LES SIRÈNES, FLÉAUX DU CIEL
leur éclat est un chant qui attire ; il est aussi un feu qui dessèche et détruit. Ce sont trois moments de développement, appartenant tous trois à la conception naturaliste, et il est probable qu'ils ont eu lieu dans cet ordre même. La détermination des Sirènes comme étoiles permet de donner le vrai sens d'un épisode de leur légende dont la place était loin' d'être fixée. Virgile, Lycophron et les mythographes latins (1) racontent qu'elles se jetèrent dans la mer de dépit de n'avoir pu séduire Ulysse. Le Pseudo- Orphée place cette catastrophe après le passage des Argonautes. Où est la vraie tradition? Chez les uns et chez les autres. Les deux traditions sont une seule tradition, comme le navire d'Ulysse et celui de Jason sont un même navire. Les étoiles brillent encore après l'aurore; mais lorsque le Soleil a commencé" sa marche, leur voix se tait ; c'est-à-dire, leur éclat s'efface ; et elles disparaissent dans la nuit. Du jour au lendemain, d'Orphée à Ulysse, elles renaîtront cependant, toujours dédaignées et toujours s'immolant. C'est un mythe analogue à celui d'Eurydice, oii l'on retrouve précisément Orphée. Eurydice est morte; mais le Soleil la ramène de l'enfer à la lumière pour l'immoler encore ; L'Aurore se flétrit à peine née.
(1) Virg. Eneid. v. 864.
lamque adeo scopulos Sirenum advecta subibat. Difficiles quondam, multorumque ossibus albos. Tum rauca assiduo longe sale saxa sonabant.
Lycoph. Cass. v. 712. Ktsvsî Sî y.ovpa.ç TvjQûoç TrctSèç zpnzXôi!;. Hyg. 125. Harum fatum fuit, tamdiu vivere, quamdiu earum cantum mortalis audiens nemo praetervectus esset. Ulysses monitus a Girce. Solis fîlia — prœtervectus est. Cf. Serv. in En. 1. c. etc.
Jusqu'ici les Sirènes n'ont pas eu d'autre nom que leur nom générique. Avec Homère elles entrent dans l'épopée et leur personnalité complexe va se diviser en un certain nombre de directions correspondantes chacune à un des attributs de leur notion première.
Une remarque préalable est à' faire sur les divers groupes dont les poètes postérieurs nous ont conservé les noms. Dans un passage de l'Odyssée, Homère, conservant fidèlement la tradition des hymnes, dit qu'elles forment un essaim (1), expression qui convient bien à leur signification première. Dans le récit du douzième chant il détermine leur nombre en une dyade. La dyade ou la triade composeront à l'avenir tous les groupes des Sirènes ; l'idée de l'essaim n'apparaîtra plus. De plus, tous les noms inclineront, sauf une exception, vers le caractère du chant, qui assimile les Sirènes aux Muses.
(1) Od. XXIII, 326. coç "Zsiprivcàv «Stvâwv ijjQà-yyov ar/.ovasv. Le neutre àStvov se joint à aTovK)(rt(j(xt pour exprimer les cris tumultueux d'une foule : II. X'VIII, 125. 'A§wâ se joint à MviXx pour signifier un troupeau nombreux. Od. I. 92 L'expression qui va le mieux à notre thèse se trouve, Il II, 87.
'HuT£ SÔVEK £t(7£ psXtlTfTâMV àSwaMV. "/.. T. )i.
« Aussi nombreux que les essaims d'abeilles qui sortent sans fin d'un trou de rocher et volent en grappes sur les fleurs de printemps, etc.
Les Sirènes de la dyade homérique, si nous nous en rapportons à Eustathe, se nommaient Agiaophémé et Thelxiépéia ('Ay^aoy^vî, eel^téKsix) celle dont la voix est éclatante, celle qui charme par les vers. Le Scholiaste d'Apollonius de Rhodes conserve cette dyade avec des variantes peu importantes : Aglaophôné et Thelxiopé ou Thelxinoé ('A7>«oywv-/î, QàStôTzvi, esX^Lvôr,). Il y joint Molpô (MoîvîTGj), l'harmonieuse, qui complète sa triade. Aristote et Lycophron donnent aussi une triade : Parthenopé, Ligéa, Leucôsia (na/jeEvônTî, aé^^k, Aev/wo-îk), dont la voix est virginale, perçante. Didyme joint à la dyade homérique une autre dyade composée de Ligéa et de Pisinoë (nEttTwôv)) dont l'esprit est persuasif. C'est un nom nouveau qu'il faut lire dans Hygin, avec Eumolpé, qui chante bien. Un seul de ces noms reste indéterminé : Leucosia, qui n'est sans doute que la reproduction de Licosa, nom actuel d'une des îles Sirénuses, qui rappelle peut-être les ossements qui blanchissent le rivage où Homère a placé les Sirènes (1).
(l) Hygin, dans son préambule donne une nomenclature indéchiffrable des Sirènes : Sirènes : Teles, Raidne, Molplieles, Tione. Scheffer propose pour les deux derniers noms : Molpe, Pisione. Nous préférons Eumolpe, Pisinoe. Quant aux deux premiers, ou Telxiopé, ils paraissent une décomposition de Telxiépéia.
Arist. de mirab. ausc : Parlhenope, Leucosia, Ligea. Au lieu de Leucosia, on trouve Leucasia dans Pline III, 13; Strabon. II, 123; Denys d'hal. 1, 53. Suivant ce dernier, Leucasia est une sœur d'Enée. • Lycophron suit le même ordre : 211, sq. Le Scholiaste cite une autre triade : Pisinoé, Thelxiépéia et Aglaopé. L'addition d'une unité à la dyade primitive a dû sans doute son origine au développement du sentiment de l'harmonie. Les deux Sirènes homériques chantaient. Plus tard une seulement chantait, l'autre accompagnait le chant avec la lyre. Plus tard encore, la troisième soutenait le chant avec la flûte.