LES SIRÈNES EN LUTTE
profondeurs marines et en conserva les îles de Sardaigne, d'Eubée et de Cypre. y>
Pendant que je chantais, sur leur écueil blanc comme neige, les Sirènes s'étonnaient, puis cessèrent leur chant. L'une jeta sa flûte, l'autre sa lyre. Elles poussèrent un grand cri parce que le moment fatal de leur mort était venu, et se jetèrent du haut de là roche dans les profondeurs de la mer. Et leurs corps se changèrent en rochers. »
Le chant d'Orphée, si curieuse que soit la révélation qu'il contient d'une Atlantide méditerranéenne, ne répond guère à cette Muse contraire, hKvzir, Moûc-k, dont parle Apollodore. On doit penser que le mythographe avait sous les yeux une Argonautique autre que celles que nous possédons, et que la Bluse contraire opposait aux séductions des Sirènes vantant les douceurs du repos, la joie sévère du travail et de la fatigue. Mais la catastrophe était la même : les Sirènes vaincues se jetaient à la mer et étaient transformées en écueils. C'est la tradition Cretoise d'Aptéra. « Les Sirènes, dit Etienne de Byzance, désespérées de leur défaite, se dépouillèrent de leurs aîles
(rà Tzzspà. Twv wawv xTziScclo'j), et, dcVCnueS blanchcS (AsuzKt),
se précipitèrent dans les flots. Les îles voisines d'Aptéra s'appellent les blanches. Aîu/kî. » De ce détail : les Sirènes deviennent blanches avant de se précipiter^ on a conclu une assimilation du groupe avec celui des Gréées [TpxLai, les vieiUes). Une telle assimilation n'aurait aucune signification. II y a là une confusion d'idées à la suite d'une confusion de mots. Lorsque le peuple racontait la fin des Sirènes, il disait : les Sirènes devinrent les Blanches, le^
écueils blanes ; mais tout le monde ne connaissait point les écueils blancs, et le substantif est devenu un adjectif. Les écueils Asw.Kî ne sont qu'une forme de Asv/M<7tx, où est jeté le cadavre d'une des Sirènes (i) ; et delà roche d'un blanc de neige (vtyôst?) oiji elles s'asseient pour chanter.
Lycophron place aussi la lutte pendant le voyage solaire : « Ulysse tuera les filles d'Achéloûs, d'une chute volontaire se plongeant au sein des fiots Tyrrhènes, où les entraîne le fuseau fatal. L'une sera rejetée par la vague au pied de la tour de Phalère, sur les bords du Glanis, où les habitants lui élèveront un tombeau et honoreront Parthénopé de libations et d'hécatombes annuelles. Leucôsia, poussée sur le promontoire d'Enipée occupera longtemps l'île qui lui devra son nom. Ligéa sera transportée à Térina, noyée. Des matelots l'enseveliront dans le sable du rivage, auprès des tourbillons de l'Ocinaros. s
Même dans ces légendes mythologiques je crois trouver un peu d'histoire ; et ces tombes de Sirènes autour du golfe de Baïa me semblent conserver la trace d'un culte éteint. Aptéra possédait un temple des Muses, Moyo-sîov, et ce temple me paraît aussi un élément historique de la lutte, comme les statuettes dans la main d'Héra, à Coronée. Le culte des Sirènes n'ayant pu se substituer à celui des Muses dans ces localités, les légendes populaires ont arrangé à leur façon cet échec des Sirènes.
En ce qui concerne leur mort, identiquement racontée dans ces mêmes légendes, elle ne peut être que mytho-
(1) Cf. Etienne de Byzance, Lycophron, l'Argon. Orph. lieux cités.