CONCLUSION
En terminant nous tenons à lin^iter nous-mêmes la portée que nous attribuons à notre thèse. Le rôle que nous prêtons au principe de l'intérêt général: est un rôle déterminé et restreint ; il appartient à la catégorie des « principes propres ». Ce serait celui de la morale proprement dite.
Ainsi d'un côté nous ne prétendons nullement ramener à ce principe l'évolution sociale tout entière. Nous reconnaissons évidemment que celle-ci comporte nombre de facteurs d'un autre\ ordre. Le climat, la situation et la configuration géographiques du pays, les productions
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multiples de la nature, les. traditions historiques ou relîjfieuses diverses et bien d'autres causes encore contribuent à déterminer les événements sociaux, à produire les modifications internes et externes, les mouvements moléculaires et les mouvements de translation des sociétés, leur structure au dedans ou leur action au dehors. Mais aussi toutes ces causes n'intéressent la morale que d'une manière indirecte. Celle-ci concerne Faction de l'homme sur l'homme, et non l'action des choses sur l'homme. Il y a plus ; le jeu même des facteurs proprement humains, en tant qu'il se développe naturellement, n'est pas non plus l'objet direct de la morale ; les transformations des croyances, les changements de goût, les réactions réciproques des besoins, tout cela n'a rien en soi de moral. Ainsi l'action même de l'homme sur Thomme, tant qu'elle reste automatique ef spontanée, ne donne lieu à aucun jugement moral. La sociologie pure, par conséquent, en admettaitt qu'elle réussisse à poser des lois naturelles de ces phénomènes, fournit donc sans doute à la morale des données absolument indispensables, mais par elle-même elle n'est pas plus la morale que la physiologie n'est la médecine ou l'hygiène. La morale est une science pratique, non une science pure ; elle vise une application, non une simple vérité. Comme le disait Aristote, nous n'aspirons pas seulement à connaître le bien, mais à le posséder. Or pour passer de la connaissance à la pratique* l'idée de fin est indispensable. La connaissance par elle-même ne pose pas de fin. C'est cette fin nécessaire à la morale et qu'il faut intercaler entre la connaissance et l'action que nous croyons pouvoir désigner par le terme d'Intérêt général. Le domaine propre de la morale, ce serait donc l'action de l'homme iiur l'homme en tant que cette action a son origine (}ans la volonté, et ses conditions dans la vie sociale.
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D'autre part à Topposite de la sociologie purement naturaliste, nous pourrions rencontrer une autre catégorie, de contradicteurs. Ce seraient les idéalistes et les métaphysiciens qui cherchent un sens caché aux profonds sentiments de l'homme et aux grands phénomènes de l'histoire. On pourrait soutenir à ce point de vue encore que les «principaux mouvements de l'Epmanité partent, il est YW, de quelque grande idée et non de je ne sais quelle impulsion mécanique, mais que de telles idées sont étrangères à toute perspective d'amélioration temporelle de la vi0 humaine. On ne voit pas trop à quel intérêt de ce genre auraient obéi les Xrabes envahissant l'CJccident pour répandre leur foi, les Croisés marchant versrOrient à la conquête d'un sépulcre vide. La pure idée du beau chez les Grecs, celle de la justice chez les Juifs^ celle de la charité et de l'unité fondamentale de l'humanité dans le christianisme, celle de l'unité politique dans l'empire romain, celle de l'autdnomie individuelle dans la race Anglo-Saxonne, voilà quels seraient les véritables ressorts des grands efforts civilisateurs que ces noms rappellent. Ce seraient comme des explosions imprévisibles d'une spontanéité morale tout intérieure et absolument étrangère à la préoccupation du bonheur social ;, ce seraient les manifestations, diverses suivant les race^^ d'une même affirmation du suprasensible immanente à la pensée, ce seraient autant d'éléments apportés par elle à la construction, à la véritable création d'un idéal humain. Que signifie le principe de l'intérêt général P B n'a de sens que par rapport à une structure donnée de société. Or chaque structure dépendrait justement de la forme que chaque peuple a adoptée de l'idéal humain. Voilà la véritable fin qui l'attire inconsciemment ou qu'il poursuit ayec conscience. Et il se voue à la réaliser parce qu'il lui attribue une valeur intrinsèque supérieure à
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toute mesure empirique et sensible tirée de quelque résultat positif. Pour expliquer le dévouement, le sacrifice qu'un tel idéal obtient, non seulement des individus, mais quelquefois des peuples mêmes qui succombent à la tâche de le faire régner, il faut quelque chose de supérieur à toute vie humaine. •
Cette théorie est peut-être séduisante .; on ne saurait même nier que, bien qu'elle n'explique aucun fait en particulier, elle donne cette impression de correspondre à certaines apparences que présenterit les grands mouvements de l'histoire ou les plus hautes inspirations morales de l'individu. Il est extrêmement loin de notre pensée de condamner absolument en eux-mêmes ces intéressants efforts de la pensée philosophique. Us sont légitimes, n'eussent-ils jamais que cet avantage de nous rappeler sans cesse la réalité des problèmes, la relativité de nos solutions et notre impuissance à atteindre le fond des choses.
Mais le genre de légitimité que présente une telle spéculation est celui de la métaphysique, non celui de la science. Elle e^t aussi indémontrable qu'inapplicable. Théoriquement elle ne saurait être prouvée. Elle est une interprétation possible des choses, mais non une explication, une vue synthétique de l'esprit, non un résultat analytique de l'expérience raisonnée. C'est une thëse du même ordre que celle d'un Lameniïais soutenant que la matière avait trois qualités fondamentales, impénétrabilité, figure et cohésion, et qu'il existait trois fluides, éther, lumière, magnétisme, parce que Bien, principe créateur des choses était une trinité de puissance, d'intelligence et d'amour. Quoique avec moins 3e bizarrerie, moins de dogmatisme transoendant, et malgré un contact un peu plus intime avec les faits, elle ne saurait entrer dans la science. — Et d'autre part, au point de
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vue pratique, elle ne saurait directement entrer dans la morale ou du moins la constituer. A supposer qu'elle lui donne sa forme, la poursuite d'un idéal, elle ne saurait en déterminer l'objet et le contenu précis. Il est impossible d'abord de prescrire à l'homme la découverte d'un aspect nouveau de l'idéal. Ce sont là trouvailles du génie ou d'inspfration de la grâce, comme on voudra, mais non pas règles de la conduite. C'est au contraire après coup seulement que nous pouvons faire rentrer les différentes conquêtes de la pensée ou même du cœur dans la notion d'un tel idéal. Dès qu'on essaye de rendre un pareil principe applicable à la praticfUie, il prend la forme de la poursuite d'un bien social objectif, déterminé, comme dès qu'on essaye d'exprimer dans le langage une intuition, elle revêt l'aspect d'une analyse, d'un raisonnement. Il devient alors imposible de distinguer le commandement de l'idée des exigences de l'intérêt social. Peut-être faut-U qu'un intérêt social revête, au moins à certains moments et dans certaines âmes, Taspect d'une idée impérieuse par elle-même pour exercer toute fea puissance. Peut-être inversement faut-ill qu'ailleurs l'idée ne se révèle que par rapport à une fin extérieure pour justifier son autorité. Dans le premier cas nous aurions une moralité de sentiment et d 'intuition plus ardente que sûre, et qui risque de se heurter à la critique ; dans le second, une moralité réfléchie, préci^ dans ses objets, intelligente de ses propres décisions et . capable d'en communiquer les motifs, mais dont le danger serait peut-être de dissoudre l'intuition et d'amortir la spontanéité du sens moral.
Laquelle est la plus vraie de ces deux formes de la moralité ? Lequel est illusoire de ces deux aspects du fait moral ? U est aussi impossible de le dire que de répon-
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<ire au platonisme s'il nous dît que ce n'est pas la chose <iui est réelle, mais l'Idée, ou de savoir si c'est le corps qui exprime l'âme ou Tâme qui exprime le corps. Mais ce qui est certain, c'est qu'il y a un de ces deux aspects de la vérité qui ne se prête pas aux formes d'une doctrine morale positive. Si Tùtilité sociale est une illu- :8ion, c'en est une au même sens où le métaphysicien se plaît à dire que l'espace et le temps sont des illusions. S'il est « fantastique de proposer l'utile comme fin à la conduite (i) », c'est de la même manière qu'il est fantastique 3e vouloir mesurer une ligne parce qu'elle n'estpas composée d'un nombre fini d'éléments finis.
D'ailleurs c'est peut-être la source de bien des fautes pratiques des individus et des peuples que de s'attacher, ainsi à quelque idéal abstrait sans lui donner la forme concrète qui le précise et prévient les écarts. Les déviations fâcheuses du christianisme ou de l'esprit révolutionnaire sont là pour nous avertir que ces impulsions de l'Idée, non rapportées à une matière humaine précise, peuvent avoir les conséquences les plus désastreuses, non pas seulement pour le bien social (en quoi on nous reprocherait une pétition de principes), mais pour le triomphe de l'Idée même qui les inspire. De toute façon il faut bien qu'elle tienne compte du réel sous peine de se détruii^e. Peut-être ces épreuves sont-elles dans certains -cas inévitables, mais on ne peut cependant les ériger* en régie, et c'est une règle que cherche la morale. Il est si vrai que la découverte et l'introduction dans le inonde de ces Idéals ne sont pas l'objet propre de la morale, que justement dans les grandes crises qui en accompagnent l'apparition et en manifestent le laborieux
(1) Fragapane. Contrat tualisjno e sociologia contemporanea, p. 166.
enfantement, le devoir devient incertain parce que l'intérêt social devient douteux. La conscience ne retrouve son équilibre que lorsque l'idéal nouveau a pris dans le réel assez de consistance pour qu'on puisse reprendre à ce nouveau point de vue le critérium de Fintérêt social. Et les initiateurs apparaissent' d'ordinaire comme placés audessus ou en dehors du jugement moral ; ils préparent la moralité future, plus qu'ils ne sont les sujets de la morale présente ; ils sont la conscience vivante d'une portion d'humanité et l'on ne juge pas la conscience, car c'est elle qui juge ; on les divinise même, et l'on ne juge pas un dieu.
La morale, telle que nous la comprenons, se place donc entre une science purement naturaliste et Un idéalisme purement métaphysique, entre l'inconscience et le suprasensible. L'un et l'autre point de vue nous parait en fin de compte supprimer la nlorale proptemerd dite ; car, d'un côté comme de l'autre, l'homme devient l'instrument involontaire d'une destinée dont il ne se rend pas compte et qui est relativement étrangère à sa personne consciente. Il y a hétéronomie dails le premier cas, puisque la finalité que Thomme attribue à son activité n'est que l'épiphénomène d'une -nécessité extérieure. Mais il y a hétéronomie aussi dans le second cas : car l'homme y est voué à la réalisation d'une fin qu'il n'a pas choisie et qu'il ne «aurait apercevoir distinctement ; l 'homme-phénomène qui seul se connaît et se possède, qui seul est lui-même pour lui-même, est l'instrument d'un Noumène, il est la proie d'une vision qui surgit, on ne sait pourquoi, du fond de la pensée universelle ; il se sent comme le Moïse de Vigny voué à une mission qui l'accable, il est le sujet que l'Absolu hypnotise et suggestionne. Un tel rôle peut avoir sa