Op. cit., p
(2)lhid., p. 211.
Belot. I.-6
Devoir, à Tespèce de scandale édifiant que constitue pour une morale intuitionniste le paradoxe d'une obligation qui s/impose à l'individu contre lui-même, au mot d'un Renan sur la « sublime absurdité » du. sacrifice. Et dans le détail, quelle perplexité peut nous causer l'interdiction du suicide, de l'inceste, etc.
Supposons maintenant que la « science des mœurs » nous ait éclairés sur les origines de ces phénomènes et nous ait fourni une explication satisfaisante. L'étonnément cessera pour notre iiltelligence ; mais c'est alors que commencera le plus souvent l'étonnement pour notre sentiment et notre volonté. Nous avions de la peine à comprendre que cela fût, maintenant nous aurons de la peine à continuer de le vouloir. Si l'explication marxiste de l'intérêt par la plus-value et le travail impayé était avérée, et universellement admise, nous n'aurions pas la base d'une technique capitaliste perfectionnée, car le capitalisme aurait virtuellement disparu. Si l'interdiction de l'inoeste n'avait d'autre explication que les rêveries totémistiques du sauvage australien, autant dire que cette interdiction tomberait aussitôt expliquée, et les meilleures raisons que l'on découvrirait pour la maintenir seraient même suspectes de n'être que des prétextes inventés par un inconscient misonéisme. (( La morale d'une société est toujours provisoire, nous dit-on (i) ; mais elle n'est pas sentie comme telle. » Sans doute, si encore une fois cette société s'en tient à une moralité toute spontaiiée, mais non pas si elle se livre à la « science des mœurs », et il est contradictoire de vouloir instruire une société du caractère provisoire de sa morale^ et d'eepérèr en même temps qu'elle me s'en apercevra pas. Voilà donc une science qui pour rester vraie serait réduite à se taire! Mais si elle parle lelle ne peut éviter, comme on
(Dlhid., p. 144.
EN QUÊTE d'une MOBALB POSITIVE 83
s'en flatte, d'avoir une répercussion sur son objet même, la société.
La connaissance des lois de la nature, dit-on souvent, est un levier puissant. En fait de morale, la connaissance des origines historiques, c'est plutôt la pioche du démolisseur (i). Tant mieux peut-être ; car il y a des cas où il faut faire place nette et abattre ce qui est caduc. Mais qu'on n'imagine pas que cela nous donne de quoi rebâtir. L'histoire ne nous apprend pas à faire, mais plutôt à nous défaire. En plaçant crûment la réfliexion actuelle en présence de l'irréflexion passée, la r&ison impersonnelle en face de la déraison collective, elle tend, et l'histoire des mœurs plus qu'aucune autre, à supprimer ce qu'elle expliqu/e. Sa baguette de vieille fée ne rajeunit pas ce qu'elle touche,^ mais plutôt le fait disparaître. Parce qu'elle étudie ce qui n'est plus, l'histoire n'est pas loin de désigner ce qui ne mérite plus d'être (2). Elle nous
1. Sous la réserve, bien entendu^ des points sur lesquels l'histoire nous aide à reconnaître des conditions permanentes et actuellement existantes de la vie sociale. Quand on ne pense pas que la morale soit un don d'en haut, ni une révélation intérieure, on doit bien admettre que c'est la vie elle-même qui nous a appris à vivre, et que l'empirisme même de la morale courante ne saurait être absolument sans fondement ni sans valeur. Mais outre ^ue les règles morales ainsi conêrmées ne sont *que les plus générales et le plus vagues, il reste que la valeur des prescriptions ainsi expliquées par leurs origines ne peut jamais être déterminée que par la comparaison de ces origines avec le présent. Car seule une telle comparaison nous fera voir si les conditions de vie sociale qui ont fait adopter ces règles subsistent encore.
Remarquons surtout que si nous admettons que l'hi&rtoire des origines cuisse, et utilement, faire tomber certaines règles morales déterminées, nous n'admettrions nullement qu'elle puisse avoir pour effet de dissoudre le sentiment moral en général. Au contraire, la sociologie ne peut que le confirmer : 1* en montrant sa nécessité constante et son fondement réel ; 2* en permettant précisément de le dégager du contenu accidentel' et souvent absurde qu'il présente. V. plus loin, VUtilitarisme et ses nouvecmx critiques.
(2) Comme on le voit, M. Lévy-Bruhl (Bev. philos., juillet 1906, p. 16), présente bien inexactement mon argumentation lorsqu'il Ja <îonfond avec celle de quelques critiques, qui « accusent » l' histoire ou la sociologie de « mettre en péril la moralité ». Je n'ai rien dit de semblable, puisque au contraire je constate que cette dissolution partielle des idées morales, en tant qu'elles sont
84 ÊTUDBS PB MOBALB POSITIVE
révèle rirrationnel au moment où elle en rend raison. Elle fait tomber les coutumes qu'elle retrouve et tue les dogmes qu'elle ressuscite. Sa lumière fait fuir les ombr«es qu'elle évoque et les replonge dans la tomBe d'où elles tes a exhumées. (i).
Elle nous découvre ce qu'il y a de passé dans notre présient et dénonce ce qu'il a de mort dans notre vie. Une survivance reconnue a quelque peine à survivre. Ld grande leçon du passé, c'est qu'il est passé et que le présent doit passer aussi. Loin donc de nous fournir un moyen d'agir ou une force pour vivre, cette science des mœurs nous aide plutôt à mourir à temps : elle enseigna au vieil homme qui est en nous l'euthanasie morale.
Tout le travail de la pratique positive reste donc à faille. La science historique des mœurs y tourne le dos.
^^ Il est vrai qu'on paraît disposé à s'en consoler assez facilement. Prenant en effet les choses par un autre biais (tant il est vrai que la portée pratique d'uufe connaissance
surannées et constituent de simples survivances, est un service <|ue la sociologie historique peut rendre rendre à la morale. Mais je maintiens qu'alors cette histoire des mœurs est hors d'état de fonder une technique morale^ encore moins de maintenir telle quelle la moralité existante. Il y a loin de là, on le reconnaîtra, a une « préférence sentimentale )> qui se contenterait, pour réfuter une doctrine, de lui objecter que « si elle était vraie, les conséquences en seraient fàcneuses et qu'il vaut mieux qu'elle ne le soit pas ». Mon argument n'a point ce caractère « indirect )i ni cette origine sentimentale, ni même cette portée toute négative qui en légitimeraient" le rejet. Je demande au contraire,, directement, comment une histoire des mœurs pourrait déterminer une technique morale. Je ne vois toujours pas qu'on me Tait montré. Et en tout cela je n*ai rien dit que ce que Si. Lévy-Bruhl accorde quand il écrit p. 24 : a Qui sait si l'une des formes du progrès qu'on peut espérer de la science ne sera pas la disparition de ces impératifs périmés et néanmoins respectés ».
(1) Cf. Andier, Origines du Socialisme d'Etat en Allemagne, p. 53 (( Savigny avait espéré que la tradition comprise, suffirait à conserver la tradition. Mais quand on comprend la tradition, elle est déjà décomposée ». Le traditionalisme n'apparaît comme doctrine qu'au moment où la tradition a perdu une partie de sa force spontanée.
EN QUÊns d'ttme morale posinviD 85
dépend du tempérlBiment de celui qui s'en sert et n'est pas inhérente à la connaissance même), on peut enlever à l'histoire même cette efficacité toute négative. Si, en effet, on remonte le cours de l'évolution, on peut être tenté de s'en tenir à une sorte de fatalisme à rebours, se convaincre que ce qui a disparu était condamné, et penser avec Nietzsche que ce qui est, par cela môme, a fait son temps : la vie est ce qui tend à se dépasser soi-même. Descendon au contraire ce même cours de l'évolution, on sera porté plutôt à penser que ce qui est doit être et qu'il n'y à ni raison ni moyen de le modifier. Gonmient la réalité sociale donnée pourrait-elle contenir de quoi la détruire, ni même impliquer une idée de sa transformation possible? Quel idéal pourrions-nous lui opposer, puisque les traits les plus précis de cet idéal sont tirés de cette réalité même (i)? Ainsi la science des mœurs, à ce point de vue, nous persuadera volontiers de rester oîi nous en sommes ; mieux que le doute de Montaigne, elle devient un mol oreiller poui* une tête sociologique bien faite (2). C'est pourquoi, tandis que le disciple le plus pressé et le plus aventureux de M. Lévy-Bruhl trouve dans sa doctrine une occasion de jeter avec dédain par-dessus bord toutes les idées traditionnelles sur le mariage, la propriété, la responsabilité (3), M. Lévy-Bruhl lui-même
(1) Lévy-Brnhl, op cit,^ p. 152.
(2) M. Lévj-Bnml (Article cité p. 25 et 20) entrevoit une oon tradiction qu'il reconnaît d'ailleurs soluble entre cette argumentation et la précédente. Mais ce n'est pas notre argumenivation qui est entachée de contradiction, c'est la doctrine discutée
a ni présente quelque indétermination et nous, avons eu soin de istinguer les points de vue dont l'adoption aboutit aux conséquences inverses. Nous ne refusons nullement de « faire crédit » à une science naissante, et encore moins lui imposons-nous^ de se laisser diriger par des motifs pratiques, mais nous voudrions seulement qu'on nous donnât d'une telle science et surtout de l'usage qui en serait possible une idée qui eût< quelque précision. C'est ce que nous .avons essayé de déterminer pour notre compte dans ce qui suit.
(3) A. Bayet, La Morale scientifique, Paris, F. Alcan, 2® éd., 1907. Voir sur ce point Darlu, le Congrès d'Amiens et la morale êcientijique. Bévue politique et parlementaire, 10 avril 1905, p. 93.
aboutit à un véritable conservatisme. Et il y arrive d'une manière consciente et avouée, non pas seulement parce qu'il a plus d'âge, plus de modération dans les espérance» ou de réservée scientifique que son jeune porte-parole, mais parce qu'en effet c'est une. conséquence parfaitement naturelle de son attitude. Rigoureusement, on ne voit pas même pourquoi ce conservatisme ne serait pas absolu. Il y a, nous dit-on. solidarité entre les croyances et lea pratiques irrationnelles (i;. Pourquoi irrationnelle, historiquement, puisqu'elles existent ? Il est inutile de s'en prendre à des institutions que « le sentiment collectif qui y est attaché de temps immémorial rend pratiquement invulnérables ». Il est inutile d'autre part de s'attaquer aux croyances et aux sentiments qui sont une partie de 1^ réalité sociale ; car ils font corps avec elle et il faudrait commenqer par la supprimer pour les modifier. Notre morale « est, à un moment donné, précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu'elle peut être ». D'ailleurs (( la représentation de Tidéal moral provoque de» sentiments de vénération et d'adoration tels que toute pos« sibilité de critique se trouve exclue d'avance (2) ».
Il n'y a donc qu'à laisser les choses en l'état. On noua donne bien à entendre qu'il y a des inconsistances, des dissonances, des survivances, dans la réalité sociale, et que c'est là que se placeront les corrections à faire. Mai» d'abord que devient la prétendue solidarité qu'on nous disait unir à un moment donné tous les éléments de la réalité sociale ? Puis ces dissonances sont peut-être, elles aussi, constitutives et essentielles, puisqu'elles sont. La
(1) Lévy-Bruhl, op. cit„ p. 238.
(2) Ihîd,y p. 198. Mais alors oomment l'auteur peut-il s'étonner que les critiques aient unanimement considéré sa. do<v trine comme comportant, au moins à un certain point de vue, des conclusions toutes conservatrices? Comment peut-il écrire '. « ...au contraire, tant que la science n'est pas faite, nulle insti«» tution n'a de caractère intangible et sacré nr (Art. cité. p. 28).
EN QUÊTE d'une MORALE POSITIVE ^ 87
réalité s'accommode fort bien de certaines contradictions. Rétablira-t-on un nouvel impératif catégorique d'unification et de cohérence ? D'ailleurs, entre les éléments qui sont en conflit, comment savoir lequel sacrifier? A quoi reconnaître lies survivances qui doivent survivre et lessurvivances qui doivent disparaître, si ce n'est une vue d'avenir qui nous permet d'en juger ? Comment savoir quels changements seront une « amélioration»? Parmi les tendances en présence, pourquoi et au nom de quoi faire un choix, faire bon accueil aux unes et sacrifier les autres? Ck>mment enfin « notre raison », que M. Lévy- Bruhl invoque plus d'une fois, jugerait-elle les produits sociaux, si, comme le pensent M, de Roberty et M. Durkheim (plus encore que Comte), notre raison n'est elle-même qu'un produit social? L'idée de juger la « conscience collective » ni surtout celle de la condamner ne sauraient être admises et ne devraiient même pas surgir. « A supposer, ce qui n'est guère vraisemblable, que le philosophe recommandât des façons d'agir étrangères ou odieuses à la conscience générale, sa doctrine serait aussitôt rejetée. Plus probablement elle nesterait tout à fait ignorée (i). » Il est vrai qu'ici la réalité dément la théorie et que l'histoire proteste contre l'historismie. Un Socrate, un Jésus, et même plus près de nous, le Socialisme ou Tolstoï, M. Lévy-Bruhl le remarque lui-même ailleurs (2), ont été sans doute oomblattus, mais enfin d'abord ils ont pu apparaître, et ensuite ils ne sont pas, que je sache, restés <( tout à fait ignorés » ni même tout à fait impuissants. Il reste cependant que l'historisme sociologique actuel se trouve, comme l'était déjà celui de Savigny, conduit à un conservatisme inévitable et avoué, dans lequel on n« roit pas par quel côté pourrait êtpe abordé
(Dlhid,. p. 271.
le problème de changer les choses. Vidée de les changer ne devrait pas même nous vienir (et pourtant, en fait, elle nous vient) ; l'indication d'une direction à suivre dans ce changement, la connaissance d'un moyen de l'opérer, tout cela nous est égaleniient refusé par la science des mœurs, qui est réduite à constater les règles existantes, à constater l'autorité dont elles jouissent, comme un fait contenu dans leur (existence même(i), sans pouvoir ni les justifier ni à plus forte raison les condamner (2).
Maïs que devient alors la technique sociale, « l'art moral rationnel », dont on nous parle sans nous donner nulle part la moindre description, le moindre exemple de ce qu'il pourrait être? Comment peut-il en être question là où l'on paraît enlever toute prise à l'action, et supprimer jusqu'au désir même de rien faire ?
Dira-t-on que cette idée du changement viendra du progrès scientifique lui-même? Mais outre que la science future ne sera pas plus normative que la science présente, comment susciteraît-elle cette indépendance critique, s'il est vrai que « l'esprit humain se trouve toujours satisfait de la conception intellectuelle du monde, quelle qu'elle soit, qui lui est transmise (3) »? Si l'esprit scientifique est aussi conservateur, aussi enchaîné à la tradition sociale que les sentiments pratiques, d'où viendra Tautonomie
(1) P. 145. « Son autorité (celle de la morale d'un peuple donné) est donc toujours assurée, tant qu'elle est réelle. » Cette formule n'est peut'-être que trop lumnineuse.
(2) On remarquera' Fintervergion qui semble s*être produite dans l'attitude des diverses théories. 'Il n'y a pas plus de vingt-citlq ans, c'étaient les morales positives et scientifiques qui passaient pour « subversives » tandis que les morales pljilosophiques^ et rationnelles ne faisaient guère, en France du moins, que revêtir l'intuition morale commune de formules plus ou' moins abstraites. Aujourd'hui, comme si un certain équilibre devait se maintenir entre les forces sociales, c'est la morale aprioristique qui se tient volontiers pour révolutionnaire (cf. Cantecor, article' cité, p. 387), et par compensation la morale à tendance scientifique qui fournit un appui au conservatisme.
(3) Op, cit., p. 30.
EN QUÊTD D'UNB MORALE POSITIVB 89
4îritique sans laquelle une technique sociale scientifique serait 43ans usage?
On se défend, il est vrai (et cela même est presque un aveu), de tomber dans le fatalisme : « Admettre que cette réalité [sociale] a ses lois^ analogues à celles de la nature physique, n'équivaut nullement à la considérer comme soumise à une espèce de fatum et à désespérer d'y apporter aucune amélioration. Au contraiite c'est Texistence même de ces lois qui en rendant la science possible rend aussi possible le progrès social réfléchi... Quand les sciences sociales auront fait des progrès comparables à ceux Sdes sciences physiques on peut penser que leurs applications seront aussi très précieuses (ij ». Fort bien ; mais on ne s'appuie ici que sur Tanalogie de la « science des mœurs » et des sciences de la nature, pour conclure à l'analogue possibilité de techniques correspondantes. On n'a nulle part critiqué cette analogie présumée, et nous aurons à le faire plus loin. Or pour le moment, ce qui nous frappe c'est que jusqu'ici on nous a donné de la « Science des mœurs » une idée qui est en dehors de toutes ces analogies^ Cette idée semble être surtout d'établir la solidarité historique des phénomènes sociaux soit dans la succession» soit dans le simultané. Or toutes les sciences de la nature ont pour méthode précisément de décomposer la réalité en ses facteurs relativement simples et fixes, de diviser le déterminisme toujours insaisissable comme loi synthétique de la réalité concrète, en des déterminismes partiels ou élémentaires. C'est à cette condition seule que nous pouvons comprendre les choses. C'est à cette condition aussi que nous pouvons obtenir des prédictions qui sont toujours conditonnelles, et non catégoriques, qui portent sur les effets nécessaires de
<1) Lévy-Bruhl, op, cit., p. 154.
90 BTUDBS DE MORALE POSITI\Ta
causes supposées et non sur des événements pris en bloc (i). C'est par là aussi que les techniques sont possibles, et que. les loia du réel sont en même temps utilisables pour nos fins, parce que la position des causes est supposée dépendre de nous, les effets seuls dépendant à leur tour de ces causes par une nécessité naturelle. Mais aucune science de la nature, et à plus forte raison aucune technique ne se place, comme on le fait ici, à un point de vue historique, où la réalité concrète apparaîtrait comme un ensemble massif où tout se tient dont fait partie V action elle-même qui est censée devoir la modifier, dont font partie les fins mêmes en vue desquelles on la modifierait (2). Or, à ce point de vue, c'est en effet dans, une sorte de fatalisme que Ton retombe d'une façon presque explicite, sinon avouée. Puisque nos institutions et nos jugements moraux se reflètent réciproquement, ceux-ci « valent précisément ce que vaut la réalité sociale dont ils sont à la fois l'expression et le soutien (3) ». Disons mieux : rigoureusement, aucun jugement de valeur ne serait plus possible et (comme on nous Ta déjà dit) notre morale est précisément en chaque instant aussi bonne ou aussi mauvaise qu'elle peut être : son existence même nous enlève toute faculté de la juger.
A ce point de vue, on concevrait encore que le sociologue juge les sociétés passées ou étrangères, parce qu'il n'en est pas membre ; encore son jugement ne serait-il alors qu'en apparence un jugement de valeur, car il reviendrait simplement à dire que celui qui juge ne fait pas partie de ces sociétés et que s'il en faisait partie il jugerait autrement ; qu'enfin ces sociétés ne sont pas la
« (1) Cf. notre article : Science et pratique sociales, Bev. philoso» phiquCy février 1895, p. 197 et suiv.
<2) Nous examinons ce point spécial dans le paragraphe 3.
(3) Lévy-Bruhl, p. 240.
EN QUÊTE D^UNE MORALE POSITIVE 9î
nôtre et que leurs éléments constitutifs ne pourraient cadrer avec notre organisation, d'après laquelle nous la jugeons» Cet apparent jugement de valeur que nos sociologues porteront sur la morale chinoise ou sur les coutumes australiennes^ se réduit donc à ce jugement de fait: nous ne sommes pas Chinois ni Australiens. Aussi Thistorien pur se refuse-t-il de plus en plus à juger, pour se borner à faire connaître, tout au plus à faire comprendre. Mais ce n'est pas la société chinoise ou australienne, c'est la nôtre que nous pourrions songer à (i améliorer ». Or, c'est précisément cell€j-ci que nous ne pouvons plus Juger, car notre jugement s'immobiliserait alora dans la formule : « nous sommes ce que nous sommes »• Notre raison, si l'on admet qu'elle est un produit social, ne peut juger le milieu d'où elle dérive. L'idée d'une amélioration ne saurait pas à ce point Je vue ni se définir ni peut-être même surgir. C'est en se plaçant à ce point d€> vue d'une réalité sociale en quelque sorte compacte et formant un système solide que M. Spencer exprime si fréquemment cette idée, qu'en présence d'un mal social, au lieu de. se demander ce qu'il faut faire, il faut se demander s'il y a lieu de fare quelque chose : que tous les remèdes proposés ne- font que déplacer le mal ; que, puisque tout se tient, il faudrait tout changer pour changer quelque chose ; qu'enfin il ne faut rien changer artificiellement, parce que la société n'est pas « a manufacture, but a growth ». Lorsque M. Lévy-Bruhl signale les maux qu'a souvent produits une technique empirique et non scientifique (i), il semble bien indiquer, puisque nous n'aurons pas avant longtemps une sociologie scientifique, que nous serions condamnés jusque-là à faire bieii des bêtises et que mieux
(1) Op. cit., p 164.
92 ÉTUDBS DB MOBALB POSIUYB
vaut par coaséquent agir le moi^ns possible. Mais une science sociale plus parfaite ne changerait rien à la situation, tant que Ton continuerait à se placer au point de vue de TuniversellQ solidarité des éléments sociaux. Il semble au contraire que, si c'est là ce qui définit la condition de la science sociale, celle-ci deviendrait d'autant plus inutile qu'elle serait plus parfaite, ou inversement que la possibilité d'unie telle science serait d'autant plus marquée, qu'elle aurait pour objet des sociétés moins modifiables et dans lesquelles l'action aurait moins de place (i).
Il y a donc bien une conception historique de la « science des mœur^ » qui non seulement ne saurait fonder aucune technique, mais qui, à la limite, conduirait à la rendre inutile et impossible, et selon laquelle toute notre médecine sociale irait à peine constater la vis medicatrix naturœ.
§ 3. —.Là physique sociale; en quoi la morale
EST assimilable A UNE TECHNIQUE
Mais une autre conception sociologique est possible. La sociologie serait alors une science analytique et explicative déterminant les lois qui unissent les facteurs élémentaires de la vie collective ; lois naturelles, objectives, fixes au moins dans les limites de l'observation
Q) C'est ce que semble bien confirmer le texte que nous citons plus haut : « Tant que la science n'est pas faite, nulle institîition .n'a de caractère intangible et sacré. «La science supposée faite, rendrait-elle donc les institutions intangibles et aacréesP Comment la science établirait-elle de semblables tahau^F Elle n'a guère ni cette vertu ni cette habitude; l'histoire, nous l'avons vu> encore bien moins. D'autre part, tant que la science n'est pa43 faite, le sentiment et la tradition rendraient aussi, d'après M. liévy- Bruhl, les institutions et les coutumes intangibles (p. 87-8). Alors
Î[uand et comment pourra-t-on en faire la science et à quel moment, a critique trouvera-t-elle sa place? La Société après avoir frappé la science d'un tabou, en serait frappée à son tour par la science!
EN QUÊTE d'une MOBALB POSITIVE 93
pcNssible. Une tel Je science serait alors vraiment analogue à la physique. L'histoire, évidemment indispensable encore, n'aurait du moins plus d'autre rôle que de fournir les documents, les expériences ; elle ne constituerait plus la forme même de la science et de l'explication sociologique. Les lois que Ton cherchera à déterminer seront alors des lois causales, non des lois d'évolution ou de croissance spontanée .Nous chercherons alors, contrairement à ce qu'indiquie M. Lévy-Bruhl (i), non pas seule^ ment à connaître, mais à comprendre, à la façon de toutes les sciences positives, en pénétrant aussi loin que possible dans l'analyse des causes- réelles, et de. leurs rapporté nécessaires et internes avec les effets, au lieu de
nous en tenir à ces simples apparences tout extérieures
et toutes contingentes que nous fournissent les successions ou les concomitances historiques.
Dans la mesure où une telle science serait réalisable, et dans cette mesure seulement, une technique morale pourrait être alors nettement conçue et le savoir accroîtrait réellement .le pouvoir. Mais toute la critique d'une telle notion reste à faire, pour savoir dans quelle mesure et à quelles conditions l'objet propre de cette science et de cette technique, la société, comporte Fappliteatiori* d'une analogie tirée d'objets exjtrêmemnt différents.' Ce n'est qu'une hypothèse dont il faut examiner l'applicabilité, une définition formelle qu'il s'agit de transformer en description réelle.
N^ous avons donc à nous demander maintenant jusqu'à quel point la morale peut être strictement sociologique, c'est-à-dire se réduire à l'utilisation d'une connaissance analytique et causale des sociétés ( ou peut-être simplement de la société où l'action prend place) et constituer
(1) Op. ait,, p. 120.
ainsi une technique qui soii à la sociologie ce que la médecine est aux sciences biologiques.
Peut-être ne pourrons-nous résoudre un telle question sans nous prononcer plus ou moins explicitement sur la nature et la valeur de la sociologie. Car si la sociologie pouvait acquérir en toute rigueur le caractère de précision, de généralité ,de fixité que comportent les sciences de la nature, on ne verrait pas pourquoi il serait impossible de s'en servir comme nous nous servons de ces dernières. Ce problème de la possibilité de la sociologie dépasse pourtant en un sens la question que nous nous sommes posée, et nous n'aurions aucun goût pour le reprendre : un débat préalable sur la possibilité de la méthode d'une science à ses débuts a toujours quelque chose de formel, de scolastique ou d'académique» contre quoi, non sans raison, l'on s'est inscrit en faux, en se mettant courageusement à l'œuvre. On a toujours mauvaise grâce à venir dire à des gens qui travaillent, et nous savons avec quelle conscience scientifique, qu'ils tentent peut-être l'impossible ou que le succès est douteux. Aussi ne voulons-nous nullement recommencer ici une discussion méthodogique un peu usée, ni aborder pour lui-même et directement le problème de la valeur de la sociologie.
Mais en nous confinant dans la question que nous nous sommés posée des rapports de la connaissance et de l'action en matière sociale, il nous sera impossible de ne pas reconnaître que si c'est peut-être en partie l'insuffisance du savoir qui gêne ici l'action, c'est encore bien plus le développement de l'action qui fait la difficulté et peutêtre l'impossibilité d'une véritable science. Ailleurs la science domine l'action, au moins en ce sens qu'elle en détermine les conditions essentielles ; ici, au contraire, l'action régit sur la connaissance au point d'en détermi-
HN QUÊTE d'une MORALE POSITIVE 95
ner en partie les conditions, et même la possibilité ; en sorte que nous retrouverons là, sous une forme d'ailleurs entièrement positive, une sorte de « primat de la raison pratique ». Ce n'est donc pas seulement la constante intervention des préoccupations pratiques, qui, suivant la remarque courante, constitue un obstacle subjectif à la conception d'une vérité scientifique en matière sociale, et compromet impartialité, 'le désintéresBement d'une recherche méthodique. Mais c'est la réaction constante, dans les cho£^e mêmes, de la finalité sur la réalité, de ce que Fon fait sur ce que l'on Connaît, de la volonté et de la pratique sur la nature, qui objectivement compromet la possibilité d'un pure vérité scientifique, empêche que l'objet même de la science reste indépendant, dans sa nature et dans son existence, de la connaissance qu'on en acquiert et de l'action qu'on y applique. Ici comme partout, nos sentiments et nos désirs peuvent altérer notre clairvoyance scientifique; mais cette difficulté, quoique particulièrement marquée dans la recherche sociologique, ne lui est point propre et se résout à tout prendre en une affaire de discipline mentale. Ce qui constitue une difficulté toute nouvelle et toute spéciale, un obstacle inconnu aux sciences cosmologiques, et qui ne réside pas seulement dans de mauvaises habitudes d'esprit, mais dans la nature même des phénomènes à étudier, c'est qu'en matière de science sociale notre connaisance des faits, notre jugement téléologique, et la pratique qui en est la conséquence, transforment, au moins à la longue, l'objet même qu'il s'agissait de connaître et font changer la vérité qui serait à découvrir.
C'est bien là l'obstacle dès longtemps aperçu, auquel se heurte l'idée même d'une science sociologique. Mais c'est tout d'abord ce qui impose une limite trop complètement méconnue, ce nous semble, par M. Lévy-Bruhl,
à l'idée d'unQ technique sociologique, d'un « art moral rationnel », c'est-à-dire, dans l'esprit de cet auteur, un art qui reposerait exclusivement et directement sur une vérité bien établie, et non pas sur l'idéal pratique lui- ^ême, qu'il s'agirait seulement d'organiser. Que si cet obstacle peut-être franchi, au moins aurions-nous aimé à voir comment il peut l'être : et s'il est illusoire, au moins souhaiterait-on qu'on le fit voir et qu'on ne tînt pa» simplement pour non avenue une apparence qui s'impose à l'esprit avec une telle force, et qui ressemble même plus à un fait d'expérience banale qu'à un fantôme suscité par quelque délire philosophique.
Il nous faut pourtant, en premier lieu, et pour bien circonscrire la portée de notre critique, montrer sur quel point et en quel sens la morale prend en effet l'aspect d une technique sociale ; nous verrons mieux ainsi de quels faits d'observation, de quel aspect de la réalité une généralisation non critiquée a pu tirer une théorie beaucoup trop absolue et trop indéterminée.
Nous avons déjà fait voir comment, d'une part, la critique des. conceptions morales métaphysiques ou abstraites, comment, d'autre part, la pratique même conduisaient à l'assimilation de la morale aux techniques ordinaires. Mais il nous faut maintenant analyser de plus près les conditions dans lesquelles cette idée se trouve réellement applicable.
Deux circonstances paraissent définir esentiellemenK l'activité correspondant à une technique scientifique.
La première consiste dans une attitude de l'agent et elle est en ce sens d'ordre subjectif : c'est que la volonté ne se détermine que par la considération du résultat à
EN QUÊTD D'UNB MOBALB POSITIVE 97
obtenir sans qu'il soit tc^nu compte de la forme de Tactiyité mise en jeu, ni de la valeur propre des moyens employés. Le chimiste qui veut obtenir de Facide sulfuriqae chimiquement pur ne considérera pas si les procédés employés sont onéreux. L'industriel, au contraire, qui ne fabrique d'acide sulfurique que pour le vendre, et vise en somme à fabriquer du profit plutôt que de l'acide, calculera le produit net de sa production plutôt que la pureté théorique du produit. Ainsi dans aucune de ces deux techniques, à certains égards opposées. Ton ne juge une telle activité à son mérite^ mais à son succès au moins probable.
L'autre condition est plutôt d'ordre objectif : elle consiste en ce qu'un déterminisme naturel, à vrai dire toujours plus ou moins imparfaitement connu, mais assuré au moins pendant le cours de l'action, permette à celleci de se diriger eT d'aboutir; il faut que l'agent puisse compter siur une naiure ayant quelque fixité, indifférente en un certain sens à l'action qu'elle subit, et qui ne peut tomber sous sa dépendance que dans la mesure même où elle a une existence indépendante. Cette condition préside aux techniques même les plus modestes et les plus simples ; le pâtre suisse qui de son grossier couteau sculpte tin chamois dans un morceau de sapin doit pouvoir compter sur quelques propriétés durables du bois et de l'acier. , Dans quelle mesure ces deux conditions se retrouventelJes réalisées dans l'activité morale ?
Que tout d'abord, sur le premier point, le kantisme ait pu soutenir que l'impératif moral se distinguait des impératifs techniques justement par son caractère formel, et résidait essentiellement dans l'observation d'une règle et non dana l'adaptation à un but, c'est ce dont une morale positive ne sera guère embarrassée. Sans reprendre ici la crilique directe de l'idée de l'impératif catégorique, on
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trouvera bien des raisons d'ordre entièrement positif et pratique, des raisons psychologiques . et sociales, pour expliquer l'apparence ainsi revêtue par Timpératif moral. C'est Jabord, psychologiquement, l'intervention da l'habitude (i) qui surajoute aux motifs intelligents, tirés des fins mêm^ de l'acte, une impulsion étrangère, résultant d'une série d'actes passés plus ou moins analogues; motif tout subjectif, qui se ramène finialement à un principe de moindre effort. Ainsi ce caractère d'une activité qui fait de la forme, de la règle, son unique principe d'action, caractère qu'on nous présente comme la tnarque d'une véritable volonté et de la force morale, se trouve réalisé d'une manière approximative précisément dans l'activité psychologique mécanisée par l'habitude et qui suit la ligne de moindre résistance.
C'est ensuite et parrallèlement, l'influence de l'imitation sociale et de la coutume, qui impose à l'individu l'obligation ou même le besoin de faire « comme tout le monde », du moins selon la règle traditionnelle et proclamée par la collectivité. Là encore la forme d'activité qu'on nous présente comme essentiellement morale et autonome n'est justement imitée que par l'action la moins personnelle et la plus hétéronome, et la théorie kantienne de l'obligation se trouve plus près qu'elle ne le voudrait de l'explication empiristique qu'en peut fournir la sociologie. Inversement, le souci de l'imitation possible de nos actes par les autres, et de 1' « universalisation » sociale des maximes qu'ils paraissent exprimer, pèse aussi sur chacune de nos décisions individuelles et les empêche de se régler toujours suivant ce que les Anglais appellent « the merits of the case » : motif de détermination très légitime sans doute et pratiquement es-
(1) On a signalé le rapprochement des mots allemands Pflichi et pflegen. Cf. Simmel, Einleituno in die Moralmssenschaft, p. 31.
BN QUÊTB D'TOHI tfOÉALW-TOQjraSVB.- • V; 99
«entiel, mais en somme tout extrinsèque, et qui disparaîtrait si tous les hommes agissaient vraiment par eux mêmes.
Enfin, et c'est ici ce qui ilous intéresse le plus, si l'activité morale s'attache à une règle plutôt qu'elle ne vise un résultat, et si en cela elle s'écarte de l'activité technique, c'eat peut-être surtout à cause de l'insuffisance de nos connaissances et de l'impénétrable complexité des conditions auxquelles les résultats sont suspendus. N'étant pas assez certains des effets que nous obtiendrons, nous Jugeons que le plus simple et le plus sûr est encore de nous conformer à des règles fixes, et surtout aux règles établie^^ qui à tout prendre ont pour elles une longue et vaste esqpérience ; le seul fait qu'elles se maintiennent atteste qu'eUei peuvent fonctionner . et leur donne une autorité qui n^e^ pas seulement la force subjective de l'habitude ou de la force sociale de l'imitation, mais repose objectivement sur Fépreuve qu'elles ont subie. Seulement cette épreuve est tout empirique et ne correspond à aucune science véritable ; d€^ sorte que, ici encore, ce 'que la morale kantienne nous donne comme la forme supérieure de la rationalité pratique ne se trouve, dès quon sort des abstractions, vérifié approximativement par les faits, que comme le résidu d'un empirisme inévitable peut-être, mais à coup sûr peu satisfaisant*
A tous ces points de vue, par conséquent, non seulement les apparences « formelles » de l'impératif moral s'expliquent aisément et sans mystère métaphysique, mais on voit qu'elles correspondent principalement aux imperfections de la pratique morale, loin d'en exprimer l'essence ni la limite supérieure et idéale. Ainsi c'est d*abord à diminuer cet écart entre la technique et Içi moralité qu'il y aurait véritablement progrès, et que le moraliste devrait travailler.
• • • X . - • „ iOO -• • V-teirDM iÂb BOIlÀLiD P08ITIVB
C'est ce que Ton pourrait d'ailleurs essayer de prou- . ver d'une autre manière en suivant l'évolution de l'obligation morale soit dans la collectivité, soit chez l'indi- .vidu. Elle se manifeste d'abord par un « ^ic jubeo » complété par le « sit pro ratione voluntas » sur Ic^quel Kant fait ses réserves. Dans la société, c'est l'autorité de la coutume et l'impératif religieux; chez l'enfant, c'est, indépendamment même de la crainte, le prestige de celui qui commande, l'entraînement d'une sorte de suggestion. A un niveau supérieur, l'obligation chiche à se justifier déjà par une, raison de « principe », par la perception d'une convenance de l'action, non à certaines fins, mais à certaines règles et formules admises. Il suffit d'entendre raisonner certains juristes purs, se référant à des texte3, à des. précédents ou à des axiomes de droit, véritables théologiens du Digeste ou du Dalloz, pour avoir l'impression du caractère scolastiqiie et formel de leurs preuves; les raisons de leur décision rappellent parfois celles du grammairien : Pourquoi faut-il accorder le participe? Parce que le complément précède. La règle tient lieu de justification. De même l'autonomie de l'enfant grandissant qui commence à raisonner, mais manque encore d'expérience, qui peut avoir des formules et des habitudes, mais ignore encore les choses, consiste principalement à savoir faire rentrer un cas donné dans la règle qu'on lui a fournie; et son jugement se réduit ainsi à une appréciation quasi logique de conformité ou de disconvenance. C'est à ce stade que nous nous arrêtons le plus souvent. Mais cependant au fur et à mesure que s'étend et se précise l'expérience de la vie, et qu'elle fournit une plus riche matière à la réflexion, nous jugeons de ce que nous avons à faire pai* ce qu'il nous est possible de prévoir des résultats de notre con- .duite, par l'adaptation de chacun de nos actes aux fins
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dont nous avons pris conscience et que nous avons acceptées* De Ift mêmQ façon, socialement, nous voyons que le droit et la jurisprudence elle-même ont une tendance à devenir moins formels, et à décider d'après des prévisions concrètes plutôt que d'après des formules préalables ; r « individualisation » de la peine et des arrêts tend à s'accentuer et cette tendance n'est limitée en somme que par le danger de l'arbitraire, c'est-à-dire encore, remarquons-le bien, par une raison toute négative tirée des imperfections, humaines.
Cfiomme qui agit vraiment par lui-même, conmie celui qui juge par lui-même, c'est celui qui prend le contact le plus direct avec la réalité, sans laisser s'interposer entre lui et les choses le prisme commode des formules toutes faites. Là est la véritable autonomie, soit du jugement soit de la volonté, alors que le formalisme kantien, — dès que l'on en considère, non la définition abstraite absolue, mais les approximations empiriques, les traductions psychologiques et sociales réelles, sous la forme de règles générales et d'habitudes acceptées au préalable, — n'aboutit qu'à une autonomie partielle et souvent même tout illusoire. Ce formalisme de « la réglé » peut être une utile précaution, Comte le reconnaissait, contre le danger de certains entraînements de la sensibilité. Mais il est plutôt le remède à l'insuffisance de notre volonté, à son incapacité de se mettre en harmonie directe avec le réel, qu'il n'exprime l'essence même et la perfection du vouloir.
Ainsi tout converge, dans l'observatijon directe des faits comme dans la critique des théories, vers cette conclusion que la forme de l'activité morale doit gagner, atf moins' par un certain côté, à s'approcher de celle des activités techniques. Si surtout le principal obstacle à leur assimilation réside dans l'incertitude qui pèse sui;
les effets de noa actes sociaux, et dans Tinfinie complication de leurs répercussions à travers le temps et l'espace,, il est naturel qu'on songe à dissiper cette incertitude à Faide d'une connaissanpe sociologique mieux assurée, et qu'on espère résoudre ainsi la question. L'ancienne médecine, elle aussi, faute d'une scienoe physiologique exacte, était réduite à agir par « principes », c'est-à-dire d'après des formules résultant d'un singulier mélange d'empirisme brut et de théories en l'air; on devait soigner et on devait guérir conformément à la règle. Ne semble-t-il pas que notre activité morale soit en grande partie aujourd'hui dans une situation toute comparable, et ne peut-on espérer que grâce à une connaissance plus scientifique, elle puisse, comme la médecine, dépaser ce stade de son développement ?
Elle le pourra dans la mesure où sera vérifiée la seconde condition dont nous avons parlé, l'existence d'une « nature sociale » qui puisse fournir à la connaissance un objet défini, fixe, soumis à des lois, et par conséquent fournir aussi à l'action un point d'appui sûr et ferme.
A un certain point de vue cette condition semble également nous être donnée.
Si, en effet, l'on considère une action particulière d'un individu dane un milieu social déterminé, on peut dans une très large niesure considéner ce milieu comme obéissant à certaines lois dont le jeu est assuré. Sans doute il pourra encore être très difficile de prévoir les effets réels de l'action parce que ces lois s'enchevêtrent d'une manière extrêmement complexe et réagissient les unes sur les^ autres à l'infini. Mais une telle difficulté n'est pas, pour lé moment, d'un autre ordre que celle à laquelle se heurte le médecin ou même le météorologiste. Il reste que, analytiquement, les effets propres de chacune de
EN QUÊTE d'une MOEALB POSITIVE 103
ces lois pourraient être déterminés; toute technique doit ainsi opérer la combinaison des éléments qu« lui fournit la connaissance scientifique.
On pourrait être certain, par exemple, que si, actuellement, on restreignait à l'excès rencaisse métallique de la Banque de France relativiement à l'émission des billets, ceux-ci se trouveraient discrédités. On peut prévoir que si l'on frappe certains capitaux d'un impôt trop lourd, on en amènera l'exode, que si l'on majore les droits sur l'alcool ou les droits de douane au delà d'une certaine mesure, on développera la fraude, que si l'on attache à certains diplômes une exemption de service militaire, on verra affluer les candidats.
C'est qu'en effet, par rapport à l'action individuelle en un moment déterminé, le monde social et l'ensemble des forces qui en constituent la vie sont un donn^ qu'on peut connaître avec quelqu^e précision, qu'il faut coDnaître si l'on veut agir avec quelque chance de succès, et dont on peut aussi escompter les réactions, avec presque autant de sûreté, au moins dans les cas les plus simples, que celles de la nature extérieure. La société, pour chaque agent, est constituée avant son action et en dehors d'elle. Il la trouve toute faite, et il s'agit pour lui, tout d'abord, non de la faire, mais de la connaître et de l'utiliser suivant ce qu'elle est. Son action, d'autre part, est trop faible et trop limitée, en général^ pour influer sensiblement sur cette réalité dont elle fait cependant partie. C'est ainsi que j'achète « au cours » certaines marchandises de îproduction et de consommation courantes, tant que ma propre demande est assez faible pour être négligeable par rapport à la consommation totale, et reste par suite sans effet appréciable sur le niveau des cours.
C'est d'ailleurs, actuellement, l'économie politique qui
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fournit, malgré ses imperfections, Texemple le plus approché de ce que peut être une science sociale capable de servir de base à une technique. Etant donné un régime économique — réel ou hypothétique — on peut» avec l'approximation que comporte la complexité des ph'ënomànes, prévoir ce qui s'y produira si notre action économique prend telle ou telle direction. L'économie politique ne me dit pas si je dois être libre-échangiste ou protectionniste, mais elle me permet de me faire une idée des effets probables de l'un ou l'autre régime. Elle ne m'enseigne pas si je dois préférer la sécurité du capital à l'importance du revenu; mais elle m'indique qu'un intérêt très élevé n'est guère offert que là où il y a des risques sérieux à* courir. Le tort de l'économie dite classique réside beaucoup moins, suivant nous, dans sa méthode analytique (i) que dans une sorte de foi qui n'a rien de scientifique, et qui lui fait volontiers prendre clés hypothèses méthodologiques pour l'expression de la réalité, et le mécanisme d'un régime économique actuellement dominant pour des lois éternelles et nécessaires des relations humaines.
C'est donc par rapport à une organisation sociale présente et à l'ensemble des formes d'existence qui y sont actueRement données, institutions politiques et juridiques, crqyances religieuses, élat de la mentalité et de la moralité elle-même que des prévisions pratiques sont possibles et doivent entrer en ligne de compte dans l'acti-
(1) Une science, surtout quand elle veut fonder une technique» ne peut faire autrement que de distinguer les diffénsnts facteur» d'un phénomène, et si, dans cette analyse, elle s'aide de Thypothèse, sauf à vérifier ensuite, — elle ne fait rien encore que les sciences les plus rigoureuses ne fassent constamment. Je crois donc excessive la séyérité d'un des collaborateurs de M. Durkheio'» M. Simiand, pour cette méthode en économie (Année soeiol,, ^J-^h p. 572 et suiv.). En tout cas je ne vois pas comment une technique pourrait utiliser une science qui conserverait un caractère purement synthétique et essentiellement historique.
BN QXjfrm d'une mobalb positive 105
rite morale. C'est là une vérité aujourd'hui teOement évidente, tellement imposée par la nécessité des choses, quoique méconnue encore partiellement par Iqs fEéori* ciens, qu'on ne peut vraiment pas s'attarder à l'établir* H. Spencer a dès longtemps signalé les erreurs pratiques déplorables que d'excellentes intentions, mal éclairrées sur le mécanisme social, ont trop souvent fait commettre. La statistique, là démographie, la science financière sont, aujourd'hui les auxiliaires indispensables d'une Morale. La philanthropie, dans laquelle la générosité des sentiments et la sainteté des intentions ont longtemps paru la chose essentielle, ne peut plus, se régler aujourd'hui que sur la valeur des résultats qu'une observation plus attentive des faits permet d'en attendre, soit pour ses bénéficiaii)8is directs, soit pour la société tout entière. Toute une technique de la bienfaisance apparaît aujourd'hui comme possible et comme nécessaire, et l'on pourrait déjà citer quelques-uns de ses plus habiles « ingénieurs».
Il y a plus. Ces connaissances sociales, lorsqu'elles viennent en contact avec les sentiments moraux existants, les besoins généralement éprouvés dans une société, font surgir l'idée de devoirs nouveaux et modifient les frontières des droits. Une analyse plus précise des conditions de la valeur a déjà changé et changera encore notre idée du droit de propriété, et cela au nom même de la notion préexistante de la justice. Notre, patriotisme pourra s'émouvoir des constatations démographiques relafives à la dépopulation. Ainsi les connaissances sociologiques» si elles ne font pas naître la conscience, la déterminent et la précisent, parfois même la transforment en chan* géant son point d'application.
Peut-être même aurait-on à ce point de vue le droit d'écarter provisoirement, sinon le moyen de résoudre une
des questions qui, nous le verrons, restent les plus embarrassantes pour la théorie qui assimile la morale à une technique : je veux dire la question des fins. Car enfin si une technique se contente d'établir sur une connaissance scientifique un système de moyens, c'est parce ^ue Tes fins en sont posées^ en dehors d'elle, et mises hors de toute contestation. Lorsque la médecine s'empare de la physiologie, elle sait déjà en vue de quoi elle l'utilisera, et que c'est en vue de la guérison. Mais à quel usage, demandera plus d'un critique, va-t-on faire servir la science sociale, dès que par hypothèse elle sera acquise? C'est une question que M. Lévy-Bruhl, et pour cause, évite de susciter et de trancher; et le reproche ne pouvait manquer de lui en être fait, car la question semble essentielle en morale et inévitable. Nous croyons, nous aussi, que la critique porte. Cependant on peut encore, en se tenant sur le terrain étroit oii nous nous sommes momentanément placé, parer pour un instant le coup. En fait ,comme nous l'avons montré antérieurement, le débat moral, dans un cas déterminé, soit à l'intérieur d'une même conscience, soit entre plusieurs consciences contemporaines, porte beaucoup moins sur les fins que sur la valeur et la portée des moyens. Les fins sont immanentes à la société et Ton s'entend à leur égard beaucoup plus que ne semblent le supposer les traita de « morale théorique ». Elles changent même d'âge en âgie beaucoup ïnoins qu'on ne serait porté à le croire. En un sens une morale positive peut donc, tant qu'il ne s'agit que de régler l'action présente, se désintéresser en très grande partie de ce problème. Comme on peut être assuré qu'en général c'est la santé que nous voudrons et non la maladie, on peut espérer que, dans l'ensemble de la société, la volonté du bien ne fera pas défaut. La tâche est plus urgente de nous apprendre à
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le faire que de nous apprendre en quoi il consiste. Et d^ailleurs peut-on en toute rigueur concevoir une science des fins? Nous avons déjà établi, d'accord ici avec M. Lévy-Bruhl, que cela n'avait pas de sens. Une fin, c'est ce qu'on veut ou ce qu*on désire, et cela ne saurait être l'objet de preuve. La paix n'»86t pas plus scientifique que la guerre. Mais en établissant plus exactement, comme elle le peut, le bilan de la gvuerre, le coût d'une campagne même victorieuse, la science sociale peut fortifier notre désir de paix; et si au lieu de trancher la question de la paix ou de la guerre au nom de sentiments de gloire, d'honneur, d'ambition, nous la résolvons à l'aide d'une connaissance précise et réfléchie des conséquences, on pourra dire à bon droit que notre décision aura un caractère scientifique.
D'ailleurs, avons-nous vu, l'individu, au moment de l'action, trouve devant lui un état de choses organisé que son action ne changera pas d'emblée. Par exemple, l'intérêt du capital existe. L'individu peut sans doute, au nom de certaines conceptions de la justice, d'un certain idéal social, critiquer ce régime et souhaiter sa disparition. Toutefois, dans sa conduite actuelle, il est obligé d'en tenir compte, d'en prévoir les effets, de les accepter dans ses calculs. Personne, si ce n'est peut-être je ne sais quel tolstoïsant sentimental, n'aura la naïveté de croire que c'est en cessant de placer son argent ou en refusant simplement ses dividendes qu'il arrivera à modifier le régime capitaliste, et l'on sait que plus d'une entreprise philanthropique, par exemple le système anti-alcoolique dit de Gotheborg, et certaines œuvi'es d'habitations à bon marché, n'a réussi qu'en acceptant très modestement et très franchement le terrain fourni par ce régime» €n offrant un placement solide et en distribuant des dividendes.
108 ÉTUDOS DK MOBALE ^SITIVB
Le problème qui se pose à l'action immédiate est donc tout d'abord de bien connaître Te système social actu4 et l'ensemble des forces qu'il met en jeu. A ce point de vue — d'ailleurs très limité — on peut se dispenser de répondre à la question : QuelFera-t-on de cette connaissance P A quelle fin la fera-t-on servir? Car la réponse serait simplement : On en fera ce qu'on voudra La physique, la physiologie, toutes les sciences d'autant plus solidement constituées qu'elles le sont en dehors de toute préoccupation pratique, se mettent à la disposition des techniques possibles, sans avoir pour tâche de prévoir, de limiter ni de diriger les besoins qui les feront sui^gir. De la même manière, la connaissance du régime social, peut être mise au service de nos divers besoins sociaux et moraux et elle leur est nécessaire. Mais elle n'a pas à les définir ni à les. régenter. Renouvier pensait déjà que la nature,, l'instinct, les besoins de toutes sortes suffisaient bien à susciter l'action, et que la raison n'avait qu'à la régler, non à la provoquer. L'attitude que nous expliquons ici est assez analogue, sauf qu'à l'idée d'une raison régulatrice, abstraite et formelle, dotée d'une autorité absolue et supra-expérimentale, on substitue l'idée d'une science concrète et positive, capable de fournir, non pas sans doute une règle générale (d'ailleurs bien précaire), mais des règles particulières précises en même temps que des moyens d'action. Quant aux fins, c'est-à-dire aux besoins, aux aspirations, aux formes diverses de l'idéal, on peut admettre qu'elles préexistent et qu'elles se feront jour enfin selon leur valeur dans la mesure même où la connaissance, d'une part leur fournira des instruments, et d'autre part aidera à mieux distinguer le possible de l'impossible. On peut compter, surtout, sur l'espèce d'instinct de conservation des sociétés, qu'on n'a jamais vues, renoncer volontairement à
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Texisteoce ni se suicider consciemment» pour être assuré qu'elles tendront toujours avec asse^ de force à éliminer de leur sein les éléments, qui leur apparaîtraient comme destructeurs. Elles risquent seulement, si la connaissance d'elles-mêmes leur fait trop complètement défaut, ou de se faire illusion sur les dangers qu'elles croient reconnai^re, ou de se tromper sur les meilleurs moyens d'y parer.
Il semble donc que, au niveau du moins où nous noua sommes tenus jusqu'ici, l'analogie de la morale avec les techniques pourrait être maintenue même sur ce point, essentiel, déjà aperçu, nous l'aTond vu, par Aristote, que les fins n'auraient pas à être démontrées. 'Cette atjbitude n'étonne au premier abord qu'en raison de notice • habitude toute philosophique» ou plutôt scolaire, de demander à la morale une affirmation des devoirs et une preuve des fins. Mais une telle preuve est d'abord rigoureusement impossible, et d'autre, part l'attitude que nous avonÀ définie n'est, comme nous venons de le voir, ni inintelligible, ni si éloignée de celle qu'on observe dans la réalité.
Nous retrouvons ainsi, par une autre voie, une vérité déjà mise en évidence, une vérité qui semblerait une simple affirmation de sens, commun, si nous n'avions vu combien une critique était nécessaire pour la rétablir et lui donner toute sa précision : c'est que la connais* sance sociologique qui intéresse la pratique et permet de fonder une technique morale, c'est celle du système social préserA au milieu duquel l'action prend naissance. Nous Tavons établie par opposition à une conception tout historique ou ethnologique de la science des mœurs, qui, toute tournée vers le passé ou vers les formes élémentaires de la vie sociale, ne nous a paru comporter aucune application à la pratique. Il nous faut aujour-
110 BXUDES DE MOBALB POSITIVB
d'hui la maintenir eoiiiM une sociologie pluâ ambitieuse qui, partie de cettc^ oommmAACQ purement histo* rique et descriptive, espérerait embrMpK l'avenir même de rhumanité, en posant des lois permaiMfflii^ ^t universelles de la vie sociale. Plus ambitieuse, dfanntiaiis, et pourtant par cela même d'autant plua timide au po^pit de vue pratique : car elle ne nous laisse espérer que pour un avenir lointain (et cette simple espérance estelle bien justifiée ?) cette connaissance scientifique des sociétés sur laquelle se fonderait une morale vraiment rationnelle. Elle abandonne ainsi l'action présente, qui pourtant ne peut attendre, au plus complet empirisme, et aux impératifs irréfléchis de la conscience traditionnelle. On a commencé par compromettre l'autorité de ces impératifs, nous l'avons vu/ en les présentant comme des survivances sans adaptation à notre présent ; et maintenant on nous met en demeure de continuer à vivre provisoirement (ce provisoire peut singulièrement se prolonger) sur ce fonds discrédité, parce qu'on n'est pas encore prêt à lui substituer une connaissance proprement scientifique.
Ainsi tandis que l'art social dont on nous propose l'idée supposerait une science très éloignée de nous, mais aussi une science permanente et iixe, il nous semble qu'une telle^ idée est surtout valable dans l'actuel, et par rapport à un moment déterminé de la vie mobile de chaque société.
§ 4. — Pourquoi la morale ne peut se réduire A une technique scientifique
Il est temps de le remarquer en effet : pour justifier l'idée d'une morale conçue comme une technique, pour la montrer intelligible et applicable, nous avons dû la res-
E;N QUÊTE d'une MORALE POSITIVE 111
treindre à des limites très étroites, et, ce faisant, noud avons singulièrement et sciemment altéré^ la doctrine qui nous était proposée ^ Nous avons dû considérer simplement l'action individuelle en face d'une maisse sociale organisée qui n'est pas immédiatement modifiée par cette action même ; d'autre part nous avons dû réduire la connaissance sociologique utilisée par cette action à celle d'un mécanisme social plus ou moins déter-. miné, plus ou moins durable, mais en somme continrent en ce sens qu'une autre organisation, qu'un autre régime serait également compatible avec les conditions les plus générales de la vie en société. Or, d'une part, ces mécanismes sociaux dont il s'agit de mettre en œuvre les réactions, sont éminemment divers et variables, et surtout ils varient en fonction de la masse des actions individuelles elles-mêmes qui les mettent en jeu, et de l'usage qu'elles en font.
Ce que le sociologue ou plutôt le socix)logiste espère» .au contraire, ce qu'il demande comme base d'une morale positive^, ce serait la science générale d'une ^( nature sociale », fixe et permanente comme la nature physique, indépendante comme elle de l'action qui s'y applique. Or c'est ici qu'il nous devient impossible de suivre et même de bien comprendre la doctrine exposée par l'auteur de La Morale et la Science des mœurs. Elle nous paraît substituer à une vue très simple et très claire des rapports entre la pratique et la connaissance sociales un insoutenable paradoxe, et se réduire, alors qu'elle ambitionne d'être positive, à une énonciation toute verbale •dont on ne nous montre nulle part l'équivalent possible dans le concret.
Tout d'abord escompter la constitution d'une science des lois élémentaires de la w nature sociale » et surtout «compter sur une telle science pour fonder une techni-'
ItS éqiTfDES DB MORALE P08ITXVB
que morale sûre, c'est méconnaître et la variabilité des organismes wciaux et l'importance de lem* spécificités SU y a une (c nature sociale »> elle est quelque chose de tellement général et de si indéterminé qu'elle ressemble fort à cette a nature humaine » qu'on a tant reprochée, surtout parmi les sociologues contemporains, aux philosophes du xvm* siècle. Il ne faudrait pas, aprèa avoir écarté comme arbitraire et chimérique le postulat de l'unité de la nature humaine (i), rétablir le postulat tout à fait analogue et encore plus difficile à accepter de la fixité et de l'universalité de la <( nature sociale »» ni, après avoir peut-4tre abusé de l'histoire, oublier ce qu'il y a d'irréductible à la science pure dans la donnée historique. C'est précisément aux sociologues et aux historiens que nous sommes surtout redevables de cette vérité, que rien n'est plus divers, plus imprévisible que le» formes de la mentalité et des institutionsi humaines. Déjà, au point de vue purement scientifique ce serait,, semble-t-il, se confiner daiA d'assez pauvres généralités que de se donner pour objet cette « nature sociale » sans l'infinie variété des spécifications qu'elle comporte ; mais sans même préjuger de l'étendue de la science ainsi conçue, toujours est-il qu'au point de vue des applications pratiques, elle serait assez stérile. Ce qui importe le plus à ce point de vue, ce sont précisément les formes spécifiques de la mentalité et de la socialité. Déjà le même fait s'observe en biologie. Sans doute, on peut dégager quelques lois biologiques générales* Mais ce qui entre surtout en ligne de compte dans la pratique du cultivateur, de l'éleveur, du médecin, ce sont les aptitudes les dispositions, les caractéristiques propres des organis* mes déterminés auxquels ils ont affaire. Deux variétés
(1) Léyy-Bruhl, La Morale et la Science des mœurs, ch. in, § 1*
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d'une même espèce se comportent très différemment. Tel animal est réfractaire à tel virus, tel autre, pourtant voisin, y est très sensifile. La médecine n'a guère à faire appel aux lois biologiques générales, mais repose presque tout entière sur la connaissance de la structure et des fonctions spéciales de l'organisme» humain. C'est ce système biologique spécifié qu'il lui importe d'étudier. De même, 1' « art moral », pédagogique ou politique, aura surtout à tenir compte du tempérament, du génie national, des traditions, des institutions propres au milieu social où il s'exercera. G^est surtout de cette synthèse spéciale que les; effets se feront sentir dans l'action. A cet égard, il y a déjà une différenee énorme entre les techniques qui mettent en œuvre les lois physiques ou mécaniques simples, et celles qui s'appliquent à des systèmes organisés, à plus forte raison s'il s'agit de ces systèmes extraordinairement complexes et plastiques que sont les sociétés humaines. L'ingénieur qui combine une maehine, aménage une chute d'eau, construit un pont, n'a affaire qu'à des éléments et à des lois générales qu'il peut composer d'une manière à peu pfSs sûre : r « ingénieur social », éducateur, législateur, financier, philanthrope, agit sur des êtres véritables, qui sans doute ne, réagissent pas d'une manière fortuite, indéterminée, mais réagissent cependant beaucoup plus en vertu d'une nature acquise et de lois secondes, qu'en vertu d'une nature primitive et de lois élémentaires dès longtemps recouvertes par une énorme superstructure. De plus, tandis que les techniques physiques ou mécaniques peuvent prévoir avec quelque sûreté les résultantes des actions mises en œuvre par elles, parce que les diverses lois utilisées peuvent se composer sans s'altérer mutuellement, toute modification introduite dans un être organisé réagit sur l'ensemble et l'on ne peut plus procéder par simples additions ou compositions de forces. C'est
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une banalité de dire que dans le monde des êtres organisés le rapport de cause à effet apparaît bien rarement comme unilatéral, mais plutôt comme réciproque. Uneindustrie plus intense, par exemple, requiert et obtient des débouchés plus étendus» mai^i aussi Touverture d» débouchés nouveaux sollicite une production plus abondante.
^1 est assez singulier qu'après avoir exagéré Tinterdépendance des fonctions sociales, jusqu'à risquer de paralyser l'action, la nouvelle sociologie semble mécon-^ naître sur ce point la différence profonde des techniques physiques et de la technique sociale, et compter sur la découverte de lois élémentaires et fixes de là vie. sociale, sans réaction les unes sur les autres, et sur l'usage d'une causalité sociale simple et unilatérale. II y a bien là, comme nous l'avons déjà montré, deux conceptions successives très différentes, et sous certains rapports opposées, d^ la science sociale, que l'on met alternativement en avant. Tantôt on insiste, au point de vue historique, sur la solidarité des fonctions sociales, tantôt, au contraire, au point de vue pratique sur la pluralité des problèmes moraux ; mais ces deux idées ne se limitentTelles pas mutuellement? Lorsqu'il s'agit de faire entrevoir la réalité de la science sociologique et de ses résultats, on nous montre une science historique et descriptive qui ^rait comme la Zoologie des sociétés ; mais lorsqu'il s'agit de fonder une technique sociale, on suppose aa contraire, sans pouvoir d'ailleurs lui donner consistance, l'idée d'une sociologie analytique et générale, qui aérait une Biologie ou même une Physique ' sociale.
L'idée d'une telle « physique » de la « nature sociale >► amène aussi à méconnaître la variabilité de cette prétendue nature. La sociologie qu'aurait pu élaborer ua
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Aristote au milieu d'une société universellement esclavagiste ne pourrait être ni scientifiquement vraie, ni pra* tiquement utilisable dans nos sociétés. Tk>mment, malgré rétendue de nos investigations, la sociologie que nous pouvons construire dans Tignorance profonde où nous sommes dea formes des sociétés, futures, ne serait-elle pas aussi incomplète et aussi inapplicable pour ces sociétés lointaines, dont nous né sommes pas moins incapables de nous représenter Torganisation et le fonctionnement que le Stagirite pouvait l'être de concevoir notre système industriel et capitaliste ? Déjà, quand il s'agit d'actions toutes proches, c'est avec une extrême prudence qu'il nous faut user de la connaissance sociale» Par exemple les données. de*la statistique constituent ua des meilleurs points d'appui de la pratique sociale, comT me une des hases; les plus nécessaires et les plus sûres de la connaisisance sociologique* Et cependant on sait qu'il n'en faut jamais tirer de conclusions que pour des périodes très limitées, et qu'il faut user d'une extrême réserve quand il s'agit d'extrapoler quelques points de courheis statistiques. Si l'on prolongeait ces courbes au delà d'une certaine région, sans égard pour les phénomènes qu'elles représentent, on laur ferait vite dire des absurdités. Sans même aller jusque-là, qui ne sait combien est précaire l'usage de statistiques trop tardive-, ment publiées ? Pendant le temps qu'on les établit, elle» ont cessé d'être vraies ; du moins elles ne le sont plu» que comme fait purement historique et passé, mais nott comme expression du mouvement actuel et utilisable de? la vie sociale présente. C'est qu'en effet la courbe statistique ne peut se prolonger suivant la même allure que pendant le temps très limité où le phénomène qu'elle traduit n'a pas trop sensiblement altéré le milieu social lui-même dans lequel il se produit, et n'a pas ainsi mo-
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difié ke conditions de son propre développement. Ne pourrait-on pas dire de même que la science sociale qu'on nous promet, pendant le temps considérable (des siècles peut-être 1) qu'elle mettrait à se constituer, au* rait déjà* cessé d'être vraie, ou pour parler plus exactement, qu'elle courra sans cesse après son propre objet sans pouvoir jamais le rejoindre P Elle le pourra d'autant moins, qu'elle-même contribue à le modifier et que la connaissance et la réalité s'entraînent mutuellement ici dans leur mouvement l'une vers l'autre.
C'est que» en effet, il n'y a pas là simplement une mobilité et un progrès, mais un progrès d'une nature bien particulière qu'il nous faut maintenant mettre en évidence. C'est ce que nous appellerons la récurrence (i) de faction et de la connaissance sociales. D y a là une différence aussi évidente que capitale entre les techniques ordinaires et les techniques sociales, et l'on est assez étonné de voir M. Lévy-Bruhl en faire si complètement abstraction.
Tant que nous considérons les techniques qui se fondent sur la mécanique, la physique et même jusqu'à un certain point celles qui reposent sur la physiologie, nous avons affaire à une nature extérieure, posée eh dehors de la finalité et de l'action humaines. Les lois constatées par ces. sciences sont en elles-mêmes étrangères aux besoins humains. Elles ne sont modifiées ni par l'usage qu'on en fait, ni, à plus forte* raison, par la connaissance qu'on en acquiert. En ce sens elles nous sont transcendantes, et c'est pour cela même que nous pouvons
(1) M. Delbœuf a appelé jugements récurrents^ des jugements qu'on peut juger à Paide de leur propre énonciation : par exem^ pie la règle « qu'il n*y a pas de règle sans exceptions »> comportet-elle elle-même des exceptions? Nous ne trouvons pas de meilleure expression que celle de récurrence pour exprimer le rapport àe réaction sur soi-même que nous allons constater dans les cbosee sociales.
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les utiliser avec sûreté. Elles nous servent dand leur fonctionnement justement parce qu'elles nous ignorent. Le rêve antique d'une nature combinée à souhait pàur nous servir et faite en quelque sorte à la mesure de nos besoins n'était pas seulement un contre-sens au point de vue scientifique ; c'en était peut-être un au point de vue des intérêts de la pratique. Une telle nature, si l'on pouvait sans contradiction la concevoir, avec sa finalité anthropocentrique, serait peut-être plus gênante qu'utile. Elle ne satisferait certainsi de nos besoins qu'en nous y asser- Vissant et ne nous laisserait pas la liberté de changer nos désirs. En y restant indifférente, elle nous laisse plus de latitude pour la fsSre servir aux fins les plus diverses, à 'condition que nous sachions nous y prendre. Elle ne limite que nos moyens, mais elle ne nous fixe pas nos fins. Une nature trop providentielle nousi enchaînerait plus étroitement qu'une nature inhumaine* Mais comme la nature ne nous consulte pas. sur ce que nous désirons, nous sommes tout à Taise pour ne pas la consulter non plus sur ce point. Nous nous servirons d'elle comme d'un instrument relativement passif et indifférent. C'est sur elle et au moyen de ses lois, mais c'est pour nous que taous agirons.
Cette extériorité mutuelle des moyens et des fins cesse, non pas absolument ni aussitôt, mais disparaît cependant, en dernière analyse, lorsqu'il s'agit de la « nature sociale » et de la technique correspondante. Ici, c'est l'homme, considéré il est vrai sous des rapports divers, qui se trouve être l'objet de la science et le point d'application de l'action, mais c'est lui ausd qui élabore la connaissance et qui pose les fins. C'est lui qui agit, c'est sur lui qu'il agit, c'est pour lui qu'il agit. Et en même temps qu'il agit selon ce qu'il est, il est aussi selon ce qu'il fait.
C'est pourquoi l'analogie entre Fart social et les autres techniques est strictement bornée à ce domaine moyen et relatif où nous l'avons reconnue, mais confinée aussi ; c'est-à-dire au domaine de l'action particulière et présente qui trouve devant-elle uq vaste système de relations sociales préétablies. C'est là seulement, et sous ce rapport, que nous pouvons traiter une société comme une « nature » actuellement donnée et réagissant suivant (des lois indépendantes de cette action même. |ifais quittons-nous ce terrain relativement étroit, la sociologie oscillera forcément entre deux limites opposées, où nous voyons au contraire disparaître l'analogie avec les techniques. Et elle sera en effet entraînée hors de ces limites.
En se concevant comme science, elle tend à ramener toute la vie sociale à des lois nécessaires, à exclure tout jugement de valeur, à considérer toute prescription coto* me un sunple fait, et\par conséquent à renoncer en réa-^ lité à toute prescription. Mais en même temps cette science a pour principal objet précisément les désirs, les besoins des hommes, les jugements de valeur que les sociétés ont formulés, les prescriptions et les interdictions qu'elles ont prononcées ; l'humanité lui apparaît commQ agissante, et si l'on prétend constituer une technique sociale, c'est encore parce que l'on considère cette action^, et une action réfléchie, comme possible et indispensable* Ainsi, la sociologie comprend, comme un élément essentiel de son objet, les fins humaines elles-mêmes, ce qui est un cas absolument unique dans toute la série des sciences et des techniques.
Dès lors, suivant qu'elle sera dominée par l'idée de Nature ou par celle de Finalité, ici inséparables, ou bien elle inclinera à considérer les aspirations humaines ellesmêmes commie de simples faits nécessaires, et tendra vers
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une sorte de fatalisme ; ou bien, envisageant les low mêmes de la vie sociale comme les résultats plus ou moins consolidés, des actions exercées, et comme l'expression condensée des fins poursuivies, elle tendra àl ne plus voir que Tautonomie humaine posant peu à peu sa propre nature en vertu de son action même. De part et d'autre s'effacera l'idée d'une technique.
Si d'abord la société peut être l'objet d^une science vraiment analogue à une physique, si l'on peut y découvrir des lois générales et immuables, si elle est une nature donnée et inaltérable, c'est que Ta volonté humaine est inefficace et illusoire comme celle de la girouette de Bayle; c'est que lea fins en apparence pour* Isuîvies par les hommes» loin de déterminer l'ordre social, ne sont que le reflet inactif de ce qu'il est. Mais ^lors la technique sociale n'a plus de sens, et la société, réduite à être ce qu'elle est, n'a que faire de le savoir. Une technique ne suppose-t-elle pas que celui qui la met en œuvre pose les fins auxquelles il la fera servir et qu€^ cette finalité n'est ni illusoire ni inefficace P Ainsi la technique qu'on nous promet est la négation même de la science mécaniste sur laquelle on la fonde.
Est-on frappé au contraire du fait que l'action qui s'exerce à l'aide de la société s'exerce aussi sur la société et la transforme ; remarque-t-on que Pagent luimême est partie composante de la société dans laquelile il agit, en sorte que malgré la petitesse des transformations qu'il lui fait subir hors de lui, elle devient pourtant autre par Je seul fait que lui-même, en agissant, a changé ; prend-on garde que cette modification sociale, à la fois interne et externe, peut et doit s'étendre précisément au fur et à mesure qu'un plus grand nombre d'individus agiront, comme précisément on le sup*»pose, avec la réflexion et l'initiative exigées par une tech-
nique ; observe-t-on que» grflce à une suffisante convergence des consciences et desi efforts, la masse agissante cesse d'être négligeable par rapport à la masse sur laquelle s'exerce l'action et que ces deux masses tendent au contraire à coïncider ; — alors on verra la structure de la société et le mécanisme des réactions sociales profondément modifiés par les activités mêmes qui les mettront en usage, et la « nature sociale » tendra à s'identifier avec la volonté commune; c'est peut-être par cette limite même que se définit vraiment la démocratie. Mais alors ridée d'une technique scientifique cesse encore de s'appliquer telle quelle à l'action sociale. Car les lois sociales ne sont plus dans ce cas de simples lois naturelles extérieures à la pratique qui les utiliserait comme des moyens ; elles deviennent des lois, au sens humain et prescriptif du mot, condition et expression des fins mêmes de la société.
Toute réalité sociale observable est située entre ces deux limites extrêmes : une nature brute soumise à une causalité toute mécanique et une vie spirituelle où tout serait finalité. C'est pourquoi nous avons assigné une place moyenne et relative à la technique sociale, qui suppose à la fois un donné sur lequel une activité puisse avoir prise, et une activité en partie indépendante de ce donné.
Dès qu'on prétend l'étendre en dehors de ces limites, l'idée d'une technique sociale apparaît donc comme inintelligible et peut-être contradictoire : eDe suppose la société active en tant qu'elle utilise la science SQciale, et inerte en tant qu'elle en est l'objet; autonome et douée d'initiative puisqu'on prétend lui fournir des moyens d'action pour satisfaire ses besoins, pour atteindre ses fins quelles qu*elles soient, et hétéronome, puisque ces fins mêmes semblent comprises dans le déterminisme
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qu'elles sont censées utiliser. Elle agit intelligemment et réagit mécaniquement. Elle peut prévoir ses propres réactions et en disposer, et elle ne peut cependant les modifier. Elle est composée- d'ingénieurs et elle est en même temps composée de machines.
Tant qu'on envisagé ces termes antithétiques au point de vue relatif et provisoire que nous avons défini, on peut bien en effet comprendre qu'ils soient compatibles dans le réel; car l'individu, en tant qu'agent, est capable de certaines initiatives, et en même temps il fait partie du système compliqué d'engrenages sociaux auquel il ne peut complètement se soustraire, si surtout il veut voir son action efficace. Il est clair pourtant que cette distinction ne peut se maintenir jusqu'au bout et que les oppositions précédentes deviennent de véritables contradictions lorsqu'on vient à parler d'une science sociologique aussi ferme que les sciences de la matière, et d'une technique sociale aussi sûre que les techniques physicochimiques. Alors devient flagrante la disparition de cette condition de toute technique : que les lois naturelles mises en usage restent indépendantes de la connaissance qu'on en a et de l'usage qu'on en fait. Cest ce qui nous reste à montrer, sj certaine que soit cette vérité, puisqu'on paraît l'avoir méconnue, en sacrifiant,, au nom d'une conception soi-disant positive, l'évidente réalité des choses à la clarté schématique d'une formule.
Tout d'abord la seule connaissance que nous acquérons de nous-mêmes nous transforme et ne nous laisse pas te^s que nous, étions avant cette connaissance. Si la société, écrivions-nous plus haut, n'est qu'une « nature )) elle doit se contenter d*être, elle n'a que faire de se
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connaitre. Mais si elle se connaît, et c'est bien ce que la sociologie nous promet, elle ne reste plus ce qu'elle était. Tel est le premier aspect de ce caractère de récurrence de la connaissance sociale dont nous parlions plus haut ; et qu'est-ce autre chose que le. fait original de la réflexion consciente ? Lorsque nous savons ce que nous sommes, nous ne sommes déjà plus ce que nous étions, et ainsi nous ne nous connaissons jamais intégralement, non plus que nou^ ne pouvons épuiser les images de deux miroirs qui se réfléchissent (i). Celui qui se saurait fou, ne le serait plus tout à fait et celui qui aurait nettement conscience qu'il est en colère serait bien près de jouer une simple comédie de la colère. Cette difficulté déjà banale pour le psychologue n'est pas moins réelle dont le domaine sociologique et il y a contradiction à ima* giner une humanité en possession d'une science sociale parfaitement sûre et qui continuerait à agir avec une absolue spontanéité et sana aucun calcul. On est obligé de supposer cet automatisme dans Vobjet de la science sociale, pour la rendre possible, mais le sujet qui acquerrait cette science et la mettrait en service dans une tech* nique correspondante ne peut plus rester sous ce régime d'inconscience. Or ici ce sujet et cet objet se confondent à la limite et l'on arrive à constater cette singulière situation* de la sociologie conçue comme physique sociale, qu'elle cesserait d'être valable le jour où on la posséderait, et qu'inversement elle n'est applicable que là où l'on ne peut la posséder.
Il est à remarquer en effet que la conception mécaniste d'une « nature sociale » est d'autant mieux vérifiée qu'on remonte à des âges plus primitifs et à des £^ciétés plus rudimentaires. Ca' sociologie d'un banc de
(1) C?f . Remacle, Bévue de Métaphysique et de Morale, mai 1893 et nov. 1894.
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harengs serait assurément plus simple et plus rigoureuse que celle d'une ruche d'abeilles et celle-ci plus encore quei celle d'une société australienne. Dans Thumanité» c'est le monde sduvage qui est le monde de la tradiUon et de l'instinct collectif. C'est là que le réalisme social semble le plus près de se vérifier, encore qu'il puisse y avoir là, Tarde l'a montré, quelque illusion de perspective. C'est là qu'il y a le plus de fixité et, comme Ta fait voir Cournot (i), le moins d'histoire. C'est là quQ l'unité sociale domine le plus absolument la médiocre variété des individus et que l'autorité socialc^est la plue forte contre leur faible, initiative. Et ainsi une telle sociologie trouve une matière d'autant plus favors^ble à sa constitution que l'on s'écarte davantage des sociétés qui peuvent la constituer. Si nous étions une tribu de Patagons ou un banc de harengs, nous serions sans doute un excellent objet d'études pour la physique sociale : mais nous serions assurément incapables de la faire.
Lorsque nous sommes avertis que nous sommes ceci^ nous commençons là devenir capables d'être cela, e^j même noua avons souvent, par une sorte de réaction contre le donné, une tendance à le désirer. Si nous avions prévu à temps nos désastres de 1870, nous ne les aurions pas subis, parce que notre politique, notre diplomatiet nos armements, et jusqu'à notre tempérament, eussent été modifiés par cette prévision même. Elle serait devenue fausse, si on Pavait connue comme vi'aie et les prédictions du Colonel Stoffel ne sont devenues vraies que parce qu'on les a crues fausses. « Les crises, a-t-on remarqué, ne sauraient être longtemps périodiques sans être généralement prévues, ni être prévues ^sans êtrei prévenues, c'est-à-dîre sans cesser d'être périodiques » (2).
(1) Matérialisme, Vitalisme, BatiônaUsme,^ p. 232.
(2) P. Glerget, Bévue gin, de^ Sciences, 30 nov. 1907, p. 910.
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Une science et une technique physiques sont possibles parce que la nature nous est étrangère. C'est parce qu elle nous ignore que nous pouvons la connaître. Si la nature était affectée par cette science que nous avons d'elle, si elle connaissait que nous la connaissons, nous ne pourrions plus au même degré compter sur elle; elle pourrait nous échapper et se plaire à nous décevoir, comme le malin génie cartésien. Mais notre travail scientifique et industriel la trouve indifférente et passive : « l'univers n'en sait rien »i et c'est notre garantie- La véracité divine, chez Descartes, est au moins autant l'affirmation de l'inconscience, de la matérialité du monde ph^ysîque que celle des droits de l'esprit, de la validité de la raison ; et ces deux affirmations se tiennent. Mais l'humanité n'est pas transcendante à elle-même, absolument, et nous avons déjà vu combien la transforme l'intelligence qu'elle acquiert de ses instincts obscurs : approcher le flambeau de l'ombre', comme l'a dit quelque part M. Fouillée, ce n'est pas la mieux faire voir, c'est la faire disparaître. Quand les philosophes du xvm* siècle, sans même avoir eu besoin pour cela d'une observation sociologique bien étendue ni d'une méthode historique bien sûre, ont entrevu à quel point les cause» réelles des institutions sociales et^l'origine des autorïtés~ sont différentes des prétextes dont les couvraient les croyances et les traditions, ils ont cessé de respecter ces croyances et de soutenir ces institutions.
Mais si l'effet récurrent de la seule connaissance sociale est déjà si important, combien plus considérable ne sera pas celui de l'action sociale elle-mêmel Ici encore la différence entre les techniques ordinaires et la pratique sociale est évident^ et capitale. En me livrant à une fabri- , cation chimique ou à une industrie physico-mécanique je n'altère pas les propriétés des corps. J'en use, et elles
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persistent, de sorte que j'en userai toujours de la même manière et avec la même sécurité. Du moins si, à la rigueur» oh peut supposer qu'elles se modifient, cette supposition, dans l'état de nos connaissances, n'a d'intérêt que comme réserve critique de pur philosophe; pratiquement elle ne se vérifie pas et reste en somme une hypothèse possible, mais gratuite. Déjà, dans l'ordre biologique, la variation de la nature sous l'influence du traitement qu'on lui fait subir est beaucoup plus volontiers supppsable et même en partie appréciable- L'usage de certains médicaments, de certains aliments, de certains vaccins modifie à la longue les propriétés de notre organisme et les réactions dont il sera capable sous certaines influences. Il n*est paa vrai, en raison du mithridatisme, que telle dose de. morphine tuera toujours, comme il est vrai que j'obtiendrai toujours la même réaction chimique en mettant les mêmes substances en présence les unes des autres dans les mêmes conditions physiques. Nos dispositions psycholQuques elles-mêmes favorisent ou gênent notre activité vitale. La volonté de vivre, si bien dramatisée en un de ses contes par le grand psychologue intuitif qu'est Edgar Poe, n'est pas un vain mot, et l'on cite nombre de cas de mourants qui semblent avoir attendu pour mourir un événement, une nouvelle qui leur tenait à cœur; on dirait qu'ils abandonnent la vie juste au moment où elle vient de perdre le dernier intérêt qui les y rattachait. Le médecin augmente les chances de guérison du malade en le persuadant qu'il va guérir et diminue sa force de résistance s'il lui laisse comprendre qu'il est perdu. Si nous croyons à notre succès, nous sommes mieux en état de réussir, et si, d'avance, nous sommes persuadés d'un échec nous le préparons par cela même. Quand la presse entretient la conviction qu'un conflit international est inévitable, elle peut arriver à le rendre
tel. De là cette théorie que les psychologues américains ont appelée Pragmatisme, et qui est fondée sur cette relation singulière, inconnue dans les techniques de la matière brute, en vertu de laquelle ce qu'on croit devient vrai, parce qu'on le croit, et même ce que Ton fait devient bon parce qu'on le fait.
C'est que, en faisant d'une certaine manière, nous noua faisons nous-mêmes, et b*ansformoii8 la société^ nous modifions les limites du possible et de l'impossible. Nous n'obtenons pas seulement tels résultats présents (ce que considère essentiellement une technique), mais les conditions futures de toutes portes de résultats; en employant certains moyens nous modifions profondément les conditions de l'action future. C'est ainsi qu'une pédagogie purement technique obtiendrait assez facilement, par des réactions à peu près sûres, une certaine conduire de l'enfant ; elle n'aurait qu'à faire usage du mécanisme de lai crainte ou du désir, de la vanité ou de la gourmandise. Mais une pédagogie vraiment morale calculera en ou(re les inconvénients ou les dangers qu'il peut y avoir à faire appel à tels ou tels sentiments, parce qu'en les mettant en œuvre comme simples moyens, on les consolide, on les développe, on semble même les justifier ; on ne les laisse pas tels quels; la nature même de l'enfant s'en trouve profondément modifiée. Un problème analogue se pose constamment en politique et en droit. Tout pouvoir politique travaille, instinctivement ou consciemment, à développer autour de lui la mentalité qui le légitimera et le rendra nécessaire. Un gouvernement autocratique, étant d'autant plus justifié que le peuple est plus incapable H plus ignorant, tendra à maintenir cette ignorance. Un gouvernement d'opinion ne valant que si l'opinion est éclairée, tâchera de répandre l'instruction. Ainsi certaines institutions, certains systèmes 3e pénalité sont appropriés
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à une certaine, form^ de caractère, à une certaine culture de la nation, et par suite, au point de vue purement technique on serait amené à les déclarer satisfaisantesi parce qu'ils sont efficaces. Et cependant une morale plus idéaliste peut les réprouver parce qu'ils tendent précisément à maintenir ce niveau de culture et c€?tte forme de civilisation, au-dessus desquelles on rêve quelque chose de mieux. On allègue alors, certains principes, et l'on oppose la morale des principes à celle des résultats. Peut-être est-on parfois victime ici d'un abus d'abstractions et de formules métaphysiques^. Mais ces abstractions et cette métaphysique sont en grande partie l'expression inadéquate de cette intuition, qu'au delà des résultats directs immédiats à obtenir par des moyens plus ou moins appropriés, il y a la série indéfinie des modifications qu'apportera à la nature même, et par conséquent à la technique isociale future^ l'emploi même de ces moyens. C'est pourquoi les moyens semblent acquérir une excellence propre, et, passant à la limite, on parle de bien en soi. C'est pourquoi inversement des pratiques qui semblent profondément inutiles et que Ton qualifierait d'ascétiques, ont toujours trouvé des défenseurs. Ici encore, on peut être victime, d'un abus de l'abstraction, interpréter de travers une intuition et croire que la douleur est en spi un bien et l'effort une dignité. Mais ce contre-sens n'est encore que l'exagération et la déviation d'une intuition jjiste : on aperçoit la réaction de ce que nous faisons sur ce que nous sommes, et que le sacrifice nous fortifie, (i)
On voit quel écart se manifeste ici entre les techniques ordinaires et la morale. Supposons, pour le mieux comprendre, que l'ingénieur, en établissant par exemple des
(1) Cf. Fogazzaro, Le Saint, trad. Hérelle, p. 38.
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chutes d'eau, modifie la pesanteur eUe-même par cela qu'il l'utilise. Supposons qu'il l'a consomme et qu'il fatigue la terre; ou supposons au contraire qu'il l'exerce et qu'il l'encourage à mieux attirer. Quelle infinie complication de répercussions ne devrait pas entrer en ligne de compte dans ses calculs I II ne lui suffira plus de savoir si sa chute d'eau fera marcher sa turbine et lui donnera la force que requièrent ses dynamos. Il éprouvera une grande incertitude, en comparant les usages innombrables^ et infiniment variés de cette pesanteur qu'il tend à supprimer, ou les obstacles non moins divers qu'elle of^pose à nos actes, et qu'il tend à aggraver. Il s'efforcera d'en mesurer l'importance relative. Ainsi naîtraient pour lui des problèmes de valeur, des questions de tendances, dm scrupules insondables analogues, à ceux qui caractérisent d'une manière si marquée les problèmeei moraux quand on les compare aux problèmes purement techniques. Que sera-ce donc s'il s'agit de modifier cette nature essentiellement plastique et complexe qu'est la nature de l'homme et des d^ociétésl
Ainsi pour les sciences du monde extérieur, c'est à l'usage même qu'on en éprouve la vérité et la solidité. On a dit que leurs lois ne sont que des définitions ou des recettes. Mais, si des définitions et surtout des recettes sont possibles, c'est à condition ^u'il y ait des lois, de sorte qu'il n'y a pas de preuve, sinon plus rigoureuse, du moins plus frappante, de l'existence de lois fixes ou de la vérit^^ relative de leur énoncé, que la réussite pratique de leurs applications. Ces sciences sont utiles parce qu'elles sont vraies» et elles sont vraies indépendamment des succès de la technique.
On pourrait dire presque le contraire de la sociologie. D'une part, en effet, c'est l'action, c'est le d/veloppemenl de la pratique réfléchie qui limite la science et la possi-
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bilité d'énoncer des lois véritables, et comme nous Tavons vu, cette forme de connaissance s/ applique d'autant mieux aux sociétés que leur activité est plus instinctive et comporte moins d*art. Mais aussi, inversement, à un autre point de vue, la vérité n'est plus ici donnée tout entière avant l'action; elle en est en partie ^e produit; ce n'est pas alors le savoir qui fonde le pouvoir, mais au contraire c'est dans la mesure où l'on so. fait que l'on se connaît mieux. Ainsi Yartificialisme extrême est, nous le verrons plus loin, une condition de connaissance et de pré visions sociales, comme le naturalisme extrême, quoique d'une manière bien différente.
C'est pourquoi, à côté de tant de pratiques morales qui relèvent de l'idée^ de technique et d'adaptation, il en est d'autres qui se présentent sous un aspect tout à fait inverse. Ce sont des anticipations sur un état de choses, qui n'existe pas encore, mais qui ne ^e réalisera jamais mieux que si, à certains égards, on commence par agir comme s'il existait. Si la conscience, comme on nous en avertit avec justesse (i), n'est pas plus tenue de se soumettre à Tavenir qu'au passé, c'est surtout parce que cet avenir n'est pas, comme une prévision astronomique» déterminé d'une façon entièrement indépendante des décisions de la conscience, qui contribuent à le faire. Une bonne partie de la moralité consiste, pour l'individu, à agir moyennant, un effort et un sacrifice personnels, comme il serait normal et facile d'agir dans^la société meilleure qu'il imagine : et U ti^availle ainsi à la réaliser; c'est de cette manière qu'on poun^ait rendre un sens concret et relatif à la théorie kantienne du Symbolisme, suivant laquelle nous devons, dans nos déterminations morales, feindre, pour ainsi dire, que nous habitons un monde
(1) F. Rauh, Revj, de Métaphysique et de Morale, janvier 1904, p. 55.
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de Raison pure. Par exemple la charité n'est soug ses meilleures forxnes qu'un moyen de proclamer indirectement une plus parfaite justice, et on la jugera mal exercée, si elle risque d'en retarder l'avènement. L'assistance par le travail est une expression provisoire du droit au travail. La société elle-même affirme souvent des obligations qui la supposent meilleure qu'elle n'est, et tend par là à s'imposer des devoirs correspondants. C'est ainsi qu'elle interdit la mendicité et condamne le vagabondage, alors que, dans bien des cas, on peut dire que ce sont ses propres vices d'organisation qui les ont provoqués ou rendus inévitables. Gomment s'expliquer autrement que, en dépit de l'affaiblissement des motifs religieux de la condamnation du suicide, et de la complète disparition des anciennes sanctions de cette condamnation, notre société continue à faire peser sur le suicide une générale et instinctfve réprobation, et à rejeter ce qu'on a appelé hardiment le droit à la mortP
Enfin, c'est par l'exercice que toutes nos facultés se forment. Dès lors, tandis que toute une portion de l'activité sociale ressemble à une technique en ce qu'elle fait appel aux forces existantes, il en est une autre qui tend à susciter des forces nouvelles en mettant les hommes en demeure et en mesure de les exercer. On nous dit que le monde ouvrier n'est pas mûr pour la coopération. Mais comme aucune logique ne pourra valoir l'exercice de la réflexion ou la pratique de la science, aucune étude ni aucune technique économique ne rendront les coopératives viables, tant que Ton n'aura pas fait dans les coopératives mêmes l'apprentissage de l'initiative et de la discipline nécessaires à leur bon fonctionnement. Ainsi Se beaucoup d'institutions et de droits. Il ne sera jamais temps de les établir, si on ne les établit pas avant le temps; et c'est en devançant l'heure qu'on l'avancera.
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Qui oserait dire que nous sommes mûrs pour le suffrage universel? Mais comment le deviendrons-nous jamais, si nous ne sommes mis en situation de le pratiquer? Il en est de même de presque tous nos droits nous n'en deviendrions jamais dignes,
s'ils ne nous étaient conférés, j'allais dire impo^ 1 ses, avant que nous les méritions (i). Nous voyons aujourd'hui que l'intérêt social requiert le développement de toutes les individualités, l^ccessibilité de tous à toutes les instructions et à toutes les fonctions. Mais comment Taurait-on vu, si Ton n'avait commencé par en faire l'expérience, et comment l'aurait-on faite si Ton n'avait tout d^abord proclamé comme un « principe » ce droit des personnes? On peut dire en ce sens qu'il y a une sorte d'à priori pratique. Les idéalistes du droit ne sont peutêtre pas les théoriciens utopistes qu'on les accuse d'être; ils se comportent plutôt, sans calcul d^ailleurs, comme des (( pragmaticiens » très avisés, qui compteraient sur l'actfon même pour rendre vraies leurs conceptions- La morale est donc dans cette situation singulière, comparée à celle d'une technique proprement dite, de placer l'homme dans des conditions adaptées à ce qu'il n'est pas pour qu'il le devienne, et de se régler non sur ce qu'il est, mais sur ce qu'il pourra être en vertu de cette règle même. C'est ainsi que, sous une forme toute positive, on retrouve quelque chose du « Primat de la Raison pratique ».
Notre morale n'est donc jamais un simple état, elle est un mouvement. Elle n'est jamais, tant s'en faut, « précisément aussi bonne et aussi mauvais qu'elle peut l'être ». Cela ne serait approximativement vrai que d'une morale
(1) Cf. Rauh, L'Idée de justice^ Congrès de philosophie, (1902) t. II, X)' 21§ : (( On n'attend pas que les nommes soient égaux pour les traiter conune tels ; on les traite bettucoup plutôt comme tels pour qu^ils le deviennent », et p. 222 : « La conscience du droit donne la force de le conquérir, et ainsi il faut toujours, en fin de compte, en revenir au témoignage des idéalistes bien informés. >.
absolument spontanée, irréfléchie, exempte de toute interprétation superposée à la réalité des rapports sociaux. Mais une pareille hypothèse n'est jamais entièrement réalisée, et elle se conçoit à peine, puisqu'une morale consciente est précisément un fait social nouveau surajouté aux faits sociaux préexistants, et consiste dans Tapercep tion, le sentiment et l'interprétation de ces faits par des consciences. En réalité la morale d'une société lui est sans doute en très grande partie ajustée ; mais ell0 est aussi, par certains côtés, en retajrd et, par certains autres, en avance. Et par là on peut dire que lo«te moralei est à la fois pire et meilleure que la société qui l'adopte. Elle est pire, car elle contient des survivances gênantes, des interprétations aberrantes qui s'écartent de la réalité sociale présente et en compromettent Tes adaptations. Mais elle est meilleure aussi par certains éléments, puisqu'elle nous demande d*être ce que nous ne sommes pas encore, puisqu'au lieu de s'adapter simplement à notre présent elle s'adapte plutôt à notre avenir, et qu'elle fait l'homme et la société au moins autant qu'elle les emploie. Elle travaille sans doute à mieux savoir manier l'homme, mais aussi à le rendre plus maniable. Elle n'a pas seulement! à le découvrir, mais pour ainsi dire à Vinventer. Qudque limitée que soit cette faculté d'invention et quelque bornée que soit notre puissance de nous créer nous-mêmes, il paraît impossible de les méconnaître absoluinent. Et si de l'invention il est impossible de formuler les règles, si elle échappe à la rigueur de la logique et de la preuve, si elle reste par là nécessairement en dehors de la pure science et de la simple technique, estnce une raison suffisante pour en méconnaître le rôle et lui refuser l'existence ? Une telle négation ne pourrait être que tout a priori mais, en présence des faits, elle reste sans valeur pour qui veut s'en tenir à l'expérience positive.
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C'est pourquoi en dernier lieu se posera, malgré tout, cette question des fins que M. Lévy-Bruhl prend visiblement le parti d'éviter, et que Ton ne peut écarter que d'une manière toute provisoire. S'il y a pour la morale invention et création d'une nature nouvelle, comment se contenter de constater, d'analyser, d'expliquer ce que nous sommes, sans rien nous dire de ce que nous voudrions et de ce que nous pourrions être ? Comment se refuser à nous dire comment on conçoit et à quels signes on reconnaît ce « mieux » dont on n'a pu d'ailleurs' éviter de nous parler sans cesse ?
§ 5. — Conclusion
Il y avait, croyons-nous, un réel intérêt, en réaction contre les morales abstraites, contre les interprétations niétaphysiques ou religieuses de la moralité, contre les définitions^ idéologiques qu'en donnent des systèmes plus ou moins plausibles, mais arbitraires, contre toutes les théories qui prétendent construire la moralité sans commencer par se rendre compte de ce qu'elle est, à montrer dans le fait moral un fait naturel, un produit spontané de la vie sociale, qu'il faut commencer par bien connaître et par bien comprendre au point de vue de l'observation, avant de le prendre comme norme pratique.
Il y avait intérêt ensuite, après avoir ainsi rétabli les droits de la méthode scientifique, et plus particulièrement la juridiction de la sociologie, à montrer que la morale est essentiellement sociale quant à son contenu pratique propre, comme elle Test par ses origines, comme fait donné. Autrement il serait illégitime de présumer que, parce que la moralité est évidemment un fait révélé par Tobserva-
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tion sociologique, la morale est du même coup assimilable à une technique fondée sur la sociologie. Et peutêtre, nous Tavons vu, a-t-on tendance à passer trop rapidement de la première de ces thèses à la seconde.
11 était enfin tout à fait utile de montrer, comme nous l'avons essayé nous-même plus d'une fois, qu'il n'y a pas une hétérogénéité absolue entre l'activité morale et les activités proprement techniques. Contre des morales trop subjectives, trop attachées à des principes et pas assez aux résultats, contre ces conceptions bâtardes et aussi peu pratiques que peu scientifiques, qu'on appelle des (( morales théoriques », il fallait montrer que, pour une grande part au moins, la morale était une science de moyens et comportait, entre la connaissance et l'action, le rapport très intelligible et très familier à la fois dont les différentes techniques scientifiques nous fournissent l'exemple.
Mais cela dit, il faut reconnaître qu'on est loin d'avoir, en établissant ces diverses thèses, ni épuisé la définition de ce que, d'après l'observation même, est la moralité, ni seulement fourni une idée bien claire de ce que pourrait être la morale. II faudrait, au contraire, une excessive faculté de simplification, une dose de confiance dans les analogies, qui ne sont guère le fait d'un esprit vraiment scientifique, un abus de l'abstraction, qui nous enlèverait tout droit d'être sévère à fégard des métaphysiciens, une méconnaissance des conditions concrètes des pjroblèmes, interdite à qui se présente comme partisan d'une méthode positive, pour se contenter d'une comparaison verbale de la morale avec les techniques, sans en essayer aucune vérification concrète, sans tenter une seule fois de fournir un exemple de son application, sans s'apercevoir, par suite, (Jes restrictions qui s'imposent à cette assimilation, san^examiner enfin d'une manière cri-
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tique s'il n'y a pas quelque chose de tout à fait original dans la situation d'une technique dont l'homme est à la fois la matière, l'agent et le but.
Nous avons essayé de montrer que cette situation imposait des limites précises et assez étroites à l'idée de la morale conçue comme technique. En rendant ainsi à la morale son caractère distinctif, il se trouve que nous lui avons; en même temps rendu son unité finale, provisoirement effacée au profit de la positivité des solutions particulières. Assurément, tant qu'on se place au point de vue de la technique sociologique, il est vrai de dire qull y a des problèmes moraux plutôt qu'un problème moral, et qu'il est nécessaire de les séparer pour les résoudre pratiquement. Sans doute, comme on ne résout pas le problème de la fabrication du sucre en résolvant celui de la construction d'un pont, on ne. tranchera pas la question de la justice gratuite en s'attacjhant à celle de l'héritage; l'intérêt de la pratique veut que l'on divise et que l'on série les difficultés pour aboutir. Mais qtd ne sent pourtant qu'il y a là entre les solutions une interdépendance dont les techniques ordinaires ne fournissent pas d'exemple, et qui ne sait que c'est souvent en abordant les difficultés sociales par des côtés tout à fait inattendus et par des voies on apparence très indirectes qu'on arrive le mieux à s'en rendre maître ? Et comment une sociologie qui exagère plutôt qu'elle ne méconnaît l'unité de l'Etre social et la solidarité de ses fonctions, pourrait-elle en rester à cette idée de la multiplicité des problèmes moraux ?
Et, en effet, si toutes lea techniques sont diverses ot indépendantes par leurs procédés, ne convergent-elles pas toutes par leur fin dernière, qui est la satisfaction de l'homme ? Dès lors la coordination de toutes leurs fins particulières est, elle aussi, un problème. N'est-ce pas
à l'art social de le résoudre, eî .^et art n*e«t-îl pas, comme le disait Aristote en parlant de la politique, éminemment (( architectonique » par rappbrt à toutes les autres techniques auxquelles, par suite, il n'est pas simplement juxtaposé, mais superposé comme arbitre et organisateur?
Mais s'il en est ainsi, au-dessus de tous les problèmes particuliers de la pratiqua morale, on ne pourra éviter de s'en poser un dans lequel tous les autx^ se coordonnent, qui est bien le problème moral proprement dit, et qui pourrait se formuler ainsi : faire exister une société. Ce qui fait le privilège de la morale, ce qui constitue sa suprématie, ce qui permet de retrouver en elle, sous un aspect parfaitement positif, l'équivalent aussi exact que possible des « impératifs catégoriques », des formes théologiques ou métaphysiques dé l'absolu moral, c'est qu'en définitive non seulement la société est le milieu où se meut toute activité humaine, mais que la vii en société est la condition qui s'impose à Vensemble de toutes les fircs spéciales de V homme et les organise. Il est absurde et illogique, avons-nous vu, de démontrer une fin et l'on ne prouve, jamais un devoir-faire qu'en s'appuyant sur un vouloir antérieur. Une fin suprême est donc à tout jamais indémontrable- Mais nous avons l'équivalent de cette démonstration impossible, si nous remarquons que la fin la plus élevée s'identifie ici avec la coffdition la plus fondamentale et la. plus universelle, avec le moyen le plus puissant et le plus général de toute activité : la vie en société. Faire exister ce moyen sous sa forme la plus solide et la plus complète sera donc l'exigence tacite de toutes les techniques spéciales, y compris surtout les techniques sociales particulières. Comment une sociologie, qui a surtout emprunté au comtisme l'idée de l'impuissance et pour ainsi dire de l'inexislencci
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de l'individu sans le secours de la société, pourrait-«lle récuser cette conclusion P
Mais ^lors une remarquable interversion se produit dans la position de la question, et qui explique, sans la justifier entièrement, l'attitude de certaines moralea (les « morales de principes ») dont nous nous sommes écarté.; Si les lois de la nature se présentaient à nous sous une; forme tellement complexe et si enchevêtrées les unes dans les autres que la connaissance en dût reculer indé- / fîniment et l'utilisation en rester précaire; mais si, en même temps, nous avions quelque pouvoir pour transformer ces lois mêmes dans le sens de nos besoins, au fur et à mesure que nous les connaîtrions en gros et que nous les utiliserions empiriquement, nous n'hésiterions pas à suivre cette dernière voie, comme la plus praticable et la plus économique; nous( nous appliquerions à rendre la nature plus sûre et plus maniable ; et la question se poserait à nous de savoir dans quel sens agir pour obtenir ce résultat fondamental et général. Or n'est-ce pas précisément à peu près le cas oîi se trouvent la science et l'art sociologiques, puisque l'homme et les sociétés sont ici l'objet de la connaissance, et simultanén^ent, la matière, le moyen, l'agent, et le but de l'activité ? Modifier la nature interne de l'individu humain de manière à la mieux adapter à la vie sociale ; transformer l'organisation des sociétés de manière à en rendre les réactions plus faciles à prévoir et à provoquer, voilà quel sera le double problème qui se posera ; et l'on y reconnaîtra aisément, élucidé, nous l'espérons, par les analyses qui précèdent, le problème que se pose intuitivement la morale courante.
A ce point de vue la moralité est définie, non par telle ou telle règle particulière de conduite, mais comme la condition générale d'un art social possible. Si, en effet,
notre art social est imparfait, ce n'est pas seulement parce que la société est imparfaitement Gonnue; on pourrait dire arec plus de vérité encore qu^ c'est principalement parce qu'elle n^êxiste pas encore, du moins sous la forme où la technique en serait réalisable.
Demandons-nous, çn effet, dans quelles conditions la régularité et la certitude des réactions (du moins une ré^larité susceptible d'être formulée e.i une certitude susceptible d'être utilisée) atteignent leur maximum chez un être vivant. Nous yerrons que ce maximum est aux deux pôles extrêmes de son développement : au pôle de l'activité purement réflexe et au pôle de la volonté tout à fait intelligente. Certaine et régulière est la réaction de l'enfant qui crie 30US une excitation douloureuse; certaine et régulière la réponse du mathématicien à qui l'on demande la mesure de la circonférence.
Un art social parfaitement sûr arriverait donc à se constituer dans deux cas extrêmes, qui ne sont sans doute que des limites, mais des limites qu'il importe de bien apercevoir si l'on veut comprendre la position du problème. 11 pourrait d'abord, se constituer à l'égard d'une société qui serait pour ainsi dire à l'état de pure animalité et dont toutes les actions seraient comparables à des réflexes; et c'est toujours, on le sait, à ce point de vue que se place la sociologie de M. Durkheim. Dans ce cas, en effet, faute de prévision, les conséquences, futures de l'action n'en modifient pas la détermination, qui reste purement causale et mécanique. Mais ce cas, d'abord, n'est approximé que dans les sociétés les plus rudimentaires ou sur certains points très restreints de la vie des sociétés plus avancées. Dès aujourd'hui, sommes-nous certains, par exemple, que, sur le point oh l'épiderme des sociétés (la théorie excusera ce langage) est resté le plus sensible et la réponse la plus automatique, lorsqu'il s'agit de l'offense de l'étranger
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à rhonneur ou au droit de la nation, la réaction, ordinaire, la guerre^ se produirait? Mai$ surtout, comme nous Tavons montré, cette hypothèse est ici peu intéressante, puisque si Ton suppose un art social, on suppose par cela même une prévision des résultats, ce qui exclut l'automatisme chez celui qui prévoit- Nous prévoyons les mouvements d'un automate, parce que nous ne sommes pas lui.Mads il cesserait d'être automate s'il prévoyait. Là où l'art social serait développé, l'automatisme aurait donc disparu. Il faut, dans ce prem^ier cas, que cet art rester extérieur à son point d'application : tel le machiavélisme d'un homme supérieur et cynique qui jouerait à son gré des instincts d'un peuple, enfant. L' « art social » correspondant à cette sociologie Utàturaliste serait tout au plus l'art de la tyrannie, ou V « art royal » du Politique.
A l'autre limite, les. réactions sociales aiuraient leur plus haut degré de sûreté et de maniabilité là où la conduite sociale serait le plus généralement réfléchie, le plus parfaitement intellectualisée. C'est cette situation qu'on peut déjà entrevoir dans certaines relaitions économiques et juridiques, dans lesquelles chacun peut savoir avec précision quelles sont les conditions et quelles seront les suites de ses actes, parce que des lois explicites et certaines ont défini le terrain sur lequel l'action peut se mouvoir, en ont limité les répercussions, en ont assuré l'intégration harmonique dans le système de l'ordre collectif. Et Tart social correspondant serait, comme on le voit, celui d'une démocratie autonome, éclairée, parfaitement disciplinée au respect de la loi qu'elle-même aurait faite.
C'est qu'en effet la société réelle a une double existence. En un sens elle est dans la mesure où elle est nature et spontanéité pure. Son unité organique est alors faite d'inconscience. L* <( âme collective » doit sa réalité relative k Tefifacement des individus, à cette unanimité irréfléchie
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qui atteste qu'aucun n'a réellmnent pensé ce que tout le monde admet, et qui ne résulte que de l'entraînement et de la contagion imitative. Mais la société existe aussi et surtout en tant qu'elle est association consciente et aystématique, fondée aur le consentement et 1^ contrat; et alors son unanimité est au contraire faite, non de contrainte, mais d'entente, non d'imitation et d'inconscience, mais de pensée commune à tous; elle résulte de la claire vision par tous des mêmes vérités et de la participation aux mêmes biens; elle consiste non en une soumission aveugle à une tradition pesante, mais en efforts convergents vers un avenir conçu et désiré d'une seule ftme.
C'est quand elle développe en elle œtte seconde existence que la société est vraiment société (i). Mais dans cette mesure même elle a cessé d'être une a nature » au sens, où l'entendait M. Lévy-Bruhl, une chose qu'on connaîtrait et qu'on utiliserait comme les vents et les chuïes d'eau. Elle est, suivant l'admirable vue de Kant, comme un monde nouveau, qui imite sails doute la nature par la régularité et la sûreté de son fonctionnement, mais que la volonté humaine a superposé à la nature brute, et qui 36 conforme à nos fins parce qu'il en émane. Ce n'est plus alors la sociologie qui rend la morale possible, c'est an contraire la morale qui tend à fonder une société que rhomme puisse penser et dont il puisse disposer. L'esprit établit son règne sur Vanimalité sociale : « et creabuntur et renovabit faciem terrœ ».
Deux conditions, qu'on démontrerait facilement être au fond homogènes, s'imposent à la constitution progressive de ce nouveau monBe social : le développement de la ratio* nalité dans l'individu et celui de la contractualité dans la société. Par là nous retrouvons encore la vérité concrète incontestablement enfermée dans la morale formelle, dont
(1) Voir plus loin, p. 184 et suivantes.
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le double tort est seulement de méconnaître d'abord que la morale a unQ première assise sociale plus immédiate et plus matérielle, de présenter ensuite cette vérité même du formalisme comme posée a priori et dans l'abstrait, au lieu de la fonder sur les raisons d'expérience qui y conduisent très sûrement.
La rationalité dans l'individu (i) : car aucune réaction sociale ne sera assurée ni précise, aucun ordre social stable nj8 pourra s'organiser tant que les individus seront sous le régime de la passion, de l'instinct, de l'hétéronomie, à moins qu'on ne redescende dans cette direction au-dessous du niveau où il n'y aurait plus même d'humanité. L'idée kantienne d'une norme supérieure d\zniversalité se trouve ainsi aisément justiiiée à un point de vue positif. Mais d'une part cette norme qui domine en effet, par son extension, la variété indéfinie de ses contenus contingents, n'est cependant fondée que sur le résultat d'ensemble qu'on peut en attendre : de permettre, avec la réalisation d'un ordre social, celle de toutes nos fins en général. £t la valeur de la Raison n'est pas tirée de sa généralité abstraite; elle résulte d'un pouvoir de compréhension et non d'un caractère d*extension* D'autre part cette même règle, sociale surtout par ses fins, implique, loin de l'exclure, la critique individuelle à l'égard des opinions i^ssues de la tradition collective ; et la valeur de la Raison ne lui vient pas, comme pour le positivisme extrême, de ce qu'elle serait un produit social, mais de ce qu'elle tend à produire la véritable société. L'expérience est faite dès longtemps pour nous, et d'autres la renouvellent douloureusement, de oei qu'il y a d'instable et de caduc dans une discipline tout extérieure faite d'inégalité, de soumission sans examen et
(1) Cf. Bougie, La Démocratie devant la science, p. i^i^^- <F. Alcan) M. Bouclé rappelle en particulier V « Habeas animum » qu'Ostrogorski assigne comme devise à la jJémooratie.
d'autorité sans contrôle. La critique, quoi qu'en ait pensé Comte, n'est que superficiellement et provisoirement anarchique, elle est en réalité organisatrice.
La contractualité sociale : l'organisation artificielle, législative ou contractuelle, est ici la mesure de la perfection possible de notre? connaissance comme de notre art. Nous ne connaitrooa jamais bien la société que dans la mesure où nous l'aurons faite (i). Une nature qui nous est donnée nous restera toujours par quelque côté impénétrable, et par conséquent, au point de vue pratique, féconde en surprises et en déceptions. Et cela est au moins aussi vrai, M. Lévy-Bruhl nous le fait très justement sentir, de la réalité morale que. de la réalité physique. Elle a beau nous être familière, elle ne nous en. est pas moins obscure. Mais tandis qu'à l'égard du monde physique nous n'avons, pour dissiper Fobscurité, qu'un seul moyen, l'observation patiente et rigoureuse, à laquelle d'ailleurs il se prête mieux, nous avons, à l'égard de la réalité sociale, une autre ressource, celle de la transformer systématiquement de manière à bien connaître au moins ce que nous y aurons mis. L'artificiel n'est d'ailleurs pas l'arbitraire, puisqu'il est en chaque instant conditionné par l'ensemble de la réalité sociale ou naturelle déjà donnée en même temps qu'il est guidé par la forme générale d'une organisation sociale rationnelle et contrac-
(1) M. Lévy-Bruhl trouve « ingénu Taveu » que nous ferions ici de notre a répugnance à accepter jusqu'au bout l'idée d'uiM nature morale ». Mais il n'y a ici ni aveu, ni répugnance; et s'il y a de l'ingénuité, c est celle de l'observateur qui aime mieux reconnaître un fait original que de maintenir « jusqu'au bout n un système qui s'en accommode mal et ne se vérifie qu'en deçà de ce fait. Si nous admettons que les sociétés se font eUes-mêmes en partie, ce n'est pas de notre part « une croyance ». Oui ou non les hommes établissent-ils des constitutions, lont-ils des lois, fondent-ils des institutions? £t fonctionnent-elles, sinon à notr^ entière satisfaction et en remplissant toutes nos prévisions, du moins de manière à réaliser nos fins avec quelque approximation ? Il faut bien l'admettre, à moîiis d'avoir une certaine <( repu» gnance » à <( avouer » les faits. V. plus haut § 1 p. 69.
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tuelle. Par là encore Tartifice ne s.e réduit pas à un simple n acte de volonté » et suppose au premier chef, comme nous l'avons montré avec insistance, l'emploi de moyens appropriés. Il n'en reste pas moins qu'il transforme la réalité en y introduisant quelque chose de mieux connu. La sociologie naturaliste s/est bien souvent inscrite en faux contre la « manufacture » sociale : l'évolution, qu'elle aime à invoquer, ne semble pas ratifier cette condamnation; et l'art social,* qu'elle prétend fonder, a des exigences qui ne permettent pas davantage de la maintenir.
Résumons-nous et concluons :
Que la morale soit sociale et purement sociale dans toutes les acceptions du mo{, c'est une opinion dans laquelle ce nouvel examen de la question ne peut que nous confirmer. Cela n^ suffit certes pas pour qu'elle puisse être dite scientifique, ni qualifiée de science- Mais c'est peut-être une condition nécessaire pour qu'elle devienne positive.
Dirons-nous maintenant qu'elle doit devenir propfement sociologique, et peut-on la définir comme une technique, dont la sociologie serait la base scientifique? Ici une réponse simple ne suffit plus.
La morale nous apparaît comme comportant deux niveaux superposés, deux aspects qui d'ailleurs, dans la réalité, ne se séparent jamais entièrement. Il y a la morale faite et qui assure le présent; et il y a la morale qui se fait, celle qui prépare l'avenir, non sans parfois, en effet, compromettre la parfaite stabilité du présent, ni, par suite, sans paraître immorale, lorsqu'on la juge aux critères que peut fournir la morale faite.
Celle-ci, et celle-ci seule, présente, dans la plus large
144 ârUDES DE MORALE POSITIVE
mesure la forme d'une technique en tant que la société donnée se comporte comme une nature. Mais la connaissance qu'elle utilise n'est point une connaissance scientifique générale et fixe, analogue à la physique. C'est une connaissance objective, sans doute, mais limitée, relative et changeante comme son objet. Si cette notion ffun « art moral rationnel », comparable à une technique scientifique, est valable, ce n'est donc pas, suivant nous, pour un avenir lointain et même problématique, où l'on supposerait réalisée une véritable « physique sociale » ; c'est au contraire pour le présent et par rapport à l'action immédiate. Non seulement cela, et cela seul, semble possible, mais c€ïla semble nécessaire. Ne serait-il pas bien étrange de reconnaître, en principe, l*ëxcenence et la valeur positive d'une certaine attitude pratique, et d'en reculer indéfiniment l'adoption? D'autant mieux que, conformément aux vues du « pragmatisme », c'est peut-être en' commençant par l'adopter qu'on en accroîtra la validité. Si nous devions un jour agir en ingénieurs sociaux au moyen d'une science véritable des sociétés, nous devrions, dès à présent, en user de même avec la connaissance empirique dont nous disposons.
Mais, d'autre part, ce n'est là qu'une partie et qu'un aspect de la morale. Car l'action contribue à organteer la société et à la faire autant qu'à l'utiliser. La sodologîe purement naturaliste se présente sur ce point comme un système aussi a priori et aussi simpliste que bien d'autres, quand il oppose à la naïve observation des faits la rigueur d'une méthode et l'étroitesse d'une théorie dont ils s'accommodent mal. A ce niveau supérieur la morale cesse visiblement d'être comparable aux techniques physiques, chimiques, çt même biologiques. Les rapports entre le savoir et le faire s'y intervertissent et c'est Vaction qui soumet alors la société aux formes de la pensée rationnelle, pour mieux assurer Vaction elle-même. Est-ce
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à dire que Taction, à partir de oe moment, serait arbitraire et sana règles? Nous ne le croyons pas, mais c'est une tâche entièrement nouvelle que d'essayer de déterminer d'une nïanière critique et rationnelle ces règles que les métaphysiciens pensaient trouver toutes faites dans une intuition supérieure. Seulement il faudra savoir se résigner ici à de simples probabilités et accepter la nécessité du risque. Nous sommes aujourd'hui assez habitués à l'idée que la nature n'est pas sortie toute faite d'un acte créateur unique et définitif, mais qu'elle a du elle-même, dans s.es créations, tâtonner longuement et faire de multiples essais avant d'arriver à des œuvres viables. Comment, dans cette création supérieure d'une société rationnelle et harmonique, l'homme pourrait-il éviter de tenter quelques épreuves sans issue et d'eaquisser quelques ébauches sans avenir?