‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 10 sur 45 · CIRCÉ COMPARÉE · texte numérisé non relu

CIRCÉ COMPARÉE

meurtrier, et la regardaient comme l'agent des morts subites (1). La légende de Circé renferme un accident de ce genre. Elpénor, le compagnon d'Ulysse dont les Circéites montraient le tombeau, éveillé par le bruit du départ, encore allourdi par les fumées du vin, se jette* par inadvertance du haut de la terrasse où il s'était couché. « Les vertèbres de son cou sont brisées, dit le poète, et son âme descend chez Hadès. » C'est bien un cas de mort subite, un exemple d'crror lunaticus (2). Au fonds, il n'a nul rapport avec la fable, et n'est pas mieux à sa place là qu'ailleurs. Mais il entrait dans la légende générale de Circé, divinité lunaire, et Homère ne l'a pas oublié. Une mort subite, à la suite d'une chute, se rapporte aussi à la légende d'Artémis. Une esclave infidèle a vendu à des pirates Taphiens, le fils de son maître. « Nous avions navigué six jours. Le septième, Artémis frappa la femme. Comme une mouette, elle tomba avec bruit dans la cale (3). »

(1) Hom. 11. YI, 205, iiS. Ibid. XIX, 59. - Od. XI, 172, 198 - XIV, 477. — XVII, 201. — XXI, GO, 80. Tous ces exemples regardent ries femmes, femme d'Aétion, do Bellérophon, etc. Achille regrette qu'Ariômis n'ait pas tué Chryséis, lorsqu'il la fit prisonnière. La mort subite d'Elpénor, si notre interprétation est juste, serait une exception dans cette nomenclature.

(2; Hom. Od. X, 559, èz §è ot </.vyJri'j àazpayiDMV ixys, -Inj^rh S' '«:tâo;§c Y.v.T?ij.Oî-j. Le même récit se reproduit : XI, 50.

(,3) Od. XV, 479. Le dessin que nous donnons en tète de ce travail reproduit un miroir actuellement au Musée du Louvre et qui nous a été obligeamment indiqué par M. Henzey. Le miroir est de bronze et conserve de nombreuses traces de la dorure primitive. C'est sans doute l'original du dessin reproduit dans Overbeck. Mais le savant antiquaire n'a eu sous les yeux qu'une copie infidèle et incomplète.

Au point de vue mythologique, le miroir donne à la flgui'e d'Elpénor, fci effacée dans le texte, une importance considérable. Elpénor y est

On a vu enfin Artémis assimilée à Hécate, en relations avec le monde souterrain, usant du pouvoir des métamorphoses. Circé a les mêmes relations, use du même pouvoir. Elle ne pénètre pas, comme Hécate, dans les enfers ; mais elle en connaît tous les mystères et y initie Ulysse. Elle lui dit la route à travers l'Océan, le bois sacré de Perséphone, dont les arbres sont stériles, le rocher où se réunissent le fleuve des flammes et le fleuve des larmes : le Pyriphlégéton et le Cocyte. Elle lui dit la largeur et la profondeur de la fosse où il doit verser les libations de vin, de lait édulcoré et d'eau, saupoudrées de farine, le sacrifice de la brebis et du béUer noirs, brûlés tout entiers en l'honneur de Perséphone et d'Hadès, les ombres des trépassés qui viennent puiser un peu de vie dans le sang des victimes, et les prières des morts. Ce sont de véritables prescriptions liturgiques, et Homère fait assister ses auditeurs à une initiation dans les règles. On doit remarquer en effet que le culte des morts, tel qu'il est indiqué ici, ne passa jamais dans la religion commune, et on se trouve en droit de penser que le poëte nous a conservé une trace de cérémonies funèbres, éteintes de son temps avec le culte de Circé, mais qui jadis avaient été pratiquées. Au contraire, la doctrine de la mort, indiquant un état des âmes après une vie ou glorieuse et bienfaisante, ou obscure et inutile, a passé facilement des poèmes homériques dans les croyances communes, et la philosophie grecque n'a guère été au-delà.

représenté comme le seul acolythe d'Ulysse dans sa rencontre avec Circé. Toutefois le premier rôle appartient à celui-ci, dont l'épée est dirigée contre la Déesse, ija flèche d'Elpénor n'est pas posée sur l'arc, mais tenue à la main, comme une menace éventuelle.

Les récils des encliantements dans l'antiquité classique sont ordinairement très-sobres de détails. Lorsqu'ils ne sont pas une imitation d'Homère, ils se contentent d'indiquer la métamorphose qui en est le résultat, sans que l'analyse puisse se prendre à rien pour trouver l'origine et le développement d'une croyance si extraordinaire aux yeux de la raison, si générale cependant chez les peuples et les individus sans culture. Le récit d'Homère embrasse au contraire tous les détails épars chez ses successeurs, et si quelque lumière peut être jetée sur l'idée que se faisaient les Grecs du pouvoir des enchantements, c'est à lui qu'on peut la demander ; il touche aux temps oii elle a pris naissance, et il a dû, mieux que personne, en conserver la tradition. Le lecteur ne s'étonnera donc, pas de l'étendue que je donne à cette partie de mon travail.

A''oici le récit d'Homère.

. « Mes compagnons s'arrêtent sur le seuil; ils entendent Circé chantant, à l'intérieur, d'une voix mélodieuse, pendant qu'elle filait une grande toile, divine, tels que sont les ouvrages des déesses, délicats, gracieux et éclatants. Politès, leur capitaine, qui m'était le plus cher et le plus considéré, parla le premier : « Amis, là dedans chante en tissant sa toile — et toute la maison en retentit — une

déesse ou une femme. Hâtons-nous de l'appeler. » Mes compagnons lui obéirent. Et aussitôt, Circé, sortant, de sa chambre , ouvre les portes brillantes et les invite. Tous ensemble, dans leur folie, la suivent. Euryloque seul resta, soupçonnant quelque piège. Elle les introduit, les fait asseoir sur des pliants et sur des sièges. Pour eux elle délaie dans le vin de Pramnos du fromage, de la farine et du miel jaunâtre. Mais elle ajoute au mélange une drogue malfaisante, pour leur (1) faire oublier leur patrie. Ils boivent; et aussitôt, les frappant de sa baguette, elle les enferme en la porcherie. Ils prennent la voix, la tête, les soies et le corps des pourceaux ; mais leur intelligence reste saine, comme auparavant. Ainsi ils sont enfermés gémissants et la Déesse jette devant eux lès glands du chêne etdel'ilex, etlesbaies du cornouiller, nourriture habituelle des porcs immondes. »

La scène se renouvelle avec une variante, lorsqu'Ulysse, averti par Hermès, et muni de l'herbe Môly, icomme préservatif, vient délivrer ses compagnons.

(( Je me dirige vers la demeure de Circé, et mon cœur s'agitait en mille projets. Je m'arrête sur le seuil, et je crie.

(1) Le Lotus (Od. IX, 84, sq.) a la même vertu. « Celui qui goûtait au fruit sucré du Lotus ne voulait plus donner de ses nouvelles aux siens, ni retourner dans sa patrie. Il voulait rester parmi les Lotophages en mangeant du Lotus, et ne plus s'en aller. ■>

Le Népenthès fait oublier, non la patrie, mais tous les maux, même la perte des parents. (Oc. IV. 221).

Ce sont là les formes poétiques de l'effet produit par les boissons fermentées. Le vin se retrouve en effet dans la mixture d'Hélène comme dans- celle de Circé, et le Lotus sucré rappelle ou les cidres, ou l'hydromel.

Elle aussitôt sort de son appartement, ouvre les portes brillantes et m'invite. Et moi je la suis, le cœur affligé. Elle m'introduit et me fait asseoir sur. un siège à clous d'argent, d'un travail riche et exquis. Elle met sous mes pieds un escabeau. Dans une coupe d'or, elle prépare le mélange, et y jette une drogue, avec une intention mauvaise. Après qu'elle me l'a présenté et que j'ai bu sans être charmé, elle me frappe de sa baguette en disant : (( rentre aussi à retable et vautre- toi avec tes compagnons, d Moi alors, tirant mon épée aiguë, je m'élance sur Circé, comme si je voulais la tuer. Elle pousse un grand cri, se prosterne et me prend les genoux et sanglottant me parle ainsi : « Qui donc es-tu parmi les hommes? quelle est ta ville et quels sont tes parents ? La terreur me prend à voir que tu as bu mes drogues et n'es pas charmé. Jamais, jamais nul autre n'y a résisté après en avoir bu, après y avoir touché des lèvres. C'est toi sans doute, l'habile Ulysse, dont Hermès, le Dieu porteur de la baguette d'or, m'annonçait fréquemment l'arrivée, au retour de Troie, sur un navire. Si c'est toi, remets ton épée au fourreau, et montons sur ma couche, pour sceller la foi entre nous. î « Circé, lui dis-je, comment veux-tu que je te inontre de la douceur lorsque tu as fait des porcs de mes compagnons, lorsque tu me retiens ici, et qu'avec un dessein perfide, tu m'invites à entrer dans ta chambre et à monter sur ta couche pour me rendre nu, lâche et énervé ! Non, je ne le ferai point, à moins que tu ne consentes, ô Déesse, à me jurer un grand serment que tu ne médites point une nouvelle perfidie. » Je me tais, et elle fait le serment que je lui demandais. »

Le pouvoir attribué àCircé dans ce passage est de la magie. Si le mot ne (1) se trouve pas dans Homère, la chose y figure souvent ; elle est contemporaine du premier développement de l'intelligence humaine et des reUgions Aryennes. Circé n'exerce pas son pouvoir magique par la seule puissance de la volonté, auquel cas ce pouvoir ne serait plus de la magie, mais une manifestation d'omnipotence divine ; elle a besoin d'instruments déterminés, en qui réside le pouvoir lui-même : la baguette (/•âêSo;), un mélange de drogues, (-/.vswv), et une formule (stto;?). Ces trois instruments représentent les seuls moyens d'action sur les personnes et sur les choses à la disposition de l'homme (2).

La baguette de 'Circé n'est qu'un simple bâton, une

■ (1). Le terme employé par Homère est 7roXyyâ|0f/.ay.oç, Od. X, 276. Le même mot s'applique aux môdocins. II. XYI, 28. La magie dans ces temps ne diffère pas de la science. Mais il y a des degrés.

(2) Od. XITI, 429. Athénô touche Ulysse de sa iagueile pour le métamorphoser en mendiant. Le terme ï-î]j.â.a(iv.-zo s'emploie pour exciter les chevaux avec le fouet. Cf. Od, XVI; 172. II. XXIV, 3A3, Od. V, 47. Le Caducée de Mercure est aussi une baguette, pôS^oq. 11 a, comme la baguette de Circé, le pouvoir de contraindre (Od. XXIV, 5). Hermès s'en sert pour pousser les âmes des morts dans la demeure d'Hadès. Il s'en sert aussi pour éveiller et pour endormir les vivants, véritable métamorphose [ihid. et II. XXIV, 345). 11. XI, 624. Le v.uzewv se retrouve en cet endroit, comme mélange ayant un pouvoir reconfortant. C'est encore de la magie. Il contient, comme celui de Circé, du vin Pramnien, de la farine et du fromage de chèvre. Le miel y manque. L'hymne à Gérés, 210, lui conserve aussi un caractère magique-, car il est composé suivant les prescriptions de la Déesse. Dans les temps historiques, c'est un brouet, à l'usage des pauvres gens. Théoph. Car. IV. 1. La formule est employée une seule fois sur trois opérations magiques : II. X, 320. Elle est très-caractérisée dans Théocr. Idyl. II.

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branche coupée à l'arbre du chemin, sans orneràent, sans signe symbolique. Elle a toutefois une longue histoire. C'est la canne où s'appuie le voyageur, la houlette dont le berger dirige ses troupeaux. C'est la massue, la première arme, qui devient, par modifications successives^ l'épée, la lance et la flèche. C'est aussi le sceptre des Rois (1). Dans les choses de la paix, le bâton est le manche de la hache, du marteau, du boyau, après avoir été hache, marteau, boyau. Il a été tout cela, parce qu'il est un levier. Il est resté un levier pour le commun du peuple, mais entre les mains des rois et des devins, conservateurs par excellence de toute bonne tradition, il a maintenu la haute signification qu'il avait à l'origine, et figure, à peine déguisé, dans les fêtes du pouvoir (2), comme dans les prodiges des magiciens, des fèes^ des sorciers. En tant que levier, le bâton a été en effet le premier révélateur des forces mécaniques, et il a écrit la première page -de la physique. Mais les magiciens n'ont pas écrit la seconde page, et ne sont pas devenus physiciens. En possession de l'instrument, ils l'ont confondu avec un agent ; ils n'ont pas compris que l'instru-

(1) Parmi les titres d'honneur du bâton figure la coutume des Rhapsodes de porter à la main un bâton ou rameau d'olivier, pendant qu'ils chantaient leurs vers. Homère est un Rhapsode. pa^^M^ô;, pa-|(wS()g. Cf. Eust. 6, 16. EtiMd. 104, 24. « Tous les porteurs de bâtons ne sont pas bâtonniers; bâtonnier est une dignité, » « §t«tpé/DEt ô

(2) Le bâton d'Achille {2y.r,Kpo)i) est agrémenté de clous d'or. Il- I, 216. Celui d'Agamemnon paraît n'avoir aucun ornement. IL a été privé seulement de ses feuilles et de son écorce par l'airain. Ulysse emploie son sceptre, qui est d'or, selon sa nature non oubliée de levier, pour châtier Thçrsite. II. Il, 265 .

ment n'était rien sans celui qui l'employait, et que si l'instrument déplaçait les forces, il ne les produisait pas. Le bâton ou le levier leur ayant paru doué de la force, ils ont cru qu'ils avaient conquis toute force avec la conquête du levier. Ils n'avaient plus rien à chercher, et ils se sont arrêtés.

Circé donne un vrai coup de bâton à Ulysse et à ses compagnons (1). Eustathe ne le voit pas et explique par un contre-sens. Pour lui il y a là un exemple de la magie par contact : Sî 'ln-«y^ç. La magie par contact est moins ancienne. Lorsque les fées opèrent leurs métamorphoses par contact, les auteurs des contes ont perdu le sens du bâton, considéré comme levier. Ce n'est plus qu'un signe, non un instrument de force. La force ne réside plus en lui^ mais dans la volonté toute-puissante des magiciennes (2).

(1) « Cendrillon alla cueillir la plus belle citrouille qu'elle put trouver

et la porta à sa marraine Sa marraine la creusa, et, n'ayant laissé

querécorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fût aussitôt

changée en Un beau carosse tout doré Elle dit à Cendrillon de lever

la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en

un beau cheval Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a pas quelque

rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.... La fée prit un des trois

rats, et, l'ayant touché il fut changé en un gros cocher. » > La fée

toucha, de sa baguette, tout ce qui était dans le château -. gouvernantes,

filles d'honneur, etc elle toucha aussi tous les chevaux Dès

qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous. » V. Cendrillon et la Belle au bois dormant.

(2). Toutefois, on peut trouver beaucoup d'exemples, d'une époque indéterminée où le pouvoir reste attaché à l'instrument, et non à la personne. En sorte que lorsque l'instrument change de main, le possesseur acquiert aussitôt la puissance : l'anneau de Gygés, la lampe merveilleuse, etc. Ces deux instruments ont une affinité évidente avec les forces mécaniques. L'anneau de Gygés se déplace, la lampe est frottée pour produire un effet.

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De même que la baguette, le mélange magique de Circé a son origine dans les profondeurs de l'histoire de l'homme. Les poêles nous ont représenté les premiers Grecs se nourrissant des fruits de la forêt et de la chair crue du gibier. Mais Prométhée apporte le feu ; Déméter enseigne l'art de cultiver le blé, et de cuire le pain ; Dionysos tire le vin du jus de la grappe. Le gibier rôtit à la broche ou bout dans les marmites. Les ragoûts arrivent, c'est-à-dire, les mélanges. On s'aperçoit que les mélanges produisent des résultats autres que chacune des substances mélangées. On constate le pouvoir des combinaisons. On écrit la première page de la chimie, qui ne sera pas suivie d'une seconde page, parce que l'impatience de savoir et de pouvoir ne permettra pas les longues observations, et qu'on attribuera aux combinaisons des effets autres que ceux qui ont été observés. A ce moment d'arrêt de la science, il n'y a ni trompeurs ni trompés. La bonne foi du magicien est parfaite ainsi que la crédulité du peuple. Le magicien enivre, endort, guérit ou tue, au moyen de certaines combinaisons de substances ; ce sont là autant de transformations dont il dispose. Il le sait, mais ne comprend pas qu'il y a une limite à ces transformations et qu'il ne dispose que de celles-là même. Le peuple va plus loin. Privé même de la petite science du magicien, les plus simples transformations le jettent dans la stupeur, et il croit que l'homme en état de produire ces simples transformations, a le pouvoir d'en produire d'autres en nombre infini, a tout pouvoir, en un mot, sur la nature. La vanité du magicien se fortifie ainsi de la crédulité des ignorants.

MA6ICTENNE. 51

Le mélange préparé par Circé, dont Homère détaille si curieusement (1) les éléments : fromage, vin, miel et farine, pour lier le tout, ne donnera pour résultat qu'une bouillie innocente^ quoique d'une digestion difficile; mais la part de vin qui y entre a une certaine valeur symbolique. Les Grecs d'habitude ne boivent que le vin trempé ; Circé emploie le vin de Pramnos pur. L'ivresse peut donc venir après la boisson. Nous disons encore que l'ivresse abrutit le buveur, et le poëte traduit en fait l'idée que nous exprimons par une métaphore. L'abrutissement de l'ivresse est une véritable transformation. Au mélange innocent Circé ajoute une drogue malfaisante pour effacer le souvenir de la patrie. Cette drogue n'est pas nommée et on doit supposer qu'elle n'est autre chose que la force du vin séparée du vin lui-même. Nous avons déjà rapproché de cette drogue le Lotos qui a la même vertu, et la liqueur versée par Hélène à Télémaque, qui est Népenthés (Nvî7réve£ç) et fait oublier les chagrins. C'est encore la force du vin ou d'un narcotique qui n'est entrée qu'à demi dans la science, et reste dans le domaine du surnaturel (2).

(1) On peut comparer aux opérations magiques de Circé celles de la reine Labe dans les mille et une nuits (histoire du roi Beder). Les deux légendes offrent de telles analogies qu'on peut croire qu'elles dérivent d'nne même source.

(2) Les compagnons d'Ulysse boivent d'abord le mélange qui doit leur faire oublier leur patrie. Mais ils ne sont transformés qu'après le coup de baguette et renonciation de l'ordre, à ce qu'il semble résulter du texte. Ce texte ne doit pas être serré de trop près. En définitive, les buveurs n'ont pas oublié leur patrie. " Leur intelligence reste saine, dit le poëte, et ils sont enfermés gémissants. » Ces détails appartiennent à Homère-, ils sont de l'homme.

La parole est aussi une force comme les instruments et les combinaisons. Elle excite le courage ou la peur, la colère ou la douceur, la haine ou l'amour. Elle apaise aussi bien qu'elle excite. Elle opère sur celui qui en subit la force une véritable transformation : elle fait d'un sage un fou, d'un brave un poltron, d'un poltron un brave. A ce titre elle figure nécessairement dans la magie. Elle écrit la première page de la morale et de la psycologie qui, dans ces temps^ ne sera pas suivie d'une seconde page. Les magiciens ne deviendront point moralistes uniquement parce qu'ayant reconnu certains effets de la parole, ils lui attribuent des effets autres. « A ton tour, dit Circé à Ulysse, entre dans l'étable et vautre-toi avec tes compagnons. » C'est l'expression d'un ordre qui, dans certains cas, peut être suivi d'effet, à condition que l'obéissance suive l'ordre, et que celui qui commande, ait la force ou l'autorité. Circé s'imagine, et c'est là précisément le fait de magiCj que l'autorité est dans les paroles elles-mêmes. Les paroles qu'elle emploie sont l'expression simple de sa pensée, sans alliance de grimoire. La formule d'Ali-Baba « Sésame, ouvre-toi » est d'une magie plus avancée. L'autorité, la force de la formule est renfermée dans le mot Sésame, et non dans l'ordre donné. On sent venir le temps où les formules les plus puissantes seront composées de mots privés de sens, lesquelles se transmettront à travers toutes les générations jusqu'à la nôtre, débitées et reçues avec la même simplicité.

La guérison des compagnons d'Ulysse offre une seconde scène de magie avec des variantes intéressantes.

« Circé traverse la grande salle, sa baguette à la main, va ouvrir les portes de l'étable et en fait sortir des (animaux) semblables à des porcs de neuf saisons. Ils se tiennnent devant elle ; et Circé, allant de fun à l'autre, les frictionne d'une autre drogue. De leurs membres tombent les soies qu'avait fait naître la drogue funeste donnée par l'auguste Circé. Sur le champ ils deviennent des hommeS;, plus jeunes qu'auparavant, plus beaux et plus grands d'aspect. Ils me reconnurent et s'attachèrent chacun à mes mains. Ils furent pris du désir de pleurer, et toute la maison retentit de leurs gémissements. La Déesse elle-même en eût pitié. »

On retrouve dans cette scène les éléments magiques de la première, sauf la parole. Mais le bâton ne paraît pas être employé comme tout à l'heure, et il figure uniquement comme signe. La drogue est employée à l'usage « externe « et non « interne ». Le poète prend soin de la distinguer de la première, ce qui confirme ce que nous avons dit des rapports de la magie avec la science, à l'origine. On avait déjà observé les effets des agents chimiques sur l'organisme ; on savait que des agents différents produisent différents effets; on usait des agents chimiques à l'intérieur et à l'extérieur. C'est la part de la science. Les agents produisent des effets en dehors de leur énergie propre : c'est la part de la magie.

La première scène offrait comme celle-ci la notion d'un poison. Le vin pur de Pramnos a en effet ce caractère, puisqu'il fait perdre la mémoire et abrutit ; de même la pommade qui fait tomber les soies. Cette pommade n'est

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