PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION VII
comime dëîtermiiiable par une matière donnée? et des doctrines où a.u contraire elle ne pourrait être définie que par son inspiraition ou par sa forme. A ce point de vue, malgré leurs analogies souvent signalée®, le Sociologisme et le Kant&sme sont en radicale antithèse : en effet, bien que le premier définisse la moralité comme discipline et semble indifféïent au contenu des règles, en fait il suppose Tindividu tournis à une règle donnée qui lui. est impoisée du dehors, sansi qu'il ait aucune part, à sa. déterminaitLon et sansi qu'on puisse voir dans le principe social d'une telle règle autre; chose qu'un principe de conservation et d'immobilité. L'individu ost considéré lui-même comme uni produit social sans- réaliié propre. Lé socdologisme n'estj donc formel qu'en apparence, en vertu de ce seul fait que la matière imposée à la volonté individuelle lui serait entièrement étrangère ; mais considérée dans l'application, la morale issue de cette doctrine serait ^ la plus strictelmenf matérielle qu'on puisse imaginer, puisque, prisie dans touie sai rigueur, elle substitue entièrement le'^fait au droit et ne présenterait l'idéal lui-même que comme un objet d'observation.
A l'opposite, un Kantisme rigoureux n'arriverait, commet nous l'avons montré, à donner aucunte; a.pplLca.tieii adéquate à son principe formel : plus interdictif qu'impératif, ce principe né serait exactemeiii4^ satisfait que daios une sorte d'inaction bouddhique : la seule volonté ajbsKdu,ment bonne serait de ne rien; vouloir, puisqu'en fait il n'y a. pas de vouloir positif sans désir et sans but et que Kant exclut un tel vouloir de la moralité. On nous a parfois trouvé dur pour la morale Kaxitiéiuie alors que nous avons fait nouis-même une belle place à la « raison praitique » et que sur plus d'un point nous avons accepté l'inlspiration de Kant. C'est qu'à la date déjà ancienne où noius avons commencé à écrire les études ici réunie, nous pouvions constater que la doctrine de Kant, passée en dogme scç>lastique, desséchait la morale, et sauf sans doute chez un grand et indépendant disciple comme Renouvier la
VIII PRÊFACB DE LA DEUXIÈMB ÉDITION
détournait de toute précision et de toute portée positive. C'est pourquoi nous n'avons aucun regret d'avoir salué ett peut-être quelque peu hâté le « crépuscule de la morale Kantienne ». Quelque profonde qu'ait été la conception du fondateur de la Critique, il né nous gemble pa« que son inspiration puisse aujourd'hui nou«i satisfaire pleinement, ni au poi^t de vue de l'esprit scientifique, ni au point de" vue des besoins de l'action.
Entre ces deux thèses extrêmes, et peut-être, faut-il dire ces deux dogmatismesi, dont chacun pourtant correspond certainement à un aspect de la moralité^ nous avons, cherché une voie moyenne, en réaUté une. voie différente. Puisque ni le « ma.tfaialisme moral » hétéronome, ni le formalisme abstrait où l'autonomie court grand risque de rester? verbale, ne pouvaient nous satisfaire, il restait à rapprocher autant que possible la matière sociale de la forme rationnelle. C'est cette direction que nous avons suivie (1) , non par esprit de système, et eiicore moins par éclectisme, mais parce que nous y étions spontanément amené par les tendances de notre esprit et par le désir d'embrasser aussi complètement que possible les données de l'expérieinoe morale. La Société ne nous apparaît pins commei un simple produit de l'histoire, mais comme un objet de pensée et de volonté : au-dessus de lai société qui fait l homme, que trop exclusivement ont considérée Comte et ses éiiigones, s'élève une société que Vhomme fait, et qui, dans une proportion croissante, devient l'œuvre consciente de ses membres.
Cette conception est, croyons-nous, en conformité, comme nous le demandons, avec l'esprit de la science moderne, où la raison se; révèle constructive et souple, égia<lement éloignée d'un empirisme servile et d'un dogmatisme figé. Cette raison moderne, rajeunie et rendue plus consciente de sa vrade nature par son travail scientiôque même, n'apparaît plus si raîde ni si orgueilleuse que cer*
(1) Voir les conclusions de notre étude sur La valeur moralt de la Sdenee,
PBÉFACD DE LA DEUXIÈBIB folTION IX
tains la dépeigneoit encone (2). Elle est trop laiborielaflei pour se oîToire en possession d'une révélation qu'elle prétendrait impoiser. Elle n'est plus guère que la libeHé d'un jugement sans passion à la recherche d'un ordre dont les formes particulières déi)endront d'une humble et patieinie consultation de l'expérience, qu'il s'agisse, pour la science, d*un ordre extérieur à découvrir, ou pour la morale, d'un] ordre humain à réaliiser. Dès lors Tentente qu'elle établit entre les âmeis ne ressemble plus à l'accord sur un dogme, qui en effet ne pourrait que diviser. C'est l'accord sur une méthode, sur la loyauté d'une coopération dana une recherche indépendante et désîïLtére«see. La liberté, le respect mutuel et la volonté de collaborer à une œuvre commune, voilà donc, dans l'ordre pratiquie, l'essentiel de l'attitude rationnelle. Ainsi comprise, la Raison sonne le rallîement de toutes les bonnes vjlontés qui i)ensent. Elle n'est ni tranchante et oppressive, ni êfi^ite et exelurfve, ni même sèche etl froide. Car si elle n'est pas W sentiment, loin de l'exclure comme on p^emble toujours le eroirfe. elle en accueille et même en fonde, dans la fraternité humaine, les formes les plus hautes.
Mais mieux encore, cette doctTÎnie moTale efrt en conformité avec l'observation, puisque nous voyons les sodétés s'acheminer lentement, mais sif^rement vers une Démocratie de moins en moins asservie aux forces du passé, quoSque docile a.ux léç^s de l'expérience, de plus en plus maîtresse dé ses destinées. D'une telle démfocratie, comme déjà l'avait senti Montesquieu, l'éducation inorale des individus est la cletf de voûte nécessaire.
L'immense cataielysme! qui vient de bouleverser le monde civilisé a mis en égale évidence et lés fatalités qui pèsent sur les sociétés dé paar les legs de l'histoire et les conditions économiques de la vie, et la fermé volonté des peuples de s'appartenir sans plus tolérer auioune domination extérieure ni aucun despotisme interne. Il a fait sentir
(2) A. Loîsy, La Foi morale et la Baison. Oorrwp. de'lTJnion pour la vérité, juillet 1920.
X PRéPACB DE LA DEUXIÈME ÉDITION
à la» fois la nécessité et la sublimité des rigourefusee disciplines et des ultimes sacrifices, mais aiussi la réelle efficacité de Faction individuelle, pour le bien comme pour le mal. Il a révélé des ressources mortes cachées et impirévues, mais* il a prouvé aussi, en faisant remomter la. valse des baiS-fonds, combien, sous les dehons correct® de la vie sociale équilibrée et normale, était insuffisante la préparation méthodique des cairactèrfes, combien il s'en fallait que l'armaiture extérieure de la collectivité en pai;»: pût équivaloir à cette forma.tion directe des âmes ellesmêmes sans laquelle V « Homme démocra.tique » maiaquerait à la démocraîîe. Il ne s'agit donc plus aujourd'hui de fabriquer des systèmes plus ou moins spécieux pour satisfaire Tesprit, maÎB de répondre à des nécessités vitales et de trouver les bases d'une éducation morale et sociale appropriée aux exigences des temps nouveaux.
Toute doctrine morale qui ne fonde pas une édnoatioin est une œuvre incomplète et tout académique. Le stoïcisme avait sa pédagogie, noble et forte, et même pénétrante et adroite ; le christiainismie a édifié la sienne, en hannonie avec se!s croyances, et dont le mécanisme est savamment agencé. Ni l'une ni l'autre, à notre avis, ne sont plus en pleine hannonie avec Tétat préseflit de», esprits. On ne
sent pas assez communément combien nous manque une pédagogie qui nous conviendrait ; on vit sur l'habitude et sur le passé, alors pourtant que l'éducation purement antomatique est mainifestement insufôsante, tout comme la poUtiqué de simple traditio;i ou comme la science réduite II l'empirisme. La « Morale laïque » s'est imposée en raison de la situation de l'école publique et obligatoire, plus profondément endore en raison de 1^ diversité et de l'affaiblissement des croyances. Mais faute de s'être nettement orientée dans le sens d'une culture sociale de l'individu, elle est restée trop semblable à une morale religieuse dont on aurait seulement enlevé la pièce maîtresse. Dieu, et supprimé les procédés pratiques fournis par la