‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 24 sur 45 · CHARYBDE ET SCYLLA · texte numérisé non relu

CHARYBDE ET SCYLLA

Homère entend sans contredit parler du détroit de Sicile dont les points les plus singuliers ont conservé les noms qu'il leur donne, et qu'ils portaient sans doute déjà de son temps : Charybde etScylla. Dans tout détroit comme sur un fleuve, le voyageur poussé par le vent ou le courant, est le jouet d'une illusion. Ce n'est pas lui qui marche, mais les rivages qui viennent à lui, et les rochers et les écueils qui se déplacent pour le heurter. De là les Planctae, les pierres mobiles, les pierres qui marchent. De loin ces pierres se rapprochent de façon à ne pas permettre aux navires de se glisser dans l'intervalle, elles deviennent Symplégades (1)., écrasantes. Dans tout détroit des Méditerranées, le mouvement du flux et du reflux, presque insensible ailleurs, est manifeste. Celui de l'Euripe, entre l'Eubée et l'Attique, avait particulièrement frappé les Grecs avant qu'ils eussent été témoins du phénomène sur

(1) lvy.nlriyi>Ssç, («rûv, nlvjiTiTa) roches heurtantes, écrasantes. n>.«7-/.T«t, de nXâÇofAKi, roches errantes. Les Planctee ont dans Homère les deux propriétés. « Toujours, dit-il, la roche polie écrase une des Colombes. » Sur le passage du Jason à travers les Planclse écrasantes. Eustathe observe que le héros a traversé les Symplégades, non au retour de Colchide, mais à l'aller : en conséquence, Homère s'est trompé, au jugement d'Eustalhe. La mention de Jason dans l'Odyssée montre que, du temps d'Homère, la légende de Jason n'avait pas encore été fixée ; c'est-à-dire qu'il n'existait pas d'Argonautiques. Elle fait supposer aussi, ce qui est très-important, que le voyage de Jason suivait la même route que le voyage d'Ulysse. Cette supposition prend une certaine valeur quand on remarque que Jason part de chez Eélés, c'est-i'i-dire du pays d'Orient, comme Ulysse part de l'île jEœenne qui est aussi l'Orient. Les épiques postérieurs ont tout brouillé. Du temps d'Homère, les deux héros, partant .d'Orient traversaient les Planète. En maint endroit, les roches sont appelées Gyanées (bleuâtres). Nous reviendrons plus tard sur cette épithète.

l'Océan. De là les trois mouvements d'absorption et de résorption attribués à Charybde. Scylla est comparée par Eustathe à une huître accrochée au rocher ; elle ressemble mieux à une poulpe gigantesque, à un Kraken ; et les vilains animaux de cette catégorie sont extrêmement nombreux sur toutes les côtes occidentales de l'Italie, dans les anses et les baies abritées où la transparence de l'eau permet de les voir à une grande profondeur « quêtant çà et là. )7 Elles n'ont pas la taille de Scylla ; mais les anciens ont pu en voir d'énormes, lorsque leur aspect repoussant en faisait dédaigner ou craindre la pêche.

A ces trois faits, dont l'un est une pure illusion, se bornent les éléments réels du récit ; le reste appartient à la mythologie.

C'est de la mythologie que cette formule, déjà employée au sujet de l'herbe Môly ; ce Les Dieux appellent ces roches les Planctœ. )) Et le nom que les hommes leur donnent, quel est-il ? Homère ne le dit pas parce qu'il ne le sait pas. Il l'a trouvé dans les hymnes, et ne le retrouvant pas dans la langue des hommes il a, dans sa bonne foi, employé la formule pieuse qui le justifie. Cela veut dire que les Planctse ne sont point des roches réelles occupant un heu géographique, quoique Homère l'ait cru. Remarquons qu'il les fait traverser aussi par Jason sur le navire Argo. Les épopées postérieures ont donné au voyage de l'Argo une autre direction, et placé les Symplégades au détroit de bosphore, avec autant de raison que l'Odyssée les plaçant au détroit de Sicile, ou que les

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Héracléïdes plaçant (1) les colonnes d'Hercule au détroit de Gadès. Tous ces détroits, bordés de roches mobiles, où s'engage le char du Soleil, sont un même détroit, placé par les Grecs aux limites de plus en plus reculées de leur monde géographique, mais dont le lieu n'a jamais été sur la terre. Il faut le chercher au Ciel, et le champ de l'hypothèse s'ouvre trop largement pour permettre une solution immédiate.

Si les hymnes anciens entendaient les animaux étranges qui forment le Zodiaque, — duquel la conception n'a pas eu d'autre base que la croyance même que nous étudions, c'est-à-dire les dangers que devait affronter le jeune Soleil dans sa course diurne, — il se trouvait autant de détroits célestes que de signes, et le Soleil passant d'un signe à l'autre, passait autant de fois de Charybde à Scylla. Les deux dangers alternatifs, le dilemme se retrouvait au passage même dans certains signes : entre les cornes du Taureau, les griffes et la gueule du Lion, les pinces du Scorpion. Ce n'est pas par un simple caprice d'imagination que les astronomes Grecs ont ainsi disposé la course du Soleil ; ils obéissaient à un sentiment qui datait de l'origine même de la rehgion. Mais Homère n'a pas eu connaissance du

(1) ApoUod. bibl. 1, 5, 10. « Le dixième travail d'Hercule fut le rapt des vaches de Géryon qui habitait l'île d'Erythée, voisine de l'Océan. Elles étaient rouges, gardées par EuryLion, et le chien Orthros (le lever). Hercule se dirigea donc vers les vaches de Géryon à travers l'Europe, arriva en Lybie, et ayant traversé Tartessos, établit comme signe de son trajet, deux colonnes opposées sur les montagnes d'Europe et de Lybie. » Ces colonnes étaient probablement mobiles dans les premières traditions. Hercule les assit, les fixa {sa-rriUz),

• Zodiaque; les quelques constellations qu'il cite reposent sans cloute sur le même système ; elles sont animées, mais ne font pas partie du Zodiaque.

Les hymnes anciens n'entendaient pas non plus les planètes : quoique ces astres soient errants comme les Planctse ; parce que les planètes, quoique mobiles, ne vont pas à la rencontre l'une de l'autre ni ne sont écrasantes, ce qui est le propre des Planctifi.

Les constellations, en " dehors du Zodiaque doivent être nécessairement éliminées.

Il ne reste plus qu'une seule hypothèse, c'est que les roches errantes soient des nuées ou des orages. Le texte s'y prête aisément. Les nuées sont par excellence des Planctse, des Symplégades, en ce qu'elles sont mobiles et heurtantes. La grande roche, celle dont la cîme touche au Ciel semble conserver, dans le texte homérique la forme qu'elle affectait dans le texte primitif. Ses flancs et sa cîme se couronnent d'une nuée d'où s'échappent les éclairs et les tempêtes de feu. Au point de vue du réel, on peut trouver là une description d'un volcan. Mais un volcan n'est ni mobile ni écrasant; le réel est donc une pure addition du poète, et il reste le nuage et la foudre comme caractéristique de la plus grande des Planctae. Parmi les dangers du Ciel, l'orage devait avoir sa place. Une de ses formes les plus saisissantes est l'approche de deux nuées s'avançant de deux points opposés ; on pouvait craindre autrefois que le Soleil fût écrasé du choc, lorsque l'on voyait diminuer l'espace entre les deux et l'astre se frayer avec peine

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lin passage. La foudre et les tempêtes de feu annonçaient la lutte du Dieu (1).

L'hypothèse se fortifie encore par l'examen du récit qui, dans le chant XII, suit l'instruction de Circé. Lorsqu'Ulysse s'approche du détroit, il entend le bruit de la tempête, il aperçoit le mouvement des vagues, il sent le flux qui entraîne son vaisseau ; mais les roches disparaissent sous le brouillard ; elles restent immobiles et les dangers annoncés par Circé se concentrent dans Scylla, qui attend sa proie, en étendant ses longs cous. La scène tellurique prend ainsi peu à peu l'aspect du drame céleste dont elle conserve tous les- éléments : les nuages mobiles, la foudre, la tempête qui agite le ciel et la mer, le Dieu et le monstre (2).

(1) Les Argonautiques d'Apollonius de Rhodes donnent, aux Planclse Symplégades, roches errantes et écrasantes, le nom de Cyanées, (Kyâvcat) bleuâtres, azurées , qui confirme singulièrement mon interprétation. Dans Homère, ce nom est souvent une épithèle des nuées. « Phœbus Apollon amena du Ciel une nuée (-/.uâvcov vs'yoç) pour proléger le cadavre d'Hector. » (II. XXIII, 188.) « Phébus Apollon enleva Enée dans une nuée (-/.ukvsï? vcçpï).v7). (H. V. 345.) » Dans quelques autres exemples, le sens est sombre, épais : H. XYI, 66. « Une nuée épaisse de Troyens l'entoure (xuâvîov vé^jo?). » On trouve, II. lY, 282, des phalanges azurées, c'est-à-dire épaisses : -/.uivtKi

(2) La caverne où Scylla se retire est le SépôBpo^j. (Vritra?) Elle rappelle la gueule de l'enfer, comme Scylla, avec ses aboiements et ses six têtes rappelle Cerbère.

Je ne dis rien de Charybde, parce que les éléments réels y prennent un tel développement qu'ils étouffent en quelque sorte le sens mythique, même au point de vue très-général où je me suis placé par rapport à Scylla. Les anciens y avaient remarqué un dédoublement de

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