‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 9 sur 45 · CIRCÉ COMPARÉE A ARTÉMIS · texte numérisé non relu

CIRCÉ COMPARÉE A ARTÉMIS

Circé n'est pas armée de l'arc comme Artémis ; mais elle est en relation constante avec les animaux sauvages : « Autour du palais étaient des loups de montagnes et des lions qu'elle avait apprivoisés par ses drogues puissantes. Loin de s'élancer sur mes hommes ils se dressaient en remuant la queue comme font les chiens autour du maître, quand il revient du festin, dans l'attente d'une friandise. )> La forêt est giboyeuse aussi, et Homère y montre Ulysse en chasse; détail qui n'avait pas échappé aux anciens commentateurs. On doit donc penser que Circé a été chasseresse autrefois, et que si elle ne l'est plus maintenant c'est que le mythe homérique la représente à un moment dé son développement postérieur à cehii oii elle l'était réellement.

Les animaux apprivoisés se retrouvent d'ailleurs dans la compagnie des divinités lunaires (1). « La Déesse arrive sur l'Ida, mère des fauves. Derrière elle venaient les loups blancs, remuant la queue, les lions aux yeux étincelants, les ours, et les panthères' agiles, insatiables de la chair des faons. » Artémis elle-même fait traîner son char par quatre

(1) C'est d'Aphrodite ( AijjpoStT/;) qu'il est question. Mais dans l'hymne homérique Aphrodite a pris la place de la grande divinité Phrygienne, Cybèle, qui n'est qu'une lune. Nonnos 48, G54, parle d'un temple d'Aphrodite Cybelis. Cybèle, la mère des Dieux, a des aflinités avec les loups et les lions, comme Circé et Artémis. Macrob. Sat. I, 21. montre Attis sur un char traîné par des lions. Les statues d'Adargatis sont accompagnées de figures de lions. L'hymne hom. XIII dit que la mère des Dieux aime <• le bruit des castagnettes et des tambours, le son perçant [§pô'Mç) des flûtes, le cri des loups et des lions, aux yeux tors. »

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biches qu'elle a. saisies à la course ; et Théocrite la fait suivre de fauves apprivoisés (1).

Circé et Artémis offrent encore le caractère commun de la chasteté, en entendant ce mot dans le sens d'un célibat habituel, qui repousse toute union. La rencontre de chacune des deux déesses avec Ulysse ou Endymion n'est en effet que l'expression d'un phénomène astronomique tout-à-fait accidentel et qui, en ce qui concerne Artémis, n'a pas sensiblement altéré la croyance générale des anciens dans sa chasteté. La fable homérique de Circé, dont le fond est précisément sa rencontre avec Ulysse a nui, au contraire, à l'idée que s'en sont formée les Grecs après lui, quoiqu'elle conservât encore des indices reconnaissables d'un caractère antipathique à tout amour, par exemple, les animaux qui entourent sa maison, le traitement qu'elle réserve à tous les étrangers qui s'y présentent, la solitude où elle vit, et que ne troublent pas même les Dieux. Son union avec Ulysse n'est pas même volontaire ; elle obéit au Destin ; et se sépare de lui sans regret. Avant lui elle vivait seule ; elle vivra seule après lui (2).

La solitude de Circé comme celle d'Àrtémis, est toute élégante et gracieuse. Les hautes salles de son palais sont

(1) Il s'agit dans ce passage (Théocr. Id. Il, 65 sq.) d'une fête dans le bois sacré d'Artémis La statue de la déesse était portée dans la procession, et derrière venaient « des bêtes sauvages, en foule, parmi lesquelles, une lionne. » La Diane du Louvre est accompagnée d'une biche. Quelques représentations de la Diane d'Ephèse montrent deux cerfs à ses côtéS: (Ghabduillet. 1495, 1497).

(2) "Aw/7 est une épithète consacrée à Artémis, comme celle A'àfporépv. Od. V,123 ; XYIII, 201 ; XX, 71.

tendues de ces tapisseries, œuvre interminable des femmes et des Déesses ; les dressoirs supportent les aiguières, les coupes, les vases d'or et d'argent ; les armoires sont pleines de riches étoffes, les sièges sont recouverts de tapis, et ornés de clous d'argent (1). Quatre suivantes, « nées des sources des bois et des fleuves » tiennent en ordre cet intérieur digne d'une jeune Déesse. Elles accompagnent ses chants, elles filent à côté d'elle ; elles lui aident à remphr envers Ulysse les devoirs de l'hospitahté qu'elle accorde malgré elle.

C'est là leur rôle actuel, et il est difficile de se faire une idée claire de celui qu'elles ont pu remplir dans le mythe primitif, le poëte ne nous ayant point dit leurs noms, et ayant réduit leurs attributions à des fonctions purement domestiques. Leur nombre même est une obscurité, parce qu'on ne sait comment l'accommoder (2) avec les origines diverses qu'il leur attribue, sources, fleuves et forêts, pères et mères de quatre nymphes seulement. Il faut supposer qu'à une époque antérieure, elles étaient aussi nombreuses

(1) L'intérieur d'Artémis peut se recomposer avec les passages suivants, uniquement choisis dans les poèmes homériques : hymne XXVII, pass. II. XYI, 183, 205. Ibid. IX, 533. Od. IV, 122. Aucune autre divinité ne rivalise avec elle en élégance.

(2) Eust. in Od. V. 348. « Circé a pour suivantes quatre nymphes, bien appropriées à la fable. Les poètes les font généralement filles des sources, des bois, des fleuves, laissant entendre ainsi que ce sont des puissances de la nature, en état de fournir au luxe de la table de Circé par la production des fruits et des animaux qui leur est attribuée. Quelques-uns des anciens ont conjecturé, sans tenir compte de la vraisemblance allégorique, que Circé est l'année, et que les quatre suivantes sont les quatre saisons. C'est aller trop loin. Toutefois on peut dire que Circé se sert de quatre suivantes par une allusion aux quatre divisions

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que celles d'Artémis, et qu'un symbolisme relativement récent, contemporain de la déchéance même de Circé, les a réduites au nombre de quatre. Elles pouvaient dès lors représenter ou les phases principales de la lune, ou les saisons de l'année, en ce sens qu'elles étaient chargées d'approvisionner la table de Circé en fruits, en vin, en poisson, en gibier. C'est l'opinion d'Eustathe qui est très mesurée. Il est singulier d'ailleurs que les nymphes dressent avec un luxe raffiné la table d'Ulysse, et qu'elles ne mettent rien dessus que de l'eau rougie. oc Dans la grande salle s'agitent les (quatre) nymphes, chargées de la besogne

de l'année qui nous apportent successivement les délices des repas.

A^^wç fiéuTot e'ffTtv sineh) mî -îi Kt'^zv? Stazôvotç ré(T(j«p<n ^pôLzKi irpoç ixinxXoyo-j ep,tp«(7w zriç twv wpwv rsrp«7.Tvoç. y., t. v, »

La même difficulté se retrouve au sujet des suivantes d'Artémis. Dans l'hymne hom. cité, ce sont les Muses et les Charités. Dans Callimaque ce sont les filles, en grand nombre (tto^ékç) de Téthys et de Cœratos, des nymphes comiùe celles de Circé. 11 donne ensuite quelques noms qui n'appartiennent pas du tout à des nymphes : Brilomarlis, l'Artémis Cretoise, Procris, Anticlée, d'un sens douteux ; Cyrène et Alalanle, deux divinités lunaires : d'où l'on peut conclure qu'à un moment donné, le cortège d'Artémis était composé des divinités analogues qu'elle avait absorbées. Dans l'hymne in Delum, du même Callimaque, qui suit Hérodote reproduisant un chant ancien d'Olen, le poëte orthodoxe du temple Délien, on trouve des noms très-grecs de vierges venues, disait Olen, des contrées hyperboréennes, apporter leurs offrandes, à Apollon et à Artémis. Hérodote les séparait en deux groupes ; le plus ancien comprenant Argè et Opis Çkpj/i, îlîriç) ; le second Hypéroché etLaodicé (YTrsjoô^vj, AaoSt'xvj), qui paraissent aussi des divinités lunaires, des dédoiiblements de la lune, la lune considérée sous divers aspects. C'est là sans doute le premier cortège donné à Artémis. Les nymphes sont venues plus tard. En se plaçant au point de vue du naturalisme, la lune a dû avoir un cortège analogue à celui du soleil. V. Hérod. IV, 35 et Callim in Del. pass.

de la maison. L'une jette sur les sièges de riches tapis de pourpre, doublés de lin ; une autre devant les sièges dresse la table d'argent et y place les corbeilles d'or ; la troisième, dans un cratère d'argent, fait l'agréable mélange de l'eau et du vin, et dispose les coupes d'or. La quatrième apporte l'eau, et allume du feu sous un trépied immense. L'eau s'échauffe et bout dans la chaudière d'airain. Elle me conduit à la baignoire et me lave de cette eau qu'elle répand attentivement sur ma tête et mes épaules jusqu'à ce qu'elle ait enlevé la fatigue qui m'accable. Après m'a^oir lavé et parfume, elle me revêt d'une tunique et d'un manteau, et me fait asseoir sur un siège à clous d'argent, d'un travail riche et exquis ; elle met sous mes pieds un escabeau. Puis elle m'engage à manger. Mais mon cœur s'y refuse ; je reste préoccupé, ne prévoyant que malheurs. »

Les femmes de la maison d'Ulysse et de Ménélas se conduisent de la même façon avec les hôtes de leurs maîtres (1). Elles s'effacent après avoir accompli les fonctions de ménage qui leur sont départies. Les Nymphes de Circé ne se montrent qu'en deux occasions (2), à l'arrivée et au retour d'Ulysse, dans l'accomplissement des devoirs de l'hospitalité. Elles n'ont plus aucun rôle dans le mythe, et marquent ainsi plus précisément la solitude de la Déesse.

On a vu que les Grecs attribuaient à Artémis un pouvoir

(1) Hom. Od. IV, 49, sq. 296, sq. — XX, 117, et pass,

(2) Hom. Od. X, 248 — XII, 18. Dans ces passages elles sont appelées simplement «piyîîroXQt. Ovide les montre sous un jour moins grave.

•L"une d'elles raconte à un -compagnon d'Ulysse les aventures de Circé et de- Picus, envisagées comme un roman.

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