystique que de l'utilitarisme même le plus large, condamnc^nt avec énergie le système de « l'aumône » sous toutes les formes (i). L'ancienne charité considérée avant fout comme vertu individuelle ayant pour corrélatifs la pauvreté volontaire, la mendicité systématique également érigées en vertus, ce double contresens moral a disparu ou achève 3e disparaître. Le critérium subjectif de la vertu, du ' renoncement, de l'esprit du sacrifice, fait place au critérium objectif du bien «ffeclivement réalisé, des résultats positifs obtenus. Quelque distance qu'il puisse y avoir encore en fait entre la pratique charitable et l'intérêt social, du moins l'idéal d'une charité vraiment utile est généralement accepte. A ce point de vue il ne faut donc pas dire que les leçons de Bastiat ou de Spencer aient été perdues. On peut même remarquer que le progrès de l'utilitarisme social et du sentiment charitable sont naturellement solidaires. Car d*un côté, la charité est inconséquente si, voulant le bien de quelques-uns, elle reste Indifférente au bien de tous ; et d'autre part les sentiments généreux ne peu-
(1) P. Desjardins, Le devoir présent.
218 ÉTUDES DE MOBAI.D POSITIVIO
vent manquer d'être découragés par les résultats déplorâbles d'une charité maladroite, d*être exaltés par la certitude d'une efficacité bienfaisante. Comment alors nous donner à croire que si la philanthropie grandit nécessairement, c'est en dépit de l'intérêt général ?
Et ici, une dernière justification nous paraît possibl<$ de ce principe. Beaucoup de lecteurs, tout en acceptant les conclusions qui précèdent éprouveront peut-être quelque éloignemiçnt pour notre argumentation, lis Irooveront sans doute que nous ne paraisson^s pas suffisamment sentir le prix intrinsèque du sentiment de charité; ils pensent que sa noblesse et sa beauté sont indépendantes de l'utilité sociale produite et que c'est rabaisser et dénaturer la fraternité humaine que de la subordonner à un calcul, même désintéresssé. Placés au point de vue d'une morale plus sentimentale et plus subjective, ils voudraient nous entendre faire de la philanthropie une apologie d'un tout autre genre et mettre certains principes au-dessus de tous les résultats. Ils consentent à ce que la charité ne soit pas inutile, mais il leur répugne n'admettre qu'elle n'ait de valeur morale que par son utilité/ Nous pourrions leur demandef comment, les considérations purement esthétiques bu mystiques mises de côté, un sentiment individuel aurait une valeur morale autrement que par les garanties d'ordre ou de progrès social qu'il paraît offrir ; et comment cet ordre et ce progrès pourraient eux-mêmes se justifier, s'ils ne correspondaient à un ensemble de désirs et de besoins à satisfaire. Il faudrait se débarrasser une fois pour toutes de cette idée ou plutôt de cette impression qu'une théorie morale sent le fagot dès qu'elle vient à parler d'utilité ou de bonheur, même s'il ne s'agit pas de l'utilité ou du bonheur personnels ; comme si on devait vraiment définir le dévoûment par sa stériUté, le désintéressement
l'utilitarisme et ses nouveaux critiques 219
par l'indifférence et comme si Ton pouvait réaliser cette contradiction de vouloir aimer son prochain sans tenir aucun compte de son bonheur ! C'est véritablement témoigner une crainte des mots qui ne peut quje fausser les idées.
Mais si nous ne pouvons donner aucune satisfaction directe à ce genre de scrupules, voici qui peut cependant y répondre indirectement : c'est qu'en définitive il est d'une utilité sociale très certaine, très profonde, très générale qu€) les sentiments philanthropiques se maintiennent, de sorte que tous les actes qui en témoignent, que ces actes fussent directement utiles ou non, ont dû être, comme îb le sont souvent encore sous nos yeux, encouragés par la société. Il n'est donc pas étonnant qu'on voie persister certaines pratiques en elles-mêmes inu% tiles, quelquefois même finalement nuisibles, si elles paraissent émaner d'un tel sentiment ; et l'on ne saurait en aucune façon en conclure que l'utilité sociale soit étrangère à la genèse et à l'évolution du sens moral, de même qu'inversement on ne saurait condamner brutalement ni sans restriction toutes les œuvres de ce genre dont le produit net n'apparaît pas d'emblée. Certes nous n'irons pas prendre au sérieux cette boutade (i), r^ue les mendiants remplissent un office social en nous exerçant à la charité et à la pitié. Mais ce qui reste vrai, c'est que la vitalité du sentiment sympathique est d'un iiitérêt si profond et si capital pour la vie sociale, qu'il faut être très réservé dans les critiques qu'on peut en faire et dans les obstacles qu'on lui oppose. Sans lui, plus de moralité, plus de société véritable. A condition de n'être pas positivement nuisibles, les institutions charitables qui peuvent passer pour improductives en elles-mêmes doivent dfonc rencontrer notre bienveillante (indulgence.
(1) M. Ed. Rod, dans un article des Débats,
220 ÉTUDES DE MORALE POSrCIVB
Elles offrent au moins cet avantage de donner corps à un sentiment qui est le principe vital de la âociété. Les Invalides, si l'on veut, ne servent à rien ; mais qui peut prétendre qu'il ait été inutile, dans une nation obligée à vivre sur le pied de guerre, d'honorer le courage et le dévouement du soldat ?
Cette remarque a une portée très générale et s'applique à bien d'autres sentiments que le sentiment charitable. L'intérêt de la culture de l'homme social justifie la conscience commune lorsqu'elle prête une valeur morale à des sentiments dont on peut ne pas voir l'utilité immédiate. Notre pudeur raffinée n'a peut-être aucune utilité directe, et l'on à même quelquefois soutenu qu'elle avait ses dangers, en donnant à ce qu'elle cache l'attrait du fruit défendu. En tout cas, elle ne comporte certaineinent pas plus de chasteté réelle que la naïve indécence qui nous choque chez le sauvage. Pourtant, d'une manière générale, elle a dû être encouragée comme une condition favorable à la régularité des mœurs, par les mêmes causes sociales qui rendaient celle-ci de plus en plus nécessaire. Le respect des vieillards peut, nous le rappelions tout à l'heure, être socialement nuisible s'il est mal placé et mal entendu. Les retraites tardives maintiennent dans les fonctions actives des hommes qui ne suffisent plus à leur tâche et en écartent les hommes qui sont dans la force de l'âge et du talent. L'observation absolument stricte de la volonté des morts peut imposer aux vivants des obligations oppressives et que des circonstances non prévues du testateur rendent même quelquefois absurdes. H n'en est pas moins vrai que, sauf à limiter ^ans rapplication les abus auxquels ces sentiments peuvent donner lieu, ils restent en eux-mêmes socialement utiles et l'on ne peut dire que l'évolution, en les développant, ait été en sens contraire de l'utilité sociale.
l'utilitarisme et ses nouveaux critiques 221.
Le respect de la vieillesse et celui des morts fait partie de la discipline sociale. Il est, comme Tavait bien vu A. Comte, un des facteurs de l'éducation au sens large du mot, une garantie de la continuité et de la cohésion dans-, la vie sociale, une des formes de la persistance du moi collectif sous l'écoulement des existences individuelles. Une politique d'évolution, une sociologie que nous entendons sans cesse parler de la conscience sociale devrait être la dernière à déclarer un tel sentiment inutile.
Ainsi, en résumé, nous cherchons en vain quelles seraient les coutumes, les règles, les institutions qu'on pourrait qualifier de morales sans qu'on soit en état d'y découvrir aucune utilité sociale directe ou indirecte, primitive ou persistante. .
Il faut évidemment accorder que l'habitude maintient dans la société une foule de réglementations qui ont perdu leur utilité et nous fait oublier quelles aient pu en avoir une. C'est le propre de l'habitude de persister au delà des conditions qui l'ont fait naître (i). Nombre d'observances mondaines, politiques, religieuses s'accompagnent dans notre esprit d'un sentiment très fort d'obligation, et la violation en suscite chez nous une sorte de remords : qu'on songe seulement à la confusion d'un homme du monde s'il s'aperçoit au milieu d'une réunion qu'il a oublié sa cravate. L'habitude même est un fac>teur im][>ortant de ce sentiment d'obligation (2) ; car elle crée un besoin, une attente vis-à-vis de nous-mêmes. Celui qui rompt accidentellement avec une de ses habitudes à nécessairement l'impression d'une perte d'équilibre, d'une suppression partielle de sa personnalité ; et c'est pourquoi aussi un devoir qu'on viole constamment finit
(1) Outre que, comme nous T avons fait remarquer page 208, le développement d'un fait social suit son cours propre sans continuer à dépendre directement de ses causes origrinelles.
(2) et, Simmel. Einleitunq in die Moralwissensehaft, it 68.
ma ÉTUDBS. Ml MOUALB POSITIVE
par devenir douteux à la conseiQQce et par ne plus êtns senti comme devoir. PsychologiquemMii., Thabitude équivaut donc à une règle, le fait répété crée l'apparence d'un droit, comme il arrive aussi dau^ l'ordre 4^^^^~ que où la prescription finit par créer un duoit. Xes btkvltudes dès longtemps imposées par la vie sociale et l'opinion publique auront au premier chef des effets de ce genre. Chez les peuples traditionalistes (comparables à cet égard aux individus maniaques) ce fait' est des plus sensibles. Il s'en faut que le cant anglais eoit comme le croient les observateurs superficiels, une pure hypocrisie ni même une simple concession au respect humain. C'est en grande partie une survivance de ce genre. Beaucoup de personnes, qui ne sie rattachent plus par aucune croyance réelle à l'Eglise, ne peuvent prendre sur elles de manquer les offices ou de faire gras le vendredi ; elles en éprouveraient je ne sais quelle gêne. Mais la psychologie n'est pas la morale, et ces illusions de la routine, souvent avouées de ceux-mômes qui ne peuvent s'y soustraire, ne sauraient prouver qu'on ne distinguera pas justement les vraies obligations des obligations illusoires à l'aide du critérium* que nous défendons.
Ici même nous trouvons dans les faits une dernière contre-épreuve de la vérité de ce critérium. Il est si exact qu'il préside tacitement ou explîcitement, inconsciemment ou d'une maniène réfléchie, à notre jugement moral, que toutes les habitudes qui perdent le cara/ctère d'utilité sociale (soit parce qu'elles ont elles-mêmes dévié de leur origine, soit parce que le« circonstances et les croyances ont changé) perdent aussi leur caractère moral, non pas immédiatement sans doute, mais peu à peu ; et qu'inversement celles auxquelles on a reconnu après coup une telle utilité acquièrent par là même le caractère moral. Nous cessons progressivement de croire que nous soyons
l'utilitarisme et ses nouveaux critiques 223
moralement obligés de faire l'aumône quand nous commençons à la soupçonner d'être peu conforme au bien de celui qui la reçoit, et surtout au bien social général. Les règlements mêmes en viennent à condamner la mendicîlé sans qu'on les accuse d'être inhumains. "Sans doute nous continuons à faire incidemment l'aumône, mais machinalement, et presque avec un remords d'avoir cédé à une mauvaise pitié. Nous cessons d'admettre comme une pratique vertueuse la mansuétude mystique d'un l'olstoï, qui renonce à tout acte de défense, quand nous comprenons que par là nous encourageons la violence. Les fautes purement théologiques qui ne sont faites qu'en vertu d'une croyance particulière, et non d'une condition objective d'ordre social, le blasphème, le sacrilège, sont peu à peu éliminées des codes. L'opinion publique elle aussi les sanctionne de moins en moins. Les croyants leux-mêmes distinguent de plus en plus ce genre de fautes des fautes proprement morales. C'est ainsi qu'ils peuvent respecter et estimer la personne d'un libre penseur bon- . nête homme, tandis qu'ils ne consentiraient pas à serrer la main d'un dévot si c'est un homme taré. Nous n'admirons plus aisément Polyeucte abandonnant Pauline à Sévère. Abraham, Jephté et Agamemnon sacrifiant leurs enfants nous paraissent purement et simplement odieux, quoiqu'ils aient dû être admirés chez les Juifs ou les Grecs. L'obéissance passive, le respect servile de l'autorité établie, qui pouvaient être vertus sous un régime autocratique, peuvent se maintenir jusqu'à un certain point dans une civilisation plus avancée, et qui comporte plus d'autonomie pour l'individu ; mais aussi devient-on de plus en plus sceptique à l'égard 'de ces vertus d'autrefois. Il ' nous faut un effort de réflexion pour continuer à les estimer là oii des conditions spéciales continuent à les rendre nécessaires^ dans l'armée. Ailleurs elles provoquent le
2^4 ÉTUPBS DB MOBALB P08ITIVB
blâme ou la raillerie ; nous nous moquons du bon public qui subit sans mot dire les fantaisies de Tarbita'aire administratif et le .sans-géne bureaucratique. C'est maintenant à Tindépendance du caractère et à la liberté du jugement que va notre estime. Et dans l'ordre intellectuel il en est de même : au devoir de croire s'est substitué le devoir d'examiner. Sans doute, encore une fois, les i^gles discréditées continuent plus ou moins longtemps à vivre dans la pratique à titre de routines ; mais le sentiment moral s'en détache de plus en plus. D'ailleurs, il faut bien prendre garde que toute règle sociale n'est pas une règle morale quoique la réciproque ne soit pas vraie : et c'est justement l'utilité sociale qui sert à établir cette distinction entre les règles sociales qui sont morales et celles qui ne le sont pas. C'est ainsi que certaines règles très fortes, très généralement sanctionnées par l'opinion, sont pourtant nettement exclues de tout jugement moral. On trouvera ridicule ou inconvenant un homme dont la mise sera négligée ou peu conforme à celle du monde qu'il fréquente. On s'accordera pourtant à ne pas le juger malhonnête homme ; ce n'est pas un blâme moral qui l'atteint. Si cependant la conscience morale s'en trouve indirectement touchée, c'est encore parce qu,'on rapportera ces négligences à quelque sentiment ou à quelque particularité de caractère socialement nuisibles : Tavarice, le mépris de l'opinion d'autrui, le désir de se faire remarquer.
Ainsi en résumé, de quelque façon que nous retournions la question, le critérium de l'utilité sociale ne parait pas se trouver jamais en défaut. Toutes les règles que la conscience commune proclame comme morales correspondent ou ont correspondu à quelque utilité sociale directe ou indirecte, réelle ou supposée. Cette utilité sociale qu'elle soit réelle sans être distinctement aperçue^
l'uhlitabibmb bt sbs nouveaux critiques 225
ou qu'elle soit admise sans être réelle, est le caractère commun qui en fait des chose^s morales, et qui les distingue même comme telles de certaines règles qui par la forme, mais non par le fond^ leur sont plus ou moins ana^ logues. Le cours même de leurs transformations confirme le résultat inductivement obtenu, puisque dès que le caractère d'utilité sociale s'»efface, les règles correspondantes, quoique maintenues quelque temps par la force de l'habitude, ou disparaissent peu à peu, ou perdent leur caractère moral. «
2* La réciproque est-elle vraie ? Voyons-nous le jugement moral intervenir partout où, dans la conduite humaine, Vutilité sociale est en cause ? S'il en est ainsi nous aurons achevé d'établir que c'est l'utilité sociale qui définit, dans son contenu, la moralité.
« Bon nombre de choses sont utiles ou même nécessaires à la société, qui pourtant ne sont pas morales », nous objecte-t-on (i). « Aujourd'hui, une nation ne peut se passer ni d'une armée nombreuse et bien équipée, ni d'une grande industrie, et pourtant on n'a jamais songé à regarder comme le plus moral le peuple qui possède k> plus de canons ou de machines à vapeur. » Sans doute ; mais comment ne pas s'apercevoir à quel point la question est ici mal posée ? Le raisonnement peut paraître spécieux parce qu'il est appuyé sur l'exemple de choses d'ordre matériel auquel le sentiment moral ne peut guère s'attacher ; certes rien ne paraît moins moral qu'une machine, si œ n'est un canon. Mais c'est la ma-
(1) Durkheim, op. cit., p. 11.
226 , ÊTUDBs db'mobalb posinvB
nière même dont dont appliqués œs exemptes qui est inadmissible. Que prétend en effet la doctrine de llntérêt général ? Que toute activité est morale, qui prend pour fin Tintérêt général. Mais elle n'a jamais prétendu que la moralité fût un caractère des choses ; elle considère l'utilité sociale non comme jcÀt brut, mais comme règle d'action. Autrement on en viendrait à dire que la pluie et le beau temps, qui peuvent aussi être sociàlenient utiles ou nuisibles, ont un caractère moral. Une sociologie . mécaniste qui fait effort pour exclure toute considération de finalité peut seule être amenée à oublier une aussi évidente distinction. Mais ses principes ne sont pas le9 nôtres et ne priment pas les données d'une expérience élv mentaire et certaine.
Même si l'on considère non pas les choses, mais le fail que la société les possède, on pose encone mal la question. D'abord on envisage un état et non un principe d'action, on se place à un point de vue statique et non à un point de vue dynamique ; à considérer les choses ainsi, on ne trouvera jamais une application du jugement moral. L'idée même d'utilité exclut ce point de vue ; car la notion d'utilité n'a de sens que par rapport à un usage, et par conséquent à un ensemble d'actions. C'est une notion essentiellement dynamique ; elle implique le rapport de moyen à fin et par conséquent une tendance, une direction d'action. C'est même par là d'abord que s'explique son rôle inévitable en morale. D'autre part ce n'est pas non plus la société prise dans son ensemble, comme système, qui est sujette au jugement moral, mais les éléments de ce système par rapport au tout, c'i9st-àdire les individus ou groupes d'individus par rapport à la société. Ce qui, suivant nous, détermine le jugement moral, c'est l'adaptation plus ou moins parfaite de l'in-
L'UHLITABISME ht sas NOtlVBAUX CBITIQÛHS 227
«dividu ou des groupes particuliers à Tordre social (i) vdonné ou souhaité. L'idée de moralité implique non pas ^^ulêment une relation de moyen à fin, mais une relation de partie à tout, ou mieux d'élément à système. Et cç sont ces deux idées, qui ne sont, on le voit, que deux aspects de la finalité, que réunit «st synthétise le principe de l'utilité sociale.
' Replaçons donc la question sur son véritable terrain, i«ndons-lui sa vraie forme ; nous ne nous demanderons plus si une nation est plus ou moins morale pour posséder plus ou moins de canons ou de machines à vapeur, mais si les individus ou les associations qui, en dehon» de préoccupations égoïstes, s'efforcent de doter la société dont ils font partie, de moyens d'action ou de défense supérieurs, ne font pas preuve de moralité. Qr c'est ce que personne ne mettra en doute. Nous louons au point de Tue proprement moral, l'officier qui, au lieu de se laisser aller au relâchement facile et à la stérile oisivité de la vie de garnison, travaille, sans grand espoir de profit personnel, à assurer à sa patrie les armes les plus perfectionnées, la poudre la plus puissante, les moyens de défense les plus efficaces. Certes le militarisme n'a rien de moral par lui-même ; mais si l'on admet que la fonction militaire s'impose en fait à une société donnée, celui qui travaille à une telle œuvre est moralement louable. On appliquerait à plus forte raison un raisonnement semblable à l'ingénieur, au savant dont les travaux sont la source de quelque nouveau bienfait social. On pourrait dire aussi que le vaccin de la rage n'a rien de moral en
(1) Et si, par conséquent, une société prise dans son ensemble, non pas comme collection d'individus plus ou moins parfaits cha- •«un à part, mais comme système organise de fonctions, est déclarée
Jdus ou moins morale, c'est encore par rapport à l'idée qu'on se ait. d'un ensemble plus vaste, par exemple d'une société euro^ 'péenne ou d'une société humaine.
228 ÉTUDBS DE MOBALE POSITIVE
lui-même. Mais ne considérera-t-on pas comme hautement morale l'activité du savant qui, lorsque tant d'autres ne travaillent qu'à leur propre fortune ou même organisent leur oisiveté sur une fortune toute faite» se consacre à d'incessantes recherches et, non content de la satisfaction et de la gloire que peuvent lui apporter des découvertes purement théoriques, ne croit pas son œuvre achevée tant qu'il ne les a pas renduiss pratiquement applicable&-au salut de ses semblables P
Du reste» en fait, la vénération et le culte des hommes passent de plus en plus des saints ou des hérps aux bienfaiteurs ; on honore moins la simple cullurc subjective de la vertu, considérée comme un but se suffisant à lui-même, et davantage Tempoi direct de noe forces morales au bien positif de l'humanité. C'est cet emploi même qui semble de plus en plus constituer la vrai vertu dont l'autre n'a que la forme ; elle est à la première ce que Tusage pratique de nos aptitudes physiques est aux exercices artificiels de la gymnastique de chambre. Ce n'est pas une médiocre idée, de la part d"A. Comte, quoi qu'on puisse penser de la possibilité d'en faire l'emploi méthodique et réglementé qu'il propose, que d'avoir voulu substituer à la liste des saints, pour la plupart obscurs, ou même légendaires, du calendrier courant, celle des grands serviteurs de l'humanité. Comte n'a fait en cela que « systématiser » une tendance « spontanée » qui se manifeste de jour en jour d'une manière plu» édalante. Et qu'on ne dise pas que fce culte de la reconnaissance subtitué à celui de la pure admiration, remplace un sentiment purement moral par un sentiment intéressé. Car ce que nous devons personnellement à tel ou tel bienfaiteur en particulier est intimement fondu à la fois dans la masse de ce que nous devons aux autreset dans la masse de ce que tous les autres hommes lui
l'utilitabishb bt ses nouveaux critiques 229
doivent ; ainsi notre d^tte spéciale envers lui se réduit à quelque chose d'imperceptible et d'insaisissable et va se perdre en même temps dans Timmensité de la dette collective. La reconnaissance intéressée de l'individu disparaît donc forcément dans la reconnaissance sympathique de rhommc; social et le sentiment très obscur de notre bien propre dans l'éclatante aperception du bien commun.
La vertu n'a aucun contenu propns en tant que qualité personnelle, comme les morales subjectives isemblent constamment le croire. C'est son application sociale qui la fait vertu. Il est impossible par exemple de considérer le courage comme une vertu absolument parlant. Car on peut l'employer -au crime. De même Ja générosité et le désintéressement en matière d'argent ne sont plus, s'ils sont mal placés, qu'une prodigalité coupable : en se laissant exploiter, on encourage ceux qui exploitant; on fait hausser indûment le prix des choses ; on fait surg^ir des prétentions qui rendent souvent la vie fort difficile à ceux qui n'ont pas le moyen de jeter l'argent par les fenêtres. De même l'humilité en elle-même n'est point vertu et peut devenir faiblesse de caractère.
Inversement il n'y a guère de qualités qui, en tant qu'on les applique au bien social, ne puissent acquérir la dénomination de vertu. Il y a une bonne ambition, par laquelle chacun doit viser à la situation où ses aptitudes auront leur plus grand rendement et seront le mieux mises en valeur. 11 y a un juste orgueil qui nous empêche de laisser déprécier en nous l'être social que nous sommes et la fonction que nous exerçons. De même encore, quoique les qualités purement intellectuelles ne soient pas des vertus, l'usage social de notre intelligence est une vertu.
Ainsi la vertu et le vice né peuvent pas être définis
230 ÊTUDBS DB MOBALB POSmva
par leur forme ; ils ne le sont que par leur contenu, et ce contenu, Texpérience nous montre que cest le bien: social. Si certaines qualîfés paraissent être en soi des vertus et des vices, ce n'est encore que dans la mesure oil, par leur nature propre, elle apparaissent comme des facteurs nécessaires de la sociabilité, ou comme incompatibles, avec la vie sociale : tels Tégalité d'ftme, la modération, l'amour du travail ou au contraire la vanité, la cruauté, la paresse.
En vain prétendrait-on (i), pour éviter la considération du bien social tout en reconnaissant le caractère social des devoirs individuels, les expliquer simplement parla nécessité de respecter un sentiment collectif. On aboutirait par là à une véritable pétition de principes. Dira-ton par exemple que le respect de notre dignité individuelle ne s'impose à nous que parce que nous ne devons pas froisser le « très vif sentiment » qu'en ont aujourd'hui les « consciences saines » ? Gela revient à dire que chacun s'en fait un devoir parce que tout le monde s'en fait un devoir. Mais pourquoi tout le monde s*en fait-il un devoir ? Pourquoi ce sentiment s'est-il développé et généralisé P Pourquoi peut-il être, pourquoi est-il en fait considéré comme un devoir ? Pourquoi les consciences qui sont ainsi faites sont-elles des « consciences saines » ? Expliquer notre jugement personnel par le jugement de « tout le monde », c'est malheureusement possible en fait dans des cas individuels, mais c'est ne rien expliquer en droit, ni d'une manière générale. Même individuellement la moindre réffexion aura vite fait de dissoudre une semblable obligation; car lorsque nous croyons une chose parce que touS le monde le croit, nouai sous-entendons qu'on doit avoir pour la
(1) Dnrkheim op. eii., p. 449.
L'UTILITABISBIB et ses NOUVBAtrx CEITIQUBS 231
croire quelque raisorf que nous avone la paresse de ne pas chercher ; nous supposons qu' « on » ne peut pas être absohiment un sot. Sans cela nous cesserions de croire ce que les autres croient. Si l'on veut éviter de nous réduire à une morale de moutons de Panurge, il faudra bien en venir à justifier le caractère moral d'un sentfment par ses conséquences sociales e{ non par sa seule existence, qui elle-même requiert une explication. Il est curieux de remarquer qu'autrement on en revient, sous une forme empirique qui n'est pas ici: pour la fortifier, à la thèse kantienne suivant laquelle c'est l'obligation qui fait l'excellence morale des actes et non leur excellence morale qui les rend obligatoires (i).
Ainsi se vérifie à nouveau la parfaite corrélation do l'utilité sociale et du bien moral. La réciproque que nous nous proposions d'établir, se trouve vraie : toute activité qui tend à cette fin d'utilité sociale ou la 'contrarie est qualifiée moralement en bien ou en mal.
Pourtant elle ne se trouvera complètement établie que si, à côté des cas positifs, nous examinons les cas négatifs. N'y a-t-il pas des actes unanimement considérés comme immoraux par la conscience comnîune, contraires aux règles ordinairenient sanctionnées, et qui pourraient se trouver socialement, ou même humainement utiles ?
On songe surtout ici aux violences et aux crimes qui prennent pour excuse ou qui ont pour motif la raison d'Etat et le salut public. Il y aurait alors à justifier la règle de l'Intérêt général contre l'accusation d'aboutir à la négation du droit, comme nous l'avons justifiée contw celle de supprimer la charité. La question est trop consi-
(1) Cette affinité est nettement reconnue d'ailleurs par M. Dur-
kherai. Voir son exposition du 11 février 1906, à la Société f«w« dt philosophie (BuUetin d'avril 1906).
fran- J
J32 ÉTUDES DH MORALE POSin\'B
dérable et d'ailleurs trop rebattue pour que nous prétendions la traiter ici d'une manière complète. Nous nous contenterons de quelques remarques générales.
D'abord l'expérience montre que la plupart du temps ce calcul de salut public, quand il fait litière du droit, est déçu par ^événement : on a toujours plus troublé et compromis que sauvé les sociétés par la violation du droit et l'illégalité. A côté des effets particuliers et des effets immédiats des actes de ce genre, qui peuvent paraître en fournir une suffisante justification, il faut tenir compte des résultats généraux et lointains. Si la fin ne justifie pas les moyens, c'est justement parce que souvent la fin, même si elle est effectivement atteinte, n'est qu'une petite partie dans l'ensemble des effets que l'on n'a pas prévus ni voulu AEn d'autres termes, on a justement mal calculé l'utilité sociale en se tenant à la considération subjective d'une fin visée. Il faut, dans la violation du droit, escompter les résistances et les représailles qui troublent pour longtemps la société, les haines qui la divisent et l'affaiblissent. Il faut tenir compte de l'influence désastreuse qu'exerce l'exemple même de Finjustice. Car les règles du droit sont précisément la formule de l'équilibre social. Ainsi, de même que tout à l'heure nous montrions qu'en ce qui concerne la charité, l'intérêt le plus général est le maintien des sentiments de bienveillance et de fraternité; de même nous pouvons dire ici que l'intérêt le plus général est le respect du droit individuel ; car en délimitant et en garantissant la sphère d'activité des personnes, le droit tâche de définir précisément les conditions d'un minimum de sociabiMté. Ici encore ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est qu'il s'agit surtout d'un processus dynamique^ d'une règle d'action dont le rayonnement social est incalculable, et non d'une quantité lim^itée d'avance de bien ou de mal, qu'il y aurait simplement lieu d'additionner ou de retrancher.
l'utilitarisme btu sbs nouvbadx critiques 233
Par là encore on peut comprendre comment, dans un cas particulier, un acte peut êtiie socialement utile quoique immoraL C'est que nombre de ses effets peuvent s'être produits en dehors de la volonté de l'agent qui ne les a pas visés. S'ils sont satisfaisants on ne peut dire pourtant qu'il ait agi d'après la règle de l'intérêt général; et il peut se faire au contraire qu'il ait été déterminé par des motifs que cette règle condamne d'ordinaire. Comment un hasard heureux, sur lequel on n'a pas compté, pourraitil compromettre ou modifier une règle faite pour organiser les volontés humaines et fondée sur l'ensemble des probabilités expérimentales? Nombre de guerres injustifiables (( eti principe » peuvent avoir eu des résultats humainement utiles. La conquête romaine a rapproché les nations, rendu pour la première fois concret le sentiment de la^solidarité humaine, universalisé le sentiment moral en l'obligeant à sortir de sa primitive limitation à la tribu ou à la cité, en même temps que, par l'extension qu'elle donnait au commerce, elle permettait déjà une plus complète utilisation de l'habitat terrestre. Les historiens se plaisent à montrer les résultats féconds des croisades, entreprises en vue de tout alitres fins. Les guerres de Napoléon ont peut-être également servi à la diffusion européenne des nouveaux principes du droit civil et politique sortis de la Révolution. Nous voudrions pouvoir dire également que les conquêtes coloniales préparent l'avènement d'une civilisation universelle et tendent à faire de l'humanité, aujourd'hui idéal abstrait, une réalité concrète. A supposer que tant de guerres injustes aient produit réellement des avantages capables d'tsn compenser les inconvénients certains, on ne saurait pour cela, sans inconséquence, ériger en règle générale le droit de faire des guerres injustes et des conquêtes violentes. Et c'est en quoi précisément elles restent injustes.. Il est bien clair, en effet, que si ces avantages n'ont été ni
234 BTTUDBS DB MOBALB POSITIVB
prévus ni voulus par les initiateurs de ces grandes entre^ prises, ils ne peuvent entrer en ligne de compte lorsqu'il s'agit de juger moralement leur action : il n'y a plus là (jue des conséquences de causes naturelles, conséquences étrangères à la volonté des agents. Mais s'il était bien établi d'avance, dans un cas donné, qu'un intérêt individuel se met en travers du bien social, un intérêt national en travers du progrès humain, il deviendrait impossible de leur reconnaître le caractère d'un droit dans Tordre civil ou dan^ l'ordre international, si ce n'est parce qu'l serait plus nuisible encore d'en opérer la suppression par voie de contrainte* L'abandon spontané de ce prétendu droit deviendrait dès lors moralement un devoir, de même qu'inversement, tant qu'un droit nous est reconnu, c'es-à-dire parait conforme à l'ordre ou au progrès social, c'est pour nous un véritable devoir de le défendre.
La question qui se pose finalement ici est celle du conflit entre le droit existant et les conditions du progrès social. A chaque époque le droit définit les conditions actuelles de l'équilibre, et par conséquent aucun progrès social n'est possible sans une suppression partielle des droits jusqu'alors reconnus et l'établisseinëïft des droits nouveaux. L'abolition de l'esclavage a imposé aux propriétaires d'esclaves un sacrifice toujours réel, quelque effort qu'on ait fait, comme au Brésil, pour le préparer. Ibut ce qui apparaît au législateur ou au moraliste comme un privilège à détruire a été à un moment donné un droit réel, consacré par l'Etat, reconnu de oeux mêmes qui pouvaient en souffrir le plus. La résistance obstinée du droit existant à l'avènement du droit à venir, l'impatience excessive du droit idéal à devenir le droit réel, voilà le double principe de toute révolution. La règle de l'intérêt général n'est-elle pas la seule qui ptdsse à la
l'utilitabismb et sds nouveaux cbitiqubs 235
fois prescrire moralement à l'empirisme conservateur d'abandonner à temps un droit existant qui a cessé d'être le droit véritable, et décider politiquement l'id^liste révolutionnaire à attendre les adaptations indispensables et à fragmenter se6 espérances dans l'intérêt même de l'ordre et de la paix? Marcher, c'est être dans un équilibre instable sans cesse rompu et sans cesse rétabli, et les mouvements utiles sont déterminés à chaque moment à la fois par les mouvement antécédents et par la route route à parcourir.
Nous croyons donc avoir établi l'exacte coïncidence entre le principe de l'intérêt général et le principe du jugement moral. Et ce résultat nous l'obtenons, ce semble, non par une consultation partiale et incomplète de Texpérience, non par uiie altération systématique des données de l'expérience sociale spontanée, mais au contraire en nous référant sans cesse au jugement moral réel des^ hommes, puisque c'est lui, à tout prendre, qui délimite en fait le champ de la moralité.
n. — AU POINT DB VUE DTNAMIQUB
On voit déjà par ce qui précède ce qu'il faut penser du reproche adressé à la doctrine de l'utilité sociale de n'être pas fondée sur une recherche inductive. Le principe de rutîlité sociale n'est nullement une invention arbitraire de l'esprit qu'on cherche à ériger en règle. C'est au contraire la seule hypothèse qui paraisse expliquer l'ensemble des jugements moraux que l'expérience nous révèle. Cette vérification est d'autant plus frappante que justement elle a lieu dans les cas qui nous semblent au premier abord constituer de véritables anomalies comme ^^ prostitution sacrée, le meurtre légal des vieillards^
celui des filles, celui des enfants mal constitués (i). Du moins il ne semble pas qu'auoune hypothèse puisse actuellement s'appliquer avec un égal succès à tant de prescriptions si diverses, si changeantes, si bizarres et contradictoires parfois qui régissent la conduite ou plutôt déterminent Tappréciation morale des hommes en divers temps et divers lieux. Ce n'est donc pas une conception abstraite inventée à plaisir, ni une illusion subjective dénaturant Tobservation sociologique pour en plier les résultats à, nos habitudes d'esprit, c'est au contraire Tunique trait commun qui se dégage d'une comparaison objective de faits extraordinairement hétérogènes d'apparence.
Sans doute, il y a une part inévitable d'hypothèse dans la découverte du principe : un certain nombre de faits en suggèrent l'idée dont on essaye ensuite la vérification générale. Parmi ces faits, on peut du reste compter même notre propre structure mentale; mais il n'y aurait rien de plus légitime que de la faire entrer en ligne de compte; et surtout une sociologie qui ne cesse de nous présenter l'individualité psychologique elle-même comme un produit social, ne saurait s'y refuser. Quant à remploi de l'hypothèse, depuis quand ce procédé seraitil exclu d'une méthode vraiment scientifique? A condition que le contrôle externe des faits soit sérieusement appliqué, on ne saurait donc, au nom de la science la plus positive et la plus rigoureuse, s'inscrire en faux contre l'emploi d'une hypothèse ainsi doublement sug^gérée, du dedans et du dehors.
Aiosi en tout état de cause on pourrait nous accorder que tout se passe comme si le principe de l'intérêt social présidait à l'organisation des idées morales, et consti-
(1) Spencer, Principes de Sociologie, chap. xi, § 430 6t suIt. Paris. F. Alcan.
l'utilitabismb bît sbs nouveaux ceitiques 237
tuait le motif caractéristique des obligations spécifique* ment morales.
Reste à savoir si Ton peut transformer cette hypothèse formelle en une hypothèse réelle et soutenir qu'effectivement l'intérêt général ait été la cause déterminante de la transformation des idées morales.
Il n'est nullement besoin, remarquons-le avant tout, pour que le principe de l'intérêt social soit vrai, non seulement au point de vue pratique, mais au point de\ vue scientifique, qu'il soit en fait l'objet d'une pensée distincte «et réfléchie de l'agent moral. Rien ne serait en effet plus contraire à l'expérience. La conscience morale se présente généralement tomme une faculté spontanée et intuitive dont les fondements et les raisons d'être restent inaperçus. Elle n'est pas naturellement réfléchie et analytique, mais impulsive et affective. La preuve, s'il en était besoin, on la trouverait dans la diversité même des interprétations qu'elle a suscitées : on n'en disputerait pas si confusément au cas où elle apercevrait elle-même sies propres bases. Mais il y a plus : comme l'homme cherche toujours à se comprendre lui-même, à se donner, vaille que vaille, une explication de cie qu'il est, la conscience, une fois organisée, se connaissant sans se rendre compte d'elle-même, essaye de se justifier par toutes sortes de motifs plus ou moins imaginaires. Gomme l'hypnotisé qui invente de bonnes raisons de faire ce qu'il se sent poussé à faire, comme le saint qui se croit soutenu par la grâce ou tenté par le démon, comme 1^ spirite qui se figure être le truchement de l'âme d'un défunt, ^e donnent à eux-mêmes des explications chimériques de ce qu'ils constatent en eux sans en connaître les vraies causes, de même la conscience morale est amenée à se forger des illusions du même genre. Elle divinise les causes sociales qu'elle ne peut discerner^ ou, à un
238 âXUDBS DB MOEALB POSITIVa
degré supérieur de culture, elle les hypostasie en des abstractions métaphysiques. Et ce qui complique et obscurcit encore la question, c'est qu'une fois nées ces illusions se développent d'une manière autonome et conduisent à des conceptions qui n'ont plus qu'un rapport vague et lointain avec leurs causes primitives et niéconnues, mais qui n'en réagissent pas moins sur la réalité. La conscience morale est un fait naturel ; et lorsqu'on /voit rhomme tâtonner si longtemps dans l'interprétation de la nature extérieure, il n'y a pas lieu de s'attendre à ce qu'il trouve d'emblée une interprétation exacte de ce fait intérieur. Gomment oomprendrait-il mieux sa conscience, chose obscure et complexe, qu'il ne comprend l'ascension de l'eau dans une pompe, les alternances du jour et de la nuit ou la suspension des astres dans l'espace P La question est donc de savoir quelles sont les influences réelles qui s'exercent sur l'homme et qui lui font accepter ses devoirs, et non pas de savoir s'il s'en fait une idée toujours exacte. I^orsque le linguiste explique nombre de transformations des mots par des attractions de sens ou de prononciation, par des lois très particulières de la phonation, il li'a pas besoin pour être dans le vrai de prouver que dans l'usage de la parole les hommes se soient aperçus de ces lois. Quand le psychologue et l'esthéticien découvrent les raisons cachées en vertu desquelles certains agencements de sons, de couleurs ou de formes satisfont ou contrarient l'oreille ou la vue, ils ne supposent pas pour cela qu'on ait dû connaître ces raisons pour créer une œuvre d'art. Lorsque M. Marey analyse les conditions mécaniques de la marche ou du vol, que le mathématicien détermine les r^les de l'équilibre d'un cercle roulant, ils ne veulent, pas pour cela donner à entendre que de tels calculs aient dû être faits par l'enfant, Toiseau, le cycliste. Dans tous les cas de ce
L'UTILITABISMB ET SES NOUVEAUX CKITIQUBS 239
pas distinctement : une synthèse intuitive précède Tanagenre noua sentons ce que pourtant nous ne concevons lyse inteUectueile. Nous sentons une plus grande facilité à prononcer deux labiales ou deux dentales de suite, qu'une labiale suivie d'une dentale. Nous sentons certaines harmonies entre les couleurs et Iqs sons. Nous sentons que nous allons tomber si nous ne faisons certains mouvements. Un bon commc^rçant peut de même avoir l'intuition vague et pourtant juste de certaines vérités économiques sans avoir fait la moindre étude scientifique des lois économiques. Le rôle du savant est de démêler en tout cela le détail des lois qu'observent les phénomènes et ks influences réelles auxquelles spontanément les fonctions s'adaptent. Il serait certainement ridicule de supposer que la société primitive ait dû faire des statistiques précises sur les effets poesibles de telle ou telle pratique sociale pour l'accepter ou Finstitùer de propos délibéré. Mais il serait tout aussi faux d'en conclure que, dans ses tâtonnements, la prévision plus où moins confuse de quelques-uns au moins de ces effets n'ait été pour rien dans l'évolution qui a fait peu à peu prévaloir cette pratique. A plus forte raison l'utilitarisme n'a-t-il nullement besoin de supposer que Tindividu, à un moment donné de l'évolution où il trouve une coutume déjà établie, ait une conscience à la fois distincte et exacte des causes qui l'ont produite, ou des raisons vraies qui la justifient. On nous demande : « Est-ce que, quand nous obéissons à la loi de la pudeur, nous savons le rapport qu'elle soutient avec les axiomes fondamentaux de la morale (i) ? » Non, sans doute, nous ne le savons pas, et nous n'avons nullement prétendu qu'on le sût. Mais en quoi cette ignorance changn^raît-elle la nature des
(1) Durkheiîn, op, cit., p. 17.
240 BTUDBS DE MOBALS POSITIVE
raisons qui expliquent en fait la genèse sociale de la {!>udeur et la justifient en droit ?
D'aucune façon, par conséquent, on ne saurait arguer de ce que l'individu ne prend pas toujours expressément pour fin consciente l'intérêt social, de ce que, à plus forte raison, il n'en fait pas l'objet d'un calcul exact, pour prétendre que cet intérêt social n'est pas la cause en vertu de laquelle certaines règles de conduite, celles qui affectent un caractère moral, s'imposent à lui. Lorsqu'un Polynésien respecte un tubou, il est bien probable qu'en général il n*obéit consciemment qu'à un sentiment de crainte religieuse, qu'à une teneur irraisonnée, inspirée par l'idée superstitieuse, par les mots eux-mêmes. Mais cela ne prouve pas que l'origine de certains tabous ne soit pas la perception confuse pour la communauté, consciente seulement peut-être pour les prêtres qui proclament le tabou, de certaines utilités collectives ; les tabous de fantaisie s'expliqueraient assez par le développement naturel d'un tel usage, ou encore comme un moyen de maintenir, par l'arbitraire même, la toutepuissance des castes dirigeantes. C'est ainsi qu' « on tabouait les poules et les porcs quand il y en avait pénurie ; on tabouait les bananes et ignames sauvages quand la récolte des fruits à pains n'avait pas bonne apparence ; on tabouait pour la pêche aux flambeaux certaines baies quand le poisson y devenait rare (i) ». On nous accorde d'un autre cMé <( qu'il serait impossible de considérer comme morales des pratiques qui seraient subversives des sociétés qui les observeraient (2) ».
(1) Cité par Letourneaa. L'évolution de la morale, p. 17S:
^ (2) Durkheim, p. 21. M. S. Reinach (Corresp. de L'Union pour la Vérttéy 1908-9, N* 10, p. 683) pense que « la morale est le resido socialement utile d'une riche floraison de tabous ». L'utilité sociale, si elle ne détermine pas l'éclosion des tabous, présiderait donc au moins à leur sélection. Nous pourrions aisémeirt nous acoom*
L^UilUTABISMB ET SES NOUVEAUX CRITIQUES 241 .
Efifin que prend-on comnae critérium de la moralité ? Le fait de la sanction. Or que sont les sanctions, sinon les résistances opposées par la société à certaines manières d'agir qui la comproinetïent, et, faudrait-il ajouter, les encouragements qu'elle accorde aux actes inxierses ? Ces sanctions peuvent-elles s'expliquer autrement que comme une garantie du bien social P En elles-mêmes elles ne sont nullement primitives, elles sont dérivées ; elles n'expliquent rien tant qu'elles ne sont pas elles-rmêmes expliquées (i). S'en tenir à elles, c'est retomber dans tes errè^ ments des anciens empirismes qui expliquaint, non sans quelque raison, une partie des sentiments moraux par les sanctions, mais, satisfaits de cette explication d'ordre purement psychologique, ne se demandaient pas quelle , était' la raison d'être des sanctions elles-mêmes. Or si nous nous posons la question, nous voyons que la sanotioii,^ en iant que fait proprement collectif ou social, n'est nullement primordiale. Elle n'est que l'organisation, la systematisation.de résistances tout d'abord individuelles. Gomment l'homme apprend-il qu'il ne doit pas tuer, vo^ 1er, tromper ? Tout d'abord par la résistance qu'il ren-, contre de la part de tous ceux qu'il essaie de traiter ainsi.
iDoder de cette thèse. Car il importe encore plus ici d'expliquer la direction de l'éirolution que (rexpliquer les origines premières (Cf. p. 253). Quelle serait d'ailleurs la cause de cette prolifération originelle des tabous, si^ ce n'est que tout paraissait dangereux à une humanité inexpérimentée ou chez qui du moins domuié l'expérience de ses maladresses et des difficultés de F existence f
(1) M« Leslie Stephen, Science oi Ethics, p. 459, montre que, dans l'individu, la croyance aux sanctions surnaturelles peut bien expliquer, certaines de ses déterminations, mais que socialement elles n'expliquent rien puisqu'il faudrait d'abord exx>liquer com-« ment la croyance à de telles sanctions se serait établie ou se maintiendrait, si let* actes auxquels elles s'attachent étaient réputés socialement indifférents. On pourrait en dire à peu près autant des. sanctions positives elles-mêmes : un individu peut se déterminer par la crainte .de la prison, mais pourquoi la société inflige^ t-elle la prison dans ce cas?... Il arrive donc ici que c'est l'individuel, mais non pas le social, qu'expliquerait la sociolofcie que nouct discutons.
Bii« OT. Mg
et par runanimîté de cette résistance. Or cette résistance des individus lésés est tout instinctive et toute naturelle sans cesser pour cela d'être utile ; et Tindividu qui la rencontre s'y adapte progressivement sans qu'il y ait lieu de lui prêter des calculs plus ou moins compliqués ou étranges statistiques. Ce n'est pas la société qui punit tout d'abord, ce sont les individus qui luttent et se défendent. C'est un fait bien connu que, bien avant qu'un droit pénal public apparaisse, la société abandonne aux individus lésés ou à leur famille le soin de la repression d). Presque toujours, il est vrai, cette répression ou vengeance est en même temps consacrée par l'opinion publique comme un devoir : mais c'est que précisément tout le mondie se sent menacé par le voleur ou l'assassin ; et, à défaut d'un organe public de répression et de défense (2), la société somme donc l'individu ou le petit groupe familial de remplir cet office quand les circonstances l'y appellent. Plus tard, et en raison même des abus auxquiels la vengeance privée ne peut manquer de donner lieu, elle intervient pour la réglementer, non pas encore pour l'exercer. Et son intervention se manifeste principalement dans l'organisation des compositions et leur substitution à la vengeance. En tant que droit public organisé, le droit pénal est donc, pouF la plus grande partie au moins de son étendue, restitutif avant d'être répressif. Enfin, c'est çlus tard encore que le sentinvent de la solidarité sociale vis-à-vis du criminel ayant pris corps d'une manière plus complète, le crime apparaît comme un danger public plus que comme un dommage privé et
(1) Cf. par exemple Westermarck, die Blutrache hei den Sudsla- «en, p. 5, etc.
(2) M. Durkhçim est le premier à nous montrer (p. 95) que la venK^ance et la défense ne diffèrent pas essentiellement ; il recon* naît donc le caractère instinctivement utilitaire de la première.
l'utilitabisme bt sbs nouvhaux c^ïtiqubs 243
•qU'il est alors légalement puni au sens propre du mot (i). La loi pénale serait alors la manifestation de la ligue qui s'organise spontanément dans la société entre les intérêts ^sociables (ou compatibles entre eux dans la société), contre les intérêts insociables (c*est-à-dire ceux qui ne peuvent . être satisfaits dans certaines personnes qu'à condition d'être violentés chez les autres). L'intérêt général résulte surtout de la coalescence et de la synthèse naturelles des intérêts particuliers qui s'accordent et se confirment entre eux.
Ainsi Ton pourrait expliquer une bonne partie de la moralité par une série d'adaptations spontanées de l'individu aux conditions sociales senties, mais non distinc- -tement connues, de son existsnce. La théorie qui fait de l'intérêt général le contenu de la moralité réelle ne saurait donc rien perdre à accorder, que l'individu n'ait pas à l'o- ^
rigine, ce qui est évident, calculé distinctement le bien social.
Mais notre analyse ne doit pas s'en tenir là. Lorsque
(1) M. Dnrkheim (495 et suiv.) combat, il est vrai, cette théorie et prétend que la réaction pénale est sociale avant d'être privée. Ce ner serait donc pas la vengeance privée qui. peu à peu, suivant les phases que nous venons de rappeler brièvement, se serait transiormée en pénalité sociale, mais au contraire celle-ci qui, préexistant, aurait peu à peu absorbé celle-]à. On comprendra que nous ne puissions entreprendre ici de* discuter cette question, et que ' nous nous contentions de nous appuyer sur une théorie qui a pour elle de nombreuses autorités. Sur ce point, on lira utilement Fulci, La filosofia scientifica del Diritto^ Messina (Trimarchi), p. 629 <et suiv.
D'ailleurs M. Durkheim, n'objecte guère à cette thèse que le caractère primitif du droit religieux, lequel est essentiellement social. Peut-être, mais il resterait toujours à savoir pourquoi la religion- considère ceci ou cela comme permis ou défendu, et l'on nous dit que « si le droit criminel est primitivement un droit religion, on peut être sûr que les intérêts qu'il sert sont sociaux ».
D'un autre côté» nous avons remarqué déjà que le fondement religieux des lois tend à s'effacer et les objets purement religieux à être re jetés hors de la législation ; de sort qu'il ne resterait dans la législation que ce qui émanerait précisément de l'évolution que nous décrivons, c'est-a-dire du groupement des intérêts simifaiires. La législation, de religieuse qu'elle est d'abord, tend à devenir purement laïque.
244 ÊTUDOS DB MOBALB POSITIVB
ijous considérons la consciience une fois formée, nous sommes frappés de ce qu'elle a de spontané et d'irréfléchi dans son exercice ; la réflexion même qui peut s'y ajouter après coup, est sujette, nous l'avons vu, à toutes sortes^ d'illusions. Mais cette constatation ne saurait nous autoriser à conclure que la conscience ait toujours et sur tous les points présenté ce caractère. Nous ne pouvons aussi brusquement conclure de la conscience faite à la conscience qui se fait. Si la première est comparée à une sorte d'ijistinct, on pourrait soutenir que la seconde a une double origine, comme cela a été soutenu pour ieç instincts. Il y aurait d'un côté des instincts primaire» formés, suivant la conception de Spencer, par des adaptations inconscientes ; de l'autre des instincts secondaires^ formés par des tâtonnements relativement conscients,^ par un effort plus ou moins calculé vers une fin plus ou moins distincte, puis devenus inconscients par leur fixation même sous forme d'habitudes ; ils seraient alors^ suivant l'expression de Lewes, de 1' « intelligence déchue » (i). Ne pourrait-on admettre que la conscience mo- ' raie se soit aussi formée en partie par dôé adaptations spontanées, en partie par réflexion ? Que la règle de l'intérêt général puisse en grande partie pénétrer la .conscience individuelle par cette dernière voie, c'est ce qu'on admettra plus aisément si l'on considère que plus les^ groupes sont restreints, plus la civilisation est rudimentaire, plus aussi les biens et les maux qui affectent k^
(1) Romanes, Evolution mentale des animaux, trad. franc., p. 174-176. Cf. Périer préface à Tédition française de VlnteUigencê des animaux de Romanes, t. I, xxv-ix, Paris, F. Âlcan; Longo, 2a Legge del diritto rispetto aile varie leggi di natura, p. 48. Enoorofaudrait-il savoir si ce que nous aT^^eïons adaptation inconsciente, mécanique, n'implique pas quelque conscience confuse, comme on pourrait le soutenir avec la philosophie de. M. Fouillée ou celle de M. Caporali. En ce qui oonoerne les adaptations spontanées que nous avons à considérer ici, nous avons essayé de montrer qa'elW devaient être conçues comme accompafçées* de sentiment à défaut de calcul. ^
L'UnUTABISME ET SES NOUVEAUX CRITIQUES t845
^oupe en général sont directement et distinctement ressentis par 1^ individus. La solidarité y est peut-être moins «étendue et moins profonde, mais elle y est plus frappante et plus immédiate. Survienne une victoire, tout ïe monde peut lespérer une part du butin; dans la défaite, au contraire, chacun est personnellement exposé; les vainqueurs ne distingue pas, comme le droit des gens s'efforce de le faine chez les peuples civilisés^ les combattants réguliers des autres personnes, la nation ennemie de ses membres individuels, ni ses biens des propriétés privés (i). Le pillage, le meurtre, la captivité menace directement chacun. Considérez ce qui arrive de Troie vaincue où, à une époque plus historique, du peuple Samnite ou de Garthage. Tous les membres d'une tribu nomade sont directement I intéressés par la conquête d'un nouveau territoire de <:hasse ou de pâture. La destruction d'une oasis, la contamination d'une source sont des maux véritablement communs par ce que chacun les sent pareillement pour son propre compte. Les fléaux naturels eux-mêmes, comme une épidémie, en l'absence des connaissances qui permettraient aux individus de s'assurer une immunité personnelle relative, sont des maux bien plus directement redoutables pour tous.
Mais changeons de point de vue ; cessons de parler de
(D Ainsi les peuples les plus civilisés ont à la fois une idée plus nette de la nation comme uniié sociale ayant une ezistenoe propre, et des personnes comme indiYidualitiâs indépendantes. Inirersement, les peuples les plus primitifs n'aperçoiyenb pas distinctement une nation à travers les individus qui la composent, mais en revanche ne font aucune distinction entre ces incUvidus.
On peut constater môme t|uelque chose d'analogue si l'on comp chez nous un homme cultivé à un homme sans ctdttire. Celu
are ui-ci
Témoigner le même sentiment aux inaiviaus particuliers qui la iX>mposent ; l'autre, grâce à une faculté d'ahstraction plus déveioppée saura faire la distinction.
Cette remarque confirme une idée que nous avons souvent soutenue sous d'autres aspects : c'est que la notion de l'individualité et celle de l'unité sociale, loin de se contrarier mutuellement, se développent d'une manière parallèle.
l'origine de la conscienoe morale, qui en tout état de cause n'est pas directement accessible à Tobservation, considérons chaque moment de son évolution, et nous aboutirons à une conclusion absolument aniailogue. Nous voyons, en effet, à toute époque du développement moral de l'humanité, qu'à côté de l'héritage du passé qui s'impose à lui, il faut, faire une place et un^ place croissante aux apports de la réflexion et de l'intelligence. L'idée de la fraternité Jiumaine, en même temps qu'elle était préparée par des progrès moraux spontanés et par des traditions primitives, a été élaborée consciemment dans les milieux philosophiques et religieux d'où est sorti le christianisme. L'idée de l'indissolubilité du mariage dans les races sans doute déjà disposées à la monogamie par toutes sortes de causes, n'en est pas moins en grande partie le produit de la réflexion religieuse, politique, sociale d'une élite ; et c'est seulement alors qu'elle possède dans sa plénitude le caractère d'un principe moral ; c'est de la loi et du dogme religieux qu'elle passe dans les mœurs, autant qu'inversement, et pourtant elle en vient à faire véritablement partie intégrante de la mentalité et du sentiment moral tout spontané d'une population très étendue. La monogamie elle-même a été dans la loi avant d'être véritablement dans les mœurs, oti l'on peut bien soutenir qu'elle n'est pas encore bien établie. C'est ce qu'on voit mieux encore, parce qu'il s'agit d'une idée morale plus récente, dans le cas de la liberté de conscience. Ce droit est d'abord réclamé par quelques-uns, pour eux-mêmes, parce qu'ils en ont beoin ; puis l'idée s'en généralise s'appliquant de jour en jour à un plus grand nombre dei questions et à une plus grande diversité de personnes et de doctrines ; elle se fortifie au fur et à mesure qu'elle s'étend, car plus l'esprit critique se développe et plus les opinions se diversifient, mieux le bcsoin d'une telle liberté est senti de tous, et plus profondé-
l'utilitabismb et sbs nouveaux critiques 247
ment il Test par chacun. La condamnation du jeu, Tinterdictien de la imendicité sont déjà en partie passées dsans la loi de par la réflexion du législateur. Mais qui oserait soutenir qu'elles sont passées dans l^s mœurs et correspondent à un sentiment moral commun, vif c-t spontané P II viendra pourtant sans doute un moment oii Ton sentira ce qu'il y a d'immoral et d'odieux dans le jeu, dans le pari aux courses, dans la loterie et la spéculation, comme nous sentons aujourd'hui ce qu'il- y a» d'immoral dans le vol ou dans l'escroquerie, sans avoir, besoin de réflexion ni de preuves. Les « principes de 89 » ont été incontestablement une œuvre en grande partie philo60phique, puisque c'est même ce qu'on leur reproche ; on ne peut guère nier qu'ils n'aient pourtant, en fait, contribué à modifier singuliènement la conscience politique d'un peuple entier. On embarrasserait beaucoup de Français, en leur demandant pourquoi il ne devrait pas y avoir une religion d'Etat, des castes privilégiées ou de droit d'aînesse. Ils en sont venus à sentir cela comme ils sentent (et quelquefois plus vivement encore) qu'on iV) doit pas mentir ou s'enivrer.
Si donc, au lieu de considérer l'origine absolue de la morak, origine toujours bien obscure, nous envisageons seulement ses progrès successifs, qui sont comme autant d'origines partielles, nous ne dirons plus que la conscience s'est produite en partie comme un instinct primaire par adaptation spontanée, en partie. comme un instinct secondaire par un tr;avail plus ou moins conscient j mais nous dirons avec bien plus de certitude, qu'à toute époque de son développement la conscience morale comporte deux portions : d'un côté, la conscience faite, passée à l'état d'instinct ,et que l'individu- reçoit telle quelle et très passivement de la société ; de l'autre, la conscience qui se fait et qui se cherche, avec réflexion et calcul ;
2i8 ÉriTTDES DB MORALE POSITIVB
elle se fait sans doute conformément à certaines directions générales de la conscience déjà faite ; mais elle y ajoute ou même y corrige sans cesse quelques, éléments, et les résultats de cette élaboration, à l'inverse de ce qu'on Démarquait de la conscience faite, sont livrés par l'individu à la société, et passent d'une élite qui découvre
à une foule qui imite, de la loi qui innove dans la coutume qui maintient (i). Et peut-être à toute époque y a-tîl un équilibre entre ces deux facteurs. Gar, si l'homme le plus primitif à moins de connaissance et moins da réflexion, en même temps que ses riioyens d'action sur ses semblables sont moindres, en revanche il y a aussi pour lui une plus grande marge à l'invention ; il reçoit plus passivement le legs social, mais en mên^ temps ce legs est moins considérable et moins ancien. L'homme civilisé, au contraire, a plus de personnalité, son esprit est plus indépendant et plus original ; ses moyens d'action sur ses semblables (livres, journaux, facilités de transptort, associations) sont relativement énormes ; mais énorme est aussi la quantité des éléments déjà fixés, et bien plus anciienne leur fixation ; le corps social plus vaste, plus systématisé, forme aussi une masse plus difficile à mouvoir et à modifier ; par là encore l'action de l'idée nouvelle est ralentie.
Il est donc impossibl«e, lorsqu'on analyse les facteurs de la conscience morale d'éliminer la réflexion et la pensée distincte d'une fin. Ainsi les difficultés qu'on prétend trouver dans le. caractère finaliste du principe /de l'înté-
(1) Nous pourrions reprendre ici notre comparaison avec la théorie de 1" instinct si nous acceptons cette vuq de M. E. Périer
__, degrés qu'il faut se- placer
lorsqu'on veut apprécier les faits étonnants que présente rhistoire de tous les animaux sociaux. » Phv9ioloai€ ^t anatomie comparées, p. 291. Cf. Forel, Bev. philos, lî?95, IT. qui oppose à M. Saury une doctrine analogue.
L'unUTARI&MB ETT gBS NOITVBAnX CRITIQUES 249
rêt social et dans la place qu'il faudrait faire à l'initiative intelligente ne sont nullement insolubles. Au contraire, les faits, à cet égard, confirment de nouveau Thypothèse. Ici encore ce qui paraît avoir échappé à la philosophie sociale que nous combattons, c'est le côté dynamique et génétique du problème. Elle s'est attachée à considéner ia conscience faite, et Ta trouvée plus ou moins réductible à un instinct, à un mécanisme irréfléchi, à une adaptation passive, à un processus d'assimilation. Elle n'a pas «ufiisamment considéré, dans les accroissements successifs de la moralité, qui nous dispensent de^ remonter jusqu'à une insaisissable origine, le processus de la conscience qui se fait.
Peut-êtne au lieu des origines, serait-on tenter d'envisager les résultats, et pour prouver que le bien social n'est paâ la fin proposée à l'homme par la conscience. mo> raie, de soutenir que le bonheur général ne s'accroît guère (i). Nous ne pouvons discuter id cette thèse en «Ue-même ; on sait à quelles interminables controverses elle a donné et peut encore donner lieu. Mais la question est de savoir ^, même supposée exacte, elle pourrait nous être opposée. Comment en effet, de ce que lé bonheur social resterait stationnaire, ppurraif-on en conclure qu'il n'a pas été cherché, instinctivement ou intelligemment ? Cela prouverait simplement qu'on n'a pas réussi à l'obtenir. Dîra-t-on jamais : voyez ce commerçant ; il n'a pas «hierché la fortune, car il s'est ruiné ? Cette argumenta-
(1) M Durkheim, p 156 et suit. Il est vrai que l'auteur considère uniquement la question de savoir si la recnerche du bonheur «fitt la cause de l'évolution sociale dans le sens de la division du travail. Mais il est clair que les arji^uments qu'on oppose à l'idée de la recherciie du bonheur f2:énéral retomberaient en partie sur notre thèse, et nous ne pouvons les négli|2;er. D'ailleurs nous prétendons non pas expliquer toute l'évolution sociale, mais seul^ ment Réunir l'objet de Ja moralité, par T intérêt social ; la modalité peut sans doute devenir à son tour un facteur de cette évolution, «nais un entre beaucoup d'autres.
tion est ici d'autant moins admissible, que justement (c'est une loi banale) une satisfaction diminue par le seul fait qu'elle dure et que par conséquent le désir même du bonheur nous pousse à rechercher sans cesse de nouvelles satisfactions sans que pour cela la somn^ tinale (P) de bonheur soit nécessairement accrue, puisqu'elles ne s'additionnent pas. Il faut éviter ici de traiter de semblables valeurs psychologiques et sociales, comme des quantités mathématiques inertes qui, une fois posées, subsistent invariables, et s'additionnent à d'autres. Les satisfactions participent à la vie ; elles sont comme les êtres viv,ants eux-mêmes ; elles se développent et meurent suivant une loi immanente ; et leur mort n'est que le terme d'une usure qui est leur vie même. On dit encore, et non sans raison, que les sauvages sont aussi contents de leur sort que nous pouvons l'être du nôtre. Mais cela ne veut pajs dire qu'ils en soient parfaitement contents, ni que partout, à des degrés très différents suivant sa culture, l'homme ne cherche pas à améliorer sa condition.
Rien ne saurait donc ici prouver que le bien social ne soit pas en droit ou même n'ait pas été en fait le principe directeur de moralité. On exagère d'ailleurs constamment la part du mécanisme lorsqu'on parle des conditions de la vie, des nécessités de l'existence, etc. Car ces causes n'agiraient pas comme elles le font si elles ne se traduisaient subjectivement par des désirs, des craintes, des satisfactions ou des peines. En tant que causes tout extérieures, les conditions de la vie sociale n'auraient aucune action, et prétendre tout ramener à de semblables causes, c'est comme si l'on disait que «mécaniquement)) la pluie chasse Ise promeneurs des rues : elle ne chasserait personne, s'il était indifférent aux gens d'être trempés et s'ils n'entrevoyaient un abri possible. >%
En résumé, on voit que l'argumentation dont on se
L^UTILITABiaMB ET 8BS NOUVEAUX CBITIQUES 251
sert, au point de vue dynamique, contre Texplication de la genèse de la moralité par Tintérêt général est à double tranchant : d'une part certaines institutions ou coutumes sociales comportent des utilités si subtiles et si cachées qu'elles ne peuvent guère avoir été prévues ou voulues par les sociétés qui ont accepté ces institutions ; d'autre part on croit découvrir d'autres règles qui se sont introduites et imposées, quoique inutiles ou même nuisibles. On ne peut sans doute prétendre que oes deux arguments, quoique inverses, se contredisent ; ils pourraient être vrais ensemble. Mais aucun des deux n'est décisif. D'un côté il est clair que la science peut découvrir dans certaines formes de la vie sociale des utilités cachées dont on n'a pu se nendre compte primitivement. Par exemple si^la vie familiale contribue à accroître la longévité ou à diminuer le nombre des suicides, il parait clair que ce n'est pas ce qui a pu directement en développer l'organisation. Maifi en quoi cela exclut-il l'hypothèse que d'autres utilités plus frappantes aient été en cause P C'est comme si l'on disait : la gratitude des hommes pour les bienfaits du soleil n'a. été pour rien dans le culte qu'ils lui ont voué si souvent (i) ; car ce sont seulement les savants modernes qui ont découvert le rôle de ses radiations dans les fonctions de la chlorophylle, et par suite dans le développement de toute vie de notre globe. Etait-il dono nécessaire de connaître ce détail pour rapporter à la chaleur solaire la poussée printanière des végétaux et le précieux jaunissement de la moisson ? D'ailleurs, comme il y a des utilités inattendues que l'on obtient par surcroît, il arrive souvient aussi qu'en cherchant certains avantages, on rencontre des inconvénients imprévus. On a cru par
(1) Labbock, Origines de la civUifation, p. 312 : « Dans lep pays chauds on rei^arde ordinairement le soleil comme un être maifaiaant ; c'est le contraire dans les pays froids. »
exemple, aux Indes, aboutir à la destruction . du cobraA capello, ou serpent à lunettes, qui fait tant de ravages, en allouant uiifs forte primé par tête de serpent apportée aux autorités. Or il s'est trouvé qu'on a encouragé l'élevage absurde et dangereux, mais devenu rémunérateur, de l'engeance condamnée à mort.
Par là nous répondons déjà au second argunoent. Car si l'on constatait dans l'organisation des sociétés humaines et l'établissement des prescriptions morales cette sorte d'infaillibilité qu'on attribue communément à l'instinct, on pourrait être tenté de chercher la cause de ces faits, comme on s'est plus à le faire pour l'instinct, en dehors de la réflexion. Mais justement les erreurs mêmes que l'on constate cadrent parfaitement avec les conditions de toute élaboration plus ou moins consciente. L'erreur, en ub sens, atteste l'effort de la connaissance, et la bizarrerie même de certaines .prescriptions nous, porte à penser qu'elles ont leurs origines dans quelque idée ou quelque volonté humaine. Si par conséquent certaines règles morales communément acceptées ne sont pas, en fait, conformes à l'intérêt général, on ne saurait en conclure que l'intérêt général n'en ait pas été le principe directeur et le ressort, mais seulement qu'une expérience' incomplète, un entendement faillible, une imagination vagabonde, parfois aussi une logique aveugle dans le dévveloppement d'idées fausses, sont intervenus pour en diriger la poursuite.
Si enfin on peut soutenir, comme nous l'avons fait, que conformes ou non actuellénoient à l'intérêt général, suscitées ou non par ce mobile, les règles de la moralité tendent de plus en plus à s'y conformer, et surtout à a'en inspirer, si encore à ce point de vue on considère dynamiquement la direction que prennent les faits, et non plus statiquement un simple état de choses, no& conclusions se trouvent encore fortifiées. Car enfin une telle
l'utilitabismb bt sbs nouveaux critiques 253
tendance serait encore un fait, et une loi de la nature., Bien incomplet^èt bien peu scientifique serait l'empirisme qui se refuserait à en tenir compte. En vain prétendrait-il subsftituer partout des questions de fait à des questions die. droit, des nécessités naturelles à un idéal humain, et nous interdire de juger. Ce besoin même de jugei* les actes et les règles est aussi un fait réel, cette exigence critique de notre esprit, qui veut voir justifier les obligations qu'il accepte, est aussi une nécessité de notre nature ; nos conceptions idéales sont une force qui est eii^ partie dérivée de révolution même, et en partie la régit. Or nous croyons constater qu'en fait les appréciations, morales et politiques invoquent d'une manière de plus en plus explicite et de plus en plus unanime ce critérium de l'utilité générale. Les individualistes combattent les socialistes en arguant du gaspillage de forces qu'impliquerait le régime socialiste ; les socialistes répandent en soutenant que ce gaspillage est çncpre pire dans le régime de la concurrence. Les incroyants opposent aux théologies les guerres sanglantes et stériles, les disputes oiseuses, l'inertie intellectuelle qu'elles ont produites ; les croyants louent surtout les effets salutaires qu'elles auraient sur les mœurs publiques et privées, les réformes qu'elles ont inspirées ; la question ^'intérêt public passe dans l'esprit des uns et des autses au premier plan et la préoccupation de la vérité intrinsèque des dogmes passe au second : on va même jusqu'à défetidre le dogme presque uniquement par l'excellence de la morale sociale qui s'y trouve liée. Au papys du Syllabus succède le pape; de VEncyclique sur la condition des ouvriers, et inversement, parmi les adversaires, on ne se donne plus guère, comme autrefois, la peine d'attaquer le dogme,"" mais on attaque la politique et le rôle social de TEglise. Il est enfin impossible, ce nous semble, de méconnaître que la môme préoccupation do-
254 ' irruDBS de mobalb POsmvB
mine aujourd'hui la politique elle-même. Les principes de pure politique n'intéressent plus guère . personne par leur « forme », mais seulement par la « matière » sociale qu'ils comportent. Personne ne fait plus guère de la liberté ni de l'égalité de véritables fins en soi ; pour les défendre comme pour les attaquer, on les considère ea fonction des conditions d'un plus grand bonheur social. Le débat sur la valeur respective des formes de gouvernement n'intéresse plus et l'on préfère discuter le rendement positif des diverses institutions. Il semble donc que le principe de l'intérêt général ne soit pas seulement soutenable comme une vérité de fait, mais qu'il soit en même temps le mieux approprié à la solution He la crise morale de notre temps par cela même qu'il rencontre l'adhésion tacite ou expresse des doctrines les plus diverses. Nous sommes ainsi conduits au seuil de la question, proprement morale, de la valeur pratique de œ principe. Nous nous y arrêtons puisque nous avons voulu borner notre étude à en examiner la vérification sociologique. '