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LA ROUE DE TYCBÉ, NÉMÉSIS, FORTUNE

Mais maintenant nous rencontrons la Fortune dont la roue est devenue le symbole ordinaire et célèbre, et où la roue a perdu son sens de symbole solaire. La roue est alors l'emblème de la mobilité, de la volubilité des choses humaines. Mais il faut noter que comme emblème de la Fortune la roue a un doublet ou un substitut : quand la Fortune n'a pas la roue, elle aie globe. Roue et globe alternent l'un avec l'autre; ce sont évidemment les transformations divergentes, les doublets d'un même syimbole. Roue, boule et disque ont même signification.

C'est de Rome que nous est venue la « Roue de la Fortune » ; le seul fait que Rome nous l'a transmise montre comme cette croyance était entrée dans les idées et dans les pratiques de la vie quotidienne. Les documents anciens confirment cette constatation ; on y voit que Rome a donné un développement et une importance considérables au culte de la Fortune, surtout au temps de l'Empire. La Fortune devient alors la divinité de la Destinée par excellence, la divinité d'une époque où bon nombre d'esprits cherchaient à donner une forme philosophique et abstraite aux conceptions religieuses.

Mais si Rome a donné tant d'importance à la Fortune et à sa roue, ne la tenait-elle pas de la Grèce? En Grèce, Fortuna nous apparaît à la fois comme Tyché et comme Némésis. Nous n'avons pas à nous préoccuper de cet apparent dualisme ; ce sont des dédoublements de la même idée et Némésis comme déesse n'apparaît pas encore au temps d'Homère. Ce sont des allégories per-

sonnifiées sous Tinfluence du langage^ et sans doute aussi de l'art, quand elles ont été représentées aux yeux d'une façon matérielle.

D'où vient le type plastique de la Déesse à la Roue ? Nous serions heureux d'avoir sur ce point l'avis des archéologues, nous voulons dire des archéologues qui ne se bornent [pas à classer et à décrire les monuments, mais qui en établissent l'histoire et en cherchent l'origine. A une époque où l'on n'avait pas encore démontré, comme on Ta fait aujourd'hui, l'influence de l'Asie sur Tart^ la civilisation et la religion de la Grèce, Wieseler pensait que la roue de la Fortune et de Némésis leur venait d'une Vénus asiatique ^ Ce serait donc un symbole que la Grèce a reçu tout fait de l'Asie par les représentations figurées^ et, comme il arrive le plus souvent dans ce cas, elle a cherché un sens à l'image qu'elle ne comprenait pas. Elle a fait du symbolisme rationaliste, et ce symbolisme est entré à son tour dans les croyances, et notre civilisation occidentale devait en hériter*.

« Vénus asiatique, » nous disait M. Wieseler. Traduisons cette expression en langage objectif: cela veut dire une représentation féminine avec la roue comme attribut. Comment expliquer ce type? Pour nous il y a deux interprétations possibles, et nous les indiquons en laissant aux assyriologues le soin de décider lequelle des deux se concilie avec les faits connus de la mythologie et de l'art des Assyriens. De quel sexe était le dieu du soleil dans l'Asie Antérieure? S'il était femme^ car le soleil est du genre féminin chez plusieurs peuples, la déesse asiatique à la roue serait le soleil lui-même; s'il était homme, comme il parait établi par les monuments que nous venons de reproduire, elle est sa parèdre, c'est-à-dire son dédoublement. Ce dédoublement est une conséquence de l'anthropomorphisme. Dès que le dieu

1. Wieseler, De Scala, p. 16-17. Cf. p. 10 : Deam quœ Grœce appellabatur Tv^TQ a Venere origine non fuisse diversam, statuunt gravissimarum rerum arbilri.

îi. Nous croyons aussi que c'est du même type que dérive la Victoire qu'on représente si souvent les pieds posés sur un globe dans les monuments romains de l'époque impériale.

est compris comme homme, l'esprit humain ne conçoit pas qu'il soit seul; on lui donne une épouse, et cette épouse est le reflet de sa nature, de sa puissance et de ses attributs. Nous ne prétendons pas que cette explication s'applique à tous les ménages divins, mais elle s'applique à un certain nombre.

La Fortune nous paraît donc sortir, par l'intermédiaire d'une image, d'une divinité du soleil; et, à ce propos, nous ne pouvons nous empêcher de nous souvenir que chez les Romains la fête de la Fors Fortuna était fixée au 24 juin, c'est-à-dire placée au solstice d'été. La Fors Fortuna était une des plus anciennes divinités de Rome, bien plus ancienne que ces Fortunes aux noms si nombreux où s'égarait à l'infini le type divin que l'on adorait à Rome. Le temple de la Fors Fortuna avait été élevé par Servius Tullius, et sa fête était une des plus populaires et des plus joyeuses de Rome *.

Cette création d'un dieu féminin, dédoublement du grand dieu du ciel, peut aussi trouver son explication philosophique : nous la prenons à saint Augustin, quand il dit « qu'on peut bien attribuer à la Fortune les événements du monde, pourvu qu'on appelle de ce nom la volonté même et la puissance de Dieu* ».

La Fortune avec ses noms divers devint dans le monde romain une des divinités le plus souvent invoquées : c'était comme une Providence invoquée par ceux qui interrogeaient avec anxiété leur destinée et l'avenir. L'homme qui partait en voyage s'adressait à elle sous le nom de Fortune du retour, Fortuna redux; de nombreux ex-voto lui étaient consacrés pro salute, itu et reditu, et les inscriptions en font foi. Les attributs spécifiques de la Fortuna redux étaient soit le gouvernail, quand il s'agissait de voyages en mer, soit la roue, quand il s'agissait de voyager sur terre; la roue ici représentait en même temps ridée du char avec lequel s'accomplissait le voyage '. C'est une

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