PRÉCEPTEURS DU SOLEIL
Une telle conception d'un voyage unique s'est rapidement modifiée, on en voit la trace dans les Védas (1), dès que les hommes se sont aperçus que le Soleil qui faisait son voyage aujourd'hui était le même qui avait voyagé hier, autrement dit, que le Soleil ne mourait pas, ne naissait pas tous les les jours. Dès lors la descente dans les lieux souterrains, oîi le coucher du Soleil, a pu devenir un simple épisode, placé tantôt au milieu, tantôt à la fin (2) d'une course solaire, selon qu'il était nécessaire aux légendes d'un caractère historique qui ont succédé à la première conception naturaliste. C'est sans doute à ce moment du développement du mythe solaire qu'Homère en a recueilli les
jour. Après que je me fus rassasié de larmes et de désespoir, je lui dis : "^ Circc, qui me conduira sur ce chemin? Vevsonue encore n'est arrivé chez Adès sur un navire. >■ « Tu n'auras pas, répondit Circé, besoin d'un pilote. Après avoir dressé le nicât et largué ta voile, tu resteras tranquille, et le souffle de Boréo te portera. » Od. X, 470, sq. Puis viennent les prescriptious rituelles, extrêmement minutieuses. Les instructions pour le second voyage sont au ch. XII, 35, sq.
(1) RigVéda.T. I, p. 22L
(2) Parmi les divinités solaires qui visitent Adès et en peuvent sortir, on compte, outre Ulysse, Hercule, Thésée, Bacclius. Pirilhoiis (Ilct^tÔooç) y termine au contraire son voyage « Pirithoiis et Thésée, à la vue d'Hercule, lui tendaient les mains pour qu'il les ramenât en haut. Hercule prit la main de Thésée et le releva ; mais comme il se préparait à relever Pirithoiis, un tremblement de terre le força à le lâcher. » ApoUod. bib. 2, 5, 12,6. On trouve dans Hygin, 251, une nomenclature de personnages mythologiques échappés aux.enfers : tous ne paraissent pas solaires. Alceste, femme d'Admète, Glaucus, Cérès, par exemple. Mais Castor et PoUux, Orphée, Hippolyte, Adonis, Hermès, ont tous des analogies avecle Soleil. La légende d'Hippolyle tombant de son char, comme Phaëton, a été altérée à une époque indéterminée. Ces deux divinités précipitées dans les ténèbres au milieu de leur course, ne remontaient pas au Ciel, comme Pirithoiis.
traditions. Nous Youlons établir que ce système d'instructions au Soleil était partie intégrante des conceptions primitives du Soleil considéré comme une divinité, nous chercherons ensuite la nature de ces instructions, telle qu'elle devait résulter des conceptions naturalistes.
Commençons par les exemples qui abondent dans la mythologie de l'Inde, aussi bien que dans celle de la Grèce. Dans l'une, comme dans l'autre, le Soleil n'est pas le premier né des Dieux. Avant lui se montrent l'Aurore, les Açwins, Agni, la Nuit, la Lune, et sous mille noms, Indra, l'atmosphère, en qui vivent tous les Dieux. Ce sont là, à des degrés divers, les premiers nés, les anciens, les expérimentés. Avant le Soleil ils ont parcouru la route céleste, ils en ont vu les dangers et le point précis où elle aboutit à l'Occident. Né après eux, le Soleil est souvent considéré comme leur fils, en sorte qu'une affection maternelle s'unit à l'expérience pour donner à l'enseignement un caractère réellement dramatique. Ainsi la mère de Savitri, « remet à son fils le soin d'éclairer le monde (1). — Les Dévas placent le matin le Soleil dans le Ciel (2). — Les Sages conduisent le Soleil comme un navire sur l'eau (3). — Ailleurs l'Aurore prépare le berceau, (le commentaire dit : la voie) de l'astre lumineux (4'). — Après avoir préparé la voie, l'Aurore semble appeler des yeux sa sœur aînée (5). — Comme
(1) Rig. Yétla. Tom. l,,p. 418.
(2) Ibid. Tom, II, p. 118.
(3) Ibid. Tom. II, p. 312.
(4) Ibid. Tom. I, p. 307.
(5) Ibid. Tom. I, p. 307.
l'époux suit son épouse, le Soleil suit la brillante Aurore (1), et les chevaux s'élancent dans la route, nobles, rapides, brillants. » Dans ces passages, l'enseignement n'est qu'indiqué. Pour trouver une véritable éducation du Soleil, il suffit de lire, dans le Ramayâna, les diverses initiations par lesquelles passe le héros, et qui remplissent presque tout le poëme. Dans les Védas, aussi bien que dans les épopées, les précepteurs du Soleil se changent avec une extrême facilité : l'Aurore, Yarouna, les Aswins, les Dévas, les Sages, les Ribhous.
La mythologie grecque offre la même diversité, quoique tous les Dieux de l'Olympe ne puissent être indifféremment précepteurs du Soleil. En même temps elle nous montre comment est née la croyance en la nécessité de cette éducation. La Grèce mythologique, pas plus que l'Inde mythologique, n'a compris Dieu éternel. Elle a cru que les Dieux naissaient petits, comme les enfants des hommes, et . grandissaient comme 'eux, quoiqu'ils arrivassent plus rapidement que l'homme au complet développement de leur nature (2). Ainsi elle montrait Hercule étouffant au berceau- Ci) ma. Tom. I, p. 225.
On pourrait joindre quanliLô d'autres exemples à ceux-là. <• Le royal Varouna a préparé au Soleil la large voie où il suit sa carrière ; dans une région dépourvue de route, il en a fait une pour le voyageur. » Védas. Tom. I, p. 40. — « LesRibhous (chantres divinisés) ont construit pour les Aswins un char fortuné qui fait le tour (du monde). » Ibid. 32. — « Agni a révélé à Manou la région du Ciel. . IbicL. 53. « Agni, transporte ici les Dieux sur son char. » Ibid. Tom. p. 24.
(2) Ramayâna, tr. Fauche. Tom. I, p. 10, sq. "Viçvàmitra communique à Râma les deux sciences merveilleuses : la puissance et l'outre puissance; il lui enseigne les mystères delà Gangâ (p. 35), la naissance des Marouts, etc,
deux serpents ; Hermès sortant de son berceau pour dérober avec l'habileté d'un larron consommé les bœufs du Soleil; Zeus nourri dans une caverne de Crète, loin des Dieux qui conspirent sa perte. Le mythe d'Athéné, issue toute armée du cerveau de Zeus, était d'une conception récente. Une telle croyance dérivait naturellement de l'observation des deux grands astres, au moment de leur lever (4). On les voyait d'abord comme un point brillant, se dégageant peu à peu des cîraes des montagnes comme des langes d'un berceau, passant par des phases diverses jusqu'à leur entier développement au milieu du Ciel. Alors naissaient les dangers. « Ce Dieu qui n'a point de guide, qui n'a point de lien (disaient les Yédas), comment fait-il pour monter^ pour descendre sans tomber ? » Le Soleil, dans les idées antiques, est un cocher conduisant un char, en même temps qu'un guerrier combattant : surcroît de difficultés. « Ardue est la voie d'abord ; les chevaux à peine éveillés, la montent péniblement. Au miheu du ciel est le point culminant ; à voir d'en haut la terre et les flots, la tête tourne et le cœur bat plus vite ; à l'extrémité la voie descend et il faut peser
(1) Cf. La naissance d'Apollon (H. in Apoll. v. 120, sq.). « Le Dieu jaillit à la lumière, les Déesses le lavent dans une eau limpide, l'enveloppent de langes blancs retenus par un lien d'or. Latone ne le nourrit pas de son lait; mais Thémis, de ses mains divines, lui fit goûter le nectar et l'aimable ambroisie. Aussitôt que Phébus se fût rassasié de la nourriture immortelle, le lien d'orne pût résister à ses efforts, et il se débarrassa de ses langes — et sur la terre aux larges routes s'avança à grands pas le brillant, dont les traits portent loin. Toutes les Déesses l'admiraient dans l'étonnement. Délos toute entière se couvrait d'or, en regardant le fils de Latone et de Zeus. » Dans ce passage, d'une incontestable antiquité, le naturalisme est à peine déguisé.
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sur les rênes. Téthys qui attend en bas tremble que le char ne soit précipité dans les flots. Nulle ville, nulle maison, nuls temples sur la route; elle va à travers des dangers et des figures monstrueuses. 11 faut éviter les cornes du Taureau, l'arc du Sagittaire, les dents du Lion, les pinces énormes du Scorpion, les pinces du Cancer, à l'affût des deux côtés. » Hélios est le seul précepteur de Phaëton. C'est un père qui instruit son fils, et ne se contente pas d'un enseignement préliminaire et général, mais du seuil de l'Orient suit avec angoisse la marche du jeune imprudent: a Où vas-tu, mon fils ? ménage le fouet qui blesse ton attelage. Evite les étoiles fixes et le chœur des planètes. Prends garde que le fougueux Orion ne te tue de son glaive, que de sa massue enflammée le vieux Bouvier ne te frappe, que dans son ventre immense la baleine céleste ne t'engloutisse, que le lion ne te déchire, que le taureau de l'Olympe courbant la tête ne t'atteigne de sa corne de feu. Crains le Sagittaire et ses flèches inévitables. » Dans d'autres légendes solaires, on voit les précepteurs se succéder ainsi que l'ont montré les Védas, et suivre tous les pas du Dieu (1) avec la même tendresse dramatique. Dans l'éducation d'Héraclès interviennent les Dieux et les hommes. Il apprend d'Amphitryon l'art du cocher, d'Eurytos, celui de l'archer ; d'Autolycus, laklte; de Castor, l'escrime; de Linus, la musique. Athéné lui fait présent d'une armure dans la guerre contre les Minyens, de cymbales d'airain pour
(2) Ai S âipoL ■KÔ.fTKt Qâaêîov àQxw.rat. Hom. h. in Apoll. 135. Dans Nonnos, 38, 306, Clymène palpite de joie h la vue de Phaëton sur son char. As/jzofisvv! l7r«)>),îT0 yà.çi\j.omiprfrrtp.
disperser les Stymphalides. lolaos, son cocher, a son rôle dans la lutte contre l'Hydre. Ainsi qu'Ulysse va consulter sur sa route le devin Tirésias, Hercule va à la recherche de Nérée, le surprend endormi, et le lie, et ne le lâche point qu'il n'ait appris de lui où se trouvent les Pommes et les Hespérides.
Athéné se montre dès le commencement de l'expédition des Argonautes pour donner le plan du navire — ce qui rappelle l'Aurore préparant le berceau du Soleil. — Les navigateurs trouvent en Thrace le devin Phinée, aveugle comme Tirésias, qui leur apprend comment ils pourront éviter les Symplégades. — C'est ainsi qu'on trouve dans les Védasles Sages mettant le Soleil sur sa voie et le conduisant comme un navire sur l'Océan. — L'intervention des sages et des devins se manifeste aussi par la voix de la proue du navire, faite d'un chêne de Dodone et douée du don de prophétie. Le poëme orphique substitue à la proue prophétique Orphée, un devin, un sage. Sur le territoire du Colchide, Médée, une déesse lunaire, que les Grecs ont faite sœur de.Circé, apprend à Jason à mettre sous le joug les taureaux d'airain ; elle le guide vers la toison.
Les résumés d'ApoUodore, vraisemblablement tirés de poëmes perdus, suffisent à montrer que les précepteurs n'avaient pas manqué à Persée pour l'aider à la conquête de la tête de Méduse. ApoUodore divise le voyage en trois étapes, (le matin, le midi, le soir?) Pendant la première, Athéné et Hermès l'accompagnent jusqu'à la demeure des filles de Phorcos. Pendant la seconde, les filles de Phorcos le conduisent chez les Nymphes qui possèdent les chaussons
aîlés, la besace et le casque qui rend invisible. Hermès reparaît encore pour l'armer de la faucille d'acier. Ainsi protégé, il parcourt la troisième étape et tranche la tête de Méduse.
Le voyage de Bellérophon n'est l'objet que d'une mention dans Homère ; mais le mot important s'y trouve. Bellérophon tue la Chimère, « en suivant les prodiges des Dieux : » ôjwv rspis(T(7t 7n6r,(Txç. Ccs prodigcs, dans le résumé d'ÂpoUodore sont concentrés dans le cheval Pégase.
Circé paraît elle-même, dans Nonnus, comme institutrice de son fds Faunos, à qui elle révèle les secrets des forêts et toute sa science.
Voilà donc encore un point constant dans la mythologie grecque. Le Soleil, considéré comme un enfant sans expérience, reçoit, à son lever, les leçons des Dieux et des Sages. Il est armé et équipé. Il sait, dans le détail, où tel danger l'attend, où tel ennemi le menace. On lui indique tous les points de repère sur sa route, et le lieu où, le soir, il s'éteindra comme ses frères aînés. Remarquons que cette éducation n'a paru possible et nécessaire que lorsque le Soleil naissait tous les jours. Autrement l'éducation bornée à une seule journée, la première, n'aurait pas laissé tant de traces dans les poèmes mythologiques.
Ce point de vue général jette, si je ne me trompe, beaucoup de lumière sur plusieurs épisodes de l'Odyssée, où le héros se trouve en contact avec Calypso, iEole, Leucothoé, Alcinoos, Tirésias, tous le conseillant sur sa route. Il explique notamment le rôle d'Athéné dans le poëme. Ulysse la retrouve toujours à côté de lui dans un
danger pressant, lorsque tout autre appui lui manque. Elle lui échappe dans Ogygie, dans l'île de Circé, sans doute parce qu'elle ferait double emploi; mais elle reparaît à Schéria, à Ithaque, et fait trembler les prétendants à la vue de son égide dans l'épisode final. Cette continuelle- intervention d'Athéné, aussi bien que la présence de Médée dans le rapt de la toison d'or est la justitication de Circé. Les Déesses lunaires, dans les idées grecques, pouvaient être institutrices du Soleil. Souvent on les voyait briller au Ciel après le lever du Dieu. Elles pouvaient lui enseigner les mystères d'une route qu'elles venaient de parcourir.
Hermès s'est montré déjà dans la légende de Persée, comme précepteur ; il n'est donc pas surprenant de le retrouver dans celle d'Ulysse. Son intervention, par l'emploi de la magie, offre un caractère particulier. Médée aussi s'est servie de la magie pour instruire Jason. Elle lui a donné la drogue destinée à endormir le dragon. Les chaussons aîlés et le casque de Persée appartiennent également à la magie. On doit conclure que la magie fait partie de l'éducation du Soleil. Mais dans quel but ?
Rien n'est plus commun dans les Védas que la qualification de magiciens donnée aux ennemis des Dieux, aux nuages, à cause de leur aptitude à se transformer d'un instant à l'autre. C'est une croyance bien ancienne, et non effacée encore, qu'un pouvoir magique ne peut être annihilé que par un pouvoir magique supérieur. Tous les vieux contes sont remplis de faits de ce genre. Hermès a donc sa place légitime dans la légende d'Ulysse. 11 représente la magie supérieure des Dieux, et la plante
Môly, que les Dieux seuls connaissent et que seuls ils peuvent arracher, est l'instrument naturel de cette magie des Dieux.
Il n'y a pas anomalie d'ailleurs à considérer Circé comme un danger pour Ulysse, et ensuite comme institutrice d'Ulysse. Ce rôle double est rigoureusement exact. Au moment de l'éclipsé, le danger existe, et Hermès intervient. Mais Circé n'est pas toujours en conjonction; et l'éclipsé terminée, elle reprend le rôle, que" nous avons vu appartenir aux divinités lunaires, d'institutrice du Soleil.
La substitution du navire qui porte Ulysse, au char qui est son attributj comme Dieu solaire, s'est opérée 'trèssimplement par l'analogie qui nous fait "encore employer ïriétaphoriquement des termes tels que la vague de l'air, et les ondes sonores. La mythologie de l'Inde confond fréquemment les deux espaces infinis, le Ciel et l'Océan qui se reflètent mutuellement, et les véhicules qui servent à les traverser. « Pouchan, sur tes vaisseaux dorés tu traverses l'Océan de l'air (1). » ce Aswins, pour venir jusqu'à nous, montez sur votre navire,. ou attelez votre char (2). » Et ce passage déjà cité : « Les Sages dirigent le Soleil comme un navire sur l'eau (3). t> Indra est un Océan « où se lèventles jeunes Aurores, où se rendent les sept torrents du Ciel (4). )) Les épopées grecques, en plus d'un endroit,
(1) RigYéda. Tom. 11,496.
(2) Ihid. Tom. I, p. 88.
(3) Ihid. Tom. II, p. 312.
(4) Ibid. Tom. II, 470. — Ibid- III, p. 321. ■■ Indra et Agni ouvrent les portes de l'Océan aérien, formé de 7 sources. » Ibid. I, p. 228. « Les Aswins ont sauvé Boudjyousur leurnavire aérien, qui s'élève au-dessus des eaux. » Ce navire a cent gouvernails. Il est donc conduit par cent nautonniers.
Chez les Egyptiens, le Ciel est aussi un Océan, séparé de l'Océan terrestre au moment de la création. • Les astres y opèrent leurs révolutions, qui sont toujours des navigations. L'Océan céleste a ses divisions, ses îles et ses rivages. La course du Soleil est souventfigurée