‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 26 sur 45 · LES POURVOYEUSES · texte numérisé non relu

LES POURVOYEUSES

dit-il, la roche polie écrase une colombe et Zeus en lâche une autre pour parfaire le nombre. » C'est encore une observation astronomique. Des sept Pléiades connues des anciens, six sont visibles à l'œil nu ; la septième, Celeeno, toujours visible au télescope, peut être aperçue, — on en cite des exemples — par de très bons yeux, mais non pendant toute la durée de son passage. A son lever et à son coucher, elle paraît s'obscurcir, soit à cause du voisinage de deux Pléiades plus brillantes, Taygète et Electre, soit parce que sa lumière ne traverse plus les couches d'air plus profondes à l'horizon. Une légende, qui affecte un caractère liistorique, et que rapporte le Scholiasle d'Aratus, racontait que la septième Pléiade s' était retirée du groupe au moment de la ruine d'Ilion. C'était Electre, mère de Dardanus, qui portait ainsi le deuil de sa race. Aratus fait allusion à cette légende pour la réfuter aussitôt. « Les hommes célèbrent sept Pléiades quoique six seulement soient visibles à leurs yeux. Mais jamais astre n'a péri par la négligence de Zeus depuis l'origine des temps ; et le même nombre en existe. Les sept Pléiades s'appellent Alcyone, Mérope, Célseno, Electre, Steropé, Taygète^ et la vénérable Maïa. y> Aratus ne croit donc pas à la variabilité de Gélseno constatée dans la haute antiquité. Le mythe homérique n'a d'autre fondement que le fait que nous avons indiqué. Célseno disparait tous les ans avant le coucher des Pléiades, et reparaît tous les ans après leur lever (1). N'est-il pas étrange que cette observation se retrouve

(1) M. Goggia, de l'Observatoire de Marseille a bien voulu me donner sur les Pléiades de nombreuses notes qui m'ont profité.

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chez un peuple d'une autre race que les Grecs, et qu'elle y ait pris aussi une forme mythique? Les Touareg ont cette chanson (1) :

« Les (Pléiades) filles de la Nuit sont sept :

Materedjie et Erredjaot,

Mateseksek et Essekaot,

Matelarhlarh et Ellerrhaot ;

Le septième est un garçon

Dont l'œil s'est envolé. »

Si les Planctœ sont des roches réelles, placées à l'entrée d'un détroit, il n'y a nulle nécessité pour les oiseaux de les franchir ni pour les Colombes messagères de passer entre deux, puisqu'elles pourraient passer à côté. Si les Planctse sont des nuages, des Cyanées, le mythe s'explique et se coordonne aussitôt avec une extrême facihté . Elles s'étendent en effet entre le ciel et la terre, et les Colombes allant de la terre à Zeus sont forcées de les traverser. Or, dans les croyances primitives, les nuages ne sont point des vapeurs, mais des êtres revêtus d'un corps solide ; c'est une caverne, c'est un démon, un dragon, un serpent. Cette caverne qu'on a vue servir de demeure à Cacus, se retrouve même dans Homère, et Scylla y est étendue. Les nuages solides justifient tous les noms donnés aux roches mythologiques des détroits, ils sont errants, écrasants, bleuâtres.

(I) H. Duveyrier : Exploralions du Sahara. On peut dire que les Touareg ont conservé quelque souvenir des relations des Arabes avec les Grecs. Mais les Touareg, peuple nomade, observent volontiers et souvent les astres ; ils animent les constellations, comme l'ont fait les Grecs, à leur manière propre, et sans aucune réminiscence classique.

Quant à l'idée du détroit lui-même, elle résulte de la conception des nuages solides. Les Colombes se glissent à travers les solutions de continuité, évitant tour à tour les masses qui se pressent à droite et à gauche pour les écraser. Autant en doit faire le Soleil dans sa course. Pour les premiers hommes, sa grandeur apparente est sa grandeur réelle. Combien redoutables dès lors se présentent ces nuages solides, ces monstres sombres qui l'assaillent de tous côtés, d'une grandeur et d'une vitesse incomparable ! Le char du Soleil louvoie comme les Colombes entre les solutions de continuité. Ce tableau est conservé sous une forme extrêmement naïve dans les traditions des Argonautiques. Les Nymphes de Téthys, placées devant chaque écueil mouvant, se renvoient l'une à l'autre le navire jusqu'à ce qu'ayant échappé successivement aux chocs, il soit porté sans péril sur l'Océan azuré.

III. Dans la première étude que j'ai publiée des Sirènes, je les considérais, ainsi que fait Homère, comme des divinités telluriques perdues dans l'Océan, et douées d'un pouvoir meurtrier. Il me semblait que cet aspect était le premier dans l'ordre de leur développement. Le nouveau point de vue sous lequel je reviens aujourd'hui à elles me force à modifier cette interprétation. Les Sirènes telluriques d'Homère offrent le second aspect de ces divinités. Antérieurement elles ont représenté, de même que Scylla et Charybde, des phénomènes célestes. Pour préciser cet aspect primitif des Sirènes, je n'ai d'ailleurs besoin que de remettre à leur place des documents ou mal disposés d'abord, ou négligés parce que je n'en avais pas aperçu le lien avec le reste.

Ainsi je rattachais uniquement ^siph à "^upi, chaîne, parce que dans Homère le caractère le plus frappant des Sirènes est leur pouvoir d'enchaîner les navires, de les arrêter dans leur course, et j'avais négligé, ne sachant qu'en faire, ces trois mots d'Eustathe, reproduits cependant par

Suidas et HésychiuS ; Idptx, tzô.-jto. zà. aarocc — SstpvjvEç, Ta a.&TpKl

les Sirènes sont des astres, i^tprrjsç se rattache donc à idpt«, qui lui-même n'est qu'une forme de idpiog, Sirnis, l'étoile la plus brillante de la constellation du chien, et de toutes les constellations, idpioç lui-même est un diminutif de ^sip, vieux mot conservé par Suidas, comme le nom du Soleil (1). La fiUation est maintenant facile à déterminer, ^sîp est le Soleil ; 2îi>w?, un soleil diminué ; isipia, et avec un suffixe qui en fait des personnes, 's.siprcjsg, les astres, les divinités éclatantes qui ont le ciel pour demeure, leipx, chaîne, lien, n'est plus qu'un congénère de ^uprrj, se rattachant comme lui à l'idée de lumière, Platon reproduit donc fidèlement le premier aspect des Sirènes, lorsqu'il assied une de ces divinités sur chacun des cercles du peson symbolique qui tourne avec le fuseau de la Nécessité. Car les huit cercles sont les ciels difl^rents où la vieille astronomie faisait mouvoir les sept planètes et les étoiles fixes.

Il y a huit Sirènes pour Platon. Homère en compte deux en un endroit, où il emploie le duel Sstpvjvow. Il reste indécis par l'emploi du pluriel dans le reste du récit. Mais au XXIIP chant, Ulysse raconte à Pénélope, parmi ses autres

(1) L'élymolog. Mag. donne d'Antimaque la leçon -. Ssîpwa, qui est douteuse : Idpivx — tôv At« eijivj, Sîa tô a.<jrpov.

aventures, comment « il a entendu la voix des Sirènes ■ pressées (àSwâow) » et cette épithète convient très-bien à la multitude des étoiles, qui semblent se presser sans ordre sur la voûte du ciel comme des essaims d'abeilles, ou comme des troupeaux (l).

ta séduction du chant, et le pouvoir meurtrier qu'Homère attache au second aspect des Sirènes telluriques, s'attache très-bien aussi à leur preniier aspect, comme divinités sidérales. En premier lieu, toutes les langues reproduisent par un même mot ou par des mots analogues la voix, le son et la lumière. Le sanscrit Sivar, si semblable à 's.dp, veut dire à la fois briller et chanter, yâw n'est pas loin de yvjptt,

tfâai ; ôaax dc ôji, oWc ; -Aziroç, 7.«)ico, dC y-od.oç ; luX dc lOQUÏ j

canere, de canus, candidus. Ces analogies des mots pour représenter les deux idées reproduisent simplement l'analogie d'impression par la lumière sur les yeux, par le son sur l'ouïe. Une lumière éclatante, une voix éclatante blessent également l'un et l'autre organe. Elles séduisent aussi, moins intenses. L'oreille se tourne vers l'endroit d'où part le chant, la tête s'avance ; le papillon vole autour de la lumière jusqu'à ce qu'il en soit consumé. C'est déjà une séduction. Mais les Sirènes parlent en chantant, et leurs paroles sont encore une séduction. Elles veulent être les

(J) 'aSwôç se dit, dans Homère, en parlant des troupeaux de chèvres et de brebis; (II. IV, 520. Od. I, 92.) des essaims d'abeilles (II. Il, 87.). L'expression '«§wà y^mLsl'j, '«SwwTepov -/Xv.lzvi, ne signifie pas conséquemraent 'pleurer fort, pousser les hauts cris, mais pousser des cris confus.

institutrices du jeune Soleil, et se vantent de (4) savoir toutes choses. Il ne doit pas les entendre, selon la recommandation de Circé ; il s'égarerait à les chercher et à les contempler dans l'immensité des Cieux^ au lieu de suivre sa voie droite. L'idée de la chaîne astpài, rapprochée du radical ff«>, du composé tTsip-h, se reproduit dans ces représentations de la divinité gauloise de Téloquence. Les Sirènes ont dans la bouche cette chaîne qui aboutit au cœur de l'auditeur^ et le séduit, malgré lui.

En second lieu, le pouvoir meurtrier indiqué dans le poëme, par « les amas d'os, recouverts de peaux racornies, » appartient bien aux Sirènes astres , en tant qu'elles sont congénères de Sirius. Les Sirènes après avoir fatigué le Voyageur de leur confuse multitude, finissent par le renverser^ l'épuisent et le dessèchent. C'est du pur naturalisme. Dans Lycophron, le cadavre d'Ajax jeté sur les les rochers « est desséché par le rayon de Sirius. » Dans Hésiode, les ennemis d'Héraclès jonchent la terre « et leurs os recouverts d'une peau racornie, pourrissent sous les rayons ardents de Sirius. » C'est encore Sirius qui

(l) Cf. la légende d'Hercule entre la mollesse (K«7.t«) et le courage {'Apsrh)- Xénoph. àlém. II, I. C'est la répétition de la scène de l'Odyssée ; le moraliste ne laisse cependant entrevoir qu'à peine le sens naturaliste de la légende. La mollesse parle à peu près comme une Sirène, pour séduire le jeune Soleil au début de sa carrière. Mais l'Odyssée ne comporte pas le dialogue dramatique imaginé par Prodicus. Le rôle du Courage ('A^oît-â) a été rempli, avant la scène, par les enseignements de Circé.

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