‹ Études de morale positiveChapitre 7 sur 17 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On pourrait avec beaucoup de vérité appliquer la « loi des trois états » à révolution de la morale dans nos milieux européens et chrétiens. D'abord à peu près exclusivement théologique^ elle est devenue, et elle est très généralement restée métaphysique. Presque partout, là du moin^ où, non contente des formulés traditionnelles et des dogmes du catéchisme, elle aspirie à se comprendre et à se réfléchir elle-même, dans les livres des purs philosophes ou dans l'enseignement des professeurs, c'est d'ordinaire à une doctrine métaphysique qu'elle s'arrête.

Mais on peut dire que la pensée contempor,aine et presque la conscience publique elle-même sont aujourd'hui en quête d'une morale positive ,et qu'un effort s'y produit dans oe sens, comparable, et sans doute connexe, au travail de laïcisation qui se poursuit, surtout en France, depuis quelques décades. Les entreprises mêmes qui au premier abord semblent purement destructives, comme l'immoralisme 'd'un Nietzsche, et qui reflètent en partie»

filLOT. I.-l

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en partie stimulent la conscience commune, ne sont peut-être en réalité que les symptômes les pius aigus et les plus révolutionnaires de ce besoin moral. Car une morale plus positive, nous le verrons, sera une morale plus autonome, et l'immoralisme n'est guère aui fond qu'une affirmation à la fois intempérante et indéterminée d'autonomie.

Aussi certaine toutefois est la réalité de ce besoin, aussi difficile est la claire définition de son objet. Sur ce point, comme sur tant d'autres, notre désir confus précède l'idée claire de ce qui pourrait le satisfaire. Non seulement une morale positive est loin d'être encore formulée, qui réponde vaille que vaille à notre aspiration, maïs on s'aperçoit à l'examen qu'il n'est pas aisé de détenmner, même formellement, ce que pourrait être une telle morale, ni de s'entendre sur les caractères qui lui vaudraient la qu,alificatîon de positive.

Ce qu'est une science positive et à quel titre elle le sera, on peut encore, si gros que soit le problème, le dire avec quelque clarté. Qu'on accepte l'idée étroite et assez superficielle que le Comtisme nous donne de la positivité, ou qu'on l'entende de la m-ariière pluS^ subtile et plus approfondie qui nous a été proposée plus récemment, ou de toute autre manière, il restera toujours, pour caractériser la vérité, quelque donnée expérimentale ou quelque ordre rationnel qui la rendent indépendante des fantaisies de l'imagination individuelle. A tout le moins une science vraie sera-t-elle définie : celle qui réussît Mais qu'est-ce qu'une morale qui réussît ? A quoi doitelle réussir et quand dira-t-on qu'elle aura réussi? Une hypothèse ou une théorie se vérifient. Qu'est-ce que véri^ fier une morale et, qui plus est, une morale seraît-éllô condamnée parce qu'elle ne serait pas vérifiée? Tout ce qui peut se vérifier, dans le domaine de la pratique, c'est

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l'appropriation du moyen à la fin. Mais la fini elle-même, <x>mme telle, ne saurait être vérifiée. On pourra dire ^u'un précepte réussit, parce qu'on suppose admise la Yolonté d'un certain résultat. Mais cette volonté même, ^e Quelle nafture peut en être la justification ? Le mot de vérification n'aurait même plus ici de sens.

Gomme nous le montneronâ plus loin, il y a une telle

hétérogénéité entre la volonté et l'entendement, entre le

^ésir qui vient de nous et la vérité qui s'impose à nous,

entre le bien et le vrai, que, à y bien regarder, on ne

sait trop ce qu'on peut vouloir dire en parlant d'une morale vraie.

Mais alors, du même coup, que signifie l'idée d'une morale positive ? Nous entrevoyons que pour lui donner «un sens nous allons être obligés de dissocier, ou dU moins de distinguer nettement la théorie et la pratique, la connaissance et l'action.

Une morale positive le sera-t-elle d'abord en ce sens que renonçant à toute vérité, à toute prétention de justifier ses fins, elle ne viserait qu'à être « pratique », et n'aspirerait qu'à organiser fortement l'éducation dans le sens des fins admises?

Elle se réduirait alors à une simple discipline salis autre prétention que de former de bonnes habitudes et de •cultiver de bons sentiments. Elle tiendrait pour bon ou mauvais, sans critique, tout 09 que la tradition, les mœurs régnantes, les convenances communes donnent pour tel. Certes, si l'on passait à diriger ainsi le cœur et la volonté ^e l'enfant tout le temps, si l'on y mettait tous les soins habiles et patients, que l'on consacre à faire pénétrer dans son esprit un dogme qui lui est inaccessible, et ^u'on imagine être la base nécessaire d'une instruction morale ultérieure, une telle éducation, selon toute vraisemblance, atteindrait plus sûrement le but ainsi directe-

ment poursuivi, et obtiendrait des résultats plus, durables que celle où Ton se croit obligé à faire un pénible détour théologique ou métaphysique. L'expérience de cette éducation morale parfaitement indépendante des dogmes, mais aussi adroite ou aussi méthodique que l'autre, n'a été que très exceptionnellem^it tentée et en ce sens une morale praiiquement positive est encore chose inconnue dans nos milieux. Le succès très restreint, au point de Yue ^ pédagogique, des Sociétés de culture morale en Allemagne, en Angleterre, et même en Amérique,, montre * assez combien nos sociétés sont encore peu disposées à généraliser les tentatives faites en ce sens.

Mais enfin, la morale, réduite ainsi à un art pédagogique, serait-elle vraiment une « morale positive » ? Sans doute, elle serait, par hypothèse, débarrassée de théologie et de métaphysique, mais son contenu n'aurait pas acquis pour cela cette sorte de vérité et de certitude raisonnée que l'on requiert avant tout en demandant la constitution d'une morale positive. Un art tout empirique, recevant sans contrôle de la tradition et de l'opinion, plus complètement encore que toutes les autres techniques, l'indication de ses propres fins et même, inévitablement, d'une partie de ses moyens, aurait sans doute sa valeur, mais ne mériterait évidemment pas, dans sa pleine acception, la qualification de positif. La science positive ne peut se distinguer de la théologie et même de b métaphysique que parce que, à l'aide de quelque faculté, au moyen de quelque méthode que ce soit, elle peut se constituer indépendamment de la simple tradition, et s'affirmer autrement que comme une simple opinion collective. Or cette tradition et cette opinion seraient précisément ici nos seuls points d'appui. De tous les caractères par lesquels A. Comte lui-même définit la posîtivîté, cette

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technique morale ne présenterait guère que celui de l'utilité ; et encore cette utilité serait-elle sujette à discussion, puisque cette morale ne ferait que consacrer, sans en critiquer la valeur, une manière de pentir et d'agir commune ; or celle-ci, qui plus est, se réclame en grande partie de la pensée théologico-métaphysique elle-même, dont il est bien difficile, par conséquent, de la séparer. Dans ridée de positivité entre nécessairement Tidée d'une certaine vérité dûment établie et <( démontrable », en un sens large du mot, tout au moins l'idée d'une approximation rationnelle d'un^ telle vérité. C'est d'ailleurs sur le terrain de la connaissance, de la pensée théorique, de l'explication des choses, en d'autres termes de la vérité, que s'est tout d'abord formulée la distinction entre les formes théologique, métaphysique et positive de la pensée. Bien que cette distinction puisse rayonner au delà de ce domaine, elle ne pourrait être ni conçue ni définie si Ton ne commençait par se placer au point de vue du savoir.

Ainsi, une morale purement pratique serait nécessaire** ment hétéronome, et par suite, loin de répondre à ce que nous cherchons sous le nom de morale positive, nous ferait bien vite retomber dans les difficultés mêmes qui rendent cette recherche nécessaire. C'est ce que prouve bien l'exemple de nos néo-fidéistes contemporains. Inspirés tout d'abord par la préoccupation de maintenir certaines formes traditionnelles de la moralité, ils en^ viennent naturellement, faute d'une philosophie morale positive, à se faire, au nom de la pratique, les apôtres de croyances qu'ils ne partagent plus guère, parce que ces croyances sont, en fait, celles qui jusqu'ici ont servi de point d'appui à cette moralité ; ou, qui plus est, ils croient pouvoir fonder une affirmation de vérité sur un besoin

pratique, ce qui est, quoi qu'on en ait dit, le renversement de toute méthode scientifique, Jisons mieux, de toute pensée loyale.

Faudra-t-il donc inversement, pour obtenir la posîtîvite en morale, concevoir la morale comme une pure science sans visées pratiques? C'est l'autre branche de ^alternative, et cette idée nous est en effet proposée. Une morale ne peut être scientifique, dira-t-on, qu'à la condition de se tenir sur le terrain de la connaissance pure» On renoncera à rien prescrire pour se contenter de décrire ou d'expliquer. On constituera non une morale positive ^car comment conseiver alors une telle désignation où l'usage de la languie enferme forcément l'idée d'une règle d'action?), mais une histoire des mœurs ou une physique des mœurs. La notion d'une moiale à la fois pratique et vraie, à la fois prescriptive et démontrable, imposant du même coup ses théories à la raison et ses ordres à lai volonté serait une notion bâtarde et incbnsistante qu'il faudrait supprimer et que la métaphysique seule, grâce à l'ambiguïté de ses principes et à son caractère vague^ pourrait avoir la prétention de maintenir. Rigoureusement parlant, (( il ne peut pas plus y avoir une science immorale qu'il ne peut y avoir une morale scientifique "^ comme l'écrivait récemment M. H. Poincaré (i). Une morale ne pourrait devenir scientifique qu'à la condition de n'être plu» une morale, mais une science. De cette science on pourra seulement, en vue de la pratique ,. essayer He tirer le parti qu'on voudra et utiliser les résultats dans une technique correspondante. TeHe est en effet la conception que nous propose M. Lévy-Bruhl.

Ainsi nous aboutirions à reconnaître que rigoureuse* ment parlant il n'y aurait pas de morale positive, c'est-

(1) Z^Université de Paris du !«' juiD, cité Bev, de Morçh et de Métaphysique, juillet 1908.

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à-dire de doctrine comportant à la fois et dans un même système d'idées une justification positive des fins et uiue détermination scientifique des moyens. Il y aurait simplement d'une part une pure? connaissance, d'autre part une simple technique. Mais alors une double question se posera. D'une part, une pure science des mœurs est-elle aisément concevable, et peut-elle dans sa constitution, sa méthode et ses conditions, être entièrement assimilée aux sciences de la nature qui guident les autres techniques. D'autre part, où la technique fondée sur cette science comme la médecine sur la physiologie, puisera-t-elle l'indication des fins qu'elle poursuivra? Sera-t-elle réduite à servir le plus efficacement possible les routines sociales, la finalité morale traditionnelle, dans toutes ses formes contingentes et variables, sera-t-elle un simple organe plus ou irioins perfectionné d'un conservatisme hétéronome? Mais alors nous retomberions à peu près dans la simple pédagogie morale dont nous parlions d'abord, et nous retrouvierions les mêmes difficultés. — Ou bien cette science même nous fournira-t-elle quelque moyen de rationaliser aussi la détermination des fins morales, quelque méthode vraiment positive pour juger au point de vue pratique, les fins qui se proposent à l'activité morale des hommes? Mais alors que devient la séparation ^ue l'on voulait établir entre la science et la pratique? En somme la question est de savoir si les relations de la connaissance à l'action se présentent, dans le domaine moral, exactement sous les mêmes formes que nous leur découvrons dans les autres techniques, ou si au contraire elles n'offrent pas ici des caractères tellement originaux que la notion d'une technique morale soulèverait de /fosses difficultés et ne fournirait qu'une solution formelle, provisoire et partielle du problème que nous nous sommes posé.

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