LES TROUPEAUX DU SOLEIL
les compagnons d'Ulysse qui dérobent les vaches du Soleil ; ce qui revient à- dire que le Soleil se dérobe lui-même, ou que les compagnons d'Ulysse, les Roudras, se confondent avec Vritra, leur ennemi immortel. Mais quoique les éléments du drame soient renversés, en quelque sorte, dans leur action, le drame n'en existe pas moins avec tous ses éléments ; et ce drame se passe au Ciel, non en Sicile, sur la terre grecque.
Les troupeaux de brebis qu'on ne retrouve pas, si je ne me trompe, dans les Védas, sont observés dans une autre légende solaire des Grecs, Hercule ravissant au dragon, qui les garde, les pommes des Hespérides (1). La fable de Jason en offre un troisième exemple ; et la toison d'or enlevée par lui offre plus d'un, point de ressemblance avec les pommes enlevées par Hercule. Ce sont encore des brebis que garde Apollon, esclave chez Âdmète. 11 paraît donc que les Grecs ont substitué, dans leurs légendes solaires, aux vaches védiques, grassement nourries dans les larges et humides vallées de l'Inde, les brebis qui convenaient mieux aux
(1) Dans Hygin, Hercule tue le dragon, gardien des pommes. Àpollodore, donne une variante : <■ Prométhée avait défendu à Hercule de ravir lui-même les pommes. Il lui avait ordonné de charger Atlas de cette besogne, pendant qu'il supporterait à sa place le firmament. Atlas alla donc cueillir trois pommes chez les Hespérides, et les donna à Hercule. • Hyg. XXX. ApoUod. bibl. 2, 5, II. Il n'est pas nécessaire de faire remarquer combien cette défense rappelle celle de Circé à Ulysse. Mais le texte d'Apollodore, pas plus que celui d'Homère, ne permet de deviner ce que signifie une défense, faite à un Dieu Soleil de dérober des pommes ou des brebis, c'est-à-dire la pluie. Cette confusion dés attributions du possesseur et du voleur, d'Indra et de Vritra, échappe à tout essai de critique.
dé- DANGERS DU CIEL
collines desséchées de leur pays. Mais ils ont très-rapidement oublié le sens des unes et des autres ; et les religions helléniques n'ont pas conservé, comme celles de l'Asie, dès les temps d'Homère et d'Hésiode, les troupeaux des Dieux.
H. Le second épisode concerne Charybde et Scylla, il est d'une telle étendue, tellement compliqué d'éléments disparates que je ne puis me flatter d'en donner une interprétation de tous points satisfaisante, quoique le sens général et essentiel n'en soit pas douteux. Voici d'abord le texte fidèlement traduit.
« Au delà (des Sirènes) surplombent deux roches, où mugit le grand flot d'Amphitrite, (la déesse) aux yeux d'azur. Les Dieux bienheureux les appellent Planctae (errantes). Les oiseaux ne les franchissent point (sans péril), ni les Colombes timides (Péîéïades), quand elles portent l'ambroisie au père Zeus ; toujours en effet la pierre polie en écrase une, et le Père en envoie une autre pour parfaire le nombre. Jamais ne leur a échappé navire (monté par) des hommes, arrivé là ; et les épaves et les cadavres y sont ballottés par le flot humide, et des tempêtes d'un feu meurtrier. Un seul vaisseau, voyageur marin, les a traversées : Argo, le souci de toiis, quand il revenait du pays d'Eétés. Et même il aurait été jeté contre les grandes roches si Eéra ne l'avait poussé outre, parce que Jason lui était cher. »
« Il y en a deux. La première atteint le ciel de sa cime aiguë. Une nuée profonde court tout autour, jamais dissipée ; et le sommet n'en est éclairé ni l'été ni l'automne.
CHARYBDE ET SGYLLA. 95
Aucun mortel ne la pourrait escalader ni en descendre, eût-il vingt pieds et vingt mains, tant la pierre est lisse, et semblable à un marbre poli de tous côtés. »
Au milieu de la roche est une grotte profonde, tournée vers les ténèbres et l'Erèbe. C'est de ce côté que tu dois diriger votre navire creusé (dans le bois), brillant Ulysse. Du pont du navire, un homme, dans la fleur de la jeunesse, ne pourrait lancer une flèche jusqu'au fond de la grotte qu'habite Scylla, aboyant étrangement. Sa voix est d'un chien nouveau-né ; mais elle même est un monstre malfaisant. Nul ne se réjouirait de l'avoir vue, fùt-il assisté d'un Dieu. EUe a douze pieds, tous difformes, et six longs cous, terminés chacun par une tête horrible, et dans (chaque gueule) trois rangées de dents épaisses et serrées, pleines d'un noir carnage. Une moitié (de son corps) est plongée dans la caverne profonde ; et, hors de l'abîme effrayant elle étend ses têtBs. Elle pêche ainsi en quêtant çà et là les dauphins, les chiens, et parfois un cétacé énorme, tel qu'en nourrit la bruyante Amphitrite. Nul matelot ne se vant& de l'avoir, sans dommage, évitée sur son vaisseau. De chacune de ses têtes efle ravit un matelot du navire. »
« La seconde roche est un rescif. Tu la verras, Ulysse, près de l'autre, à portée de javelot. Un grand figuier y pousse, aux feuilles florissantes. Au dessous, la divine Charybde engloutit l'eau profonde. Trois fois par jour elle la vomit, trois fois elle l'engloutit. Puisses-tu ne te point trouver là quand elle engloutit. Car tu ne serais point arraché au mal, même par Erisichton (qui ébranle la terre). Bien plutôt approche-toi de Scylla, et pousse vivement ton
navire ; car il vaut mieux que tu regrettes six de tes compagnons que tous à la fois. »
« Elle parla ainsi, et je lui répondis : ce Si pourtant — dis le moi, Déesse, sans me tromper, — si pourtant je puis échapper à la funeste Charybde, frapperai-jc l'autre, quand elle aura navré mes compagnons ? » Je dis, et la grande Déesse reprit : « ]\Ialheureux ! peux-tu songer encore aux œuvres de guerre et à la fatigue (1) et ne te point soumettre aux Dieux immortels ? Scylla n'est point mortelle ; c'est un fléau immortel, affreux, redoutable, sauvage et inéluctable, contre lequel il n'y a nul recours. Le mieux est de la fuir. Car si tu t'attardes auprès de la roche à t' armer, je crains que, renouvelant son attaque, elle n'atteigne et n'emporte de chacune de ses têtes autant de tes compagnons. Ecarte-toi au plus tôt, et appelle haut Gratseis, mère de Scylla, qui l'a enfantée pour le malheur des hommes, afin qu'elle l'empêche de s'élancer une seconde fois. ))
De ce texte il faut éliminer, comme nous avons fait pour les troupeaux divins, les éléments réels et géographiques que la suite naturelle du récit épique amenait dans l'esprit du poète, puis étudier en eux-mêmes les éléments évidemment dépourvus des caractères de la réalité, e'est-à-dire purement mythologiques.
(1) C'est un caractère certain de la divinité autrefois attribuée à Ulysse, que ce courage qui ne s'abat jamais et lui fait traverser toutes les épreuves. II est indiqué dans plusieurs épithètes : âmôso;, Sïoç, ttoIvtIkç, et chez les Latins : patiejis Ulysses. Dans Thrinacie, ses compagnons épuisés lui reprochent de ne point avoir pitié d'eux, parce qu'il est de fer. Tzépi toi y-évog, ov^é ri 7uï« ■/.â.y.vsig. ri pi. vu uov^i fftS-fljosK TiâvTK T£TU7.T«t. (Od. XII, 280). Le feu est àxâjxaç. II. "V, 4.