‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 40 sur 45 · LES SIRÈNES RÉCONCILIÉES · texte numérisé non relu

LES SIRÈNES RÉCONCILIÉES

logique et j'en ai donné l'interprétation. Les étoiles s'eflacent au passage clu Soleil, elles disparaissent dans l'Océan aérien, elles meurent. Quand la légende primitive descend du ciel sur la terre, les Sirènes se noient dans les flots (4).

Historiquement elles vivent encore, Xénophon, il est vrai, en parle comme si elles n'étaient plus : . « 11 y a des enchantements pour retenir des amis ; il y a des philtres pour se faire aimer. Les Sirènes les connaissaient : avec les vertueux elles parlaient de combats, de gloire, de sciences ; mais elles variaient leurs séductions suivant les caractères... La violence n'a jamais attiré l'amour. Tout le monde fuyait Scylla. Du plus loin qu'on entendait les Sirènes, on accourait, séduit et charmé. Platon, contemporain de Xénophon revenait au contraire, et le seul des Anciens, au mythe primitiL Sur chacune des planètes il asseyait une Sirène chantant une seule note ; et l'harmonie des sept notes s'élevait dans l'immensité, et les dieux ravis l'écoutaient.

Non seulement les Sirènes, vaincues par les Muses, n'ont })as péri ; elles se sont môme réconciliées avec leurs adversaires, et l'histoire a consacré leur réconciliation en les faisant fdles d'une Muse : Melpoméne, Terpsichore ou CaUiope (-2).

(1) Le nomljvc de ces cliùies dans les ilôts est considérable et mérite d'être étudié de près : Pliaëton, Icare, Hellé, etc.

(2) Les Sirènes sont lîlles de Melpoméne ; ApoUod. bibl. 1, 34; Hygin. fab. 125 ; Eust. 85. Mylhogr. Vat. 1, 18G; II, 101. - Filles de Tei'psichore : Schol. Lycoph. 720; Nonnus, XIII, 31G; Eust. in Od. M. — Filles de Gallioppe : Mytb. Vat, 1, 42 -, III, II, 20.

Cette généalogie nouvelle marque rlans le développement du mythe un moment aussi important que celui qui les fait filles d'Achéloiis. Sous leur aspect primitif, que les Grecs ont rapidement perdu de vue, on ne peut guère indiquer d'autre descendance légitime, si on peut parler ainsi, que celle de Stérdpé, l'éclair, qui est très-insuffisante. Comme divinités des eaux, leur second aspect, elles se rattachaient à Achéloùs ; comme divinités du chant, elles se rattachent aux Muses et se confondent ensuite avec elles.

On prend l'habitude de mettre sous leur patronage les beaux vers et les bons discours (i). Les Athéniens sculptent une Sirène sur le tombeau d'Isocrate (2). Un songe avertit un général Spartiate, qui envahissait l'Attique, de rendre des honneurs funèbres à la nouvelle Sirène, c'est-à-dire à Sophocle qui venait de mourir (3). Dans des temps plus récents, un éloge délicat est une Sirène ; la prudence du souverain encore une Sirène (4). Ariston de Chios, un philosophe, est surnommé la Sirène (5), Tout le domaine des Muses est envahi : poésie, éloquence, politique et

(1) Pausan. I, 21. « Maintenant encore nous comparons fréquemment, aux Sirènes les vers et les discours excellents. » (-2) Philost. Soph. vitœ, I, 17.

(3) Pausan. fbid.

(4) Diog. L. YTI, IGO.

(5) Himer. Declam. IV, 10. « Maintenant s'agite pour toi toute Sirène. « Ibid. V, 17. ■ Qui ne louerait riiomnie qui tient le gouvernail de la Grèce honnêtement, avec une douce Sirène. » Ibid. VI, II. « II faut, en l'honneur de Gonstantinople, remuer toute éloquence, toute Sirène. » Uxcrm pou(7tV,r;v, izcrÈa',- Izi^rm. v.wvjffKt. »

140 LES SlPxÈNES RÉCONCILIÉES AVEC LES MUSES.

philosophie. Les Sirènes, dit Suidas, sont les lacultés enharmoniques de l'àme (1).

A partir de ce moment la notion des Sirènes prend une double direction. D'une part, elle entre dans les mystères d'Eleusis, où ces divinités jouent un rôle d'une singulière grandeur ; d'autre part, elle s'aviUt entre des mains vulgaires.

y-o-jcrtzai ù-j-jv.'j.îl: . Cf. Anthol. palat. appendix. L'pigr. 3-i'J. « Quel mauvais gcnie m'a enlevé ma Sirène? Tues morte, ma Muse. »EtEunape: OKdcsius., p. -li.

L'assimilation des Sirènes aux Muses, dans leiir entière compréhension, est du lait des lettrés, sophistes et grammairiens. Elle ne paraît pas avoir été acceptée au même degré par la religion hellénique qui, tout en permettant le rapprochement des deux groupes, leur assignait cependant des attributions distinctes. Elle ne tient pas compte en effet, de l'élément homicide qui est un des attributs spéciaux des Sirènes sous leur aspect primitif, et qui ne convient pas du tout aux Muses. Si les Muses, par l'universahté de leurs connaissances, sont, au point de vue religieux, et bien avant la philosophie, les maîtresses de la vie, les Sirènes, qui ont cette universaUté de connaissances, et sont de plus homicides, deviendront les maîtresses de la mort. Sophocle le dit en termes formels : « Les Sirènes chantent les lois du monde souterrain. » 0,ooowtï to-j? "aSou vôuour.

Une telle attribution résulte-t-elle de la notion première? Cela est évident par le vers de Sophocle qui n'est pas un lettré, mais un poète religieux. Il y a d'ailleurs quelques documents, très-exphcitcs, qui indiquent par quelles transitions a passé la notion première pour arriver à la dernière notion.

On est porté, au premier coup d'œil, à confondre les

l-iS LES SIRÈNES SYMPATHIQUES

Sirènes avec les fléaux célestes, qui tuent par méchanceté, et qui sont les ennemis des Dieux et des héros. Cependant on remarque qu'elles se distinguent des fléaux par ce caractère singulier qu'elles ne répandent pas le sang, et que si leur chant est meurtrier, la mort qu'il donne est douce (1). « Elles tuaient par la volupté, » dit Claudien. Le chant était une même chose que la lumière, commençait, s'éteignait avec la lumière. Il accompagnait la longue agonie des audileurs, et il n'y insultait pas, sans quoi il n'aurait pas été une volupté. De là à croire qu'il n'y était pas indifférent, qu'il y était sympathique, qu'il était une complainte funèbre, telle que celle qui entrait dans les honneurs rendus aux morts, la transition était naturelle. On trouve des traces d'une telle croyance. Dans Athénée, la Sirène prend pitié du malheur de Glaucus, que repousse Scylla ; c'est-à-dire que la Sirène accompagne de ses chants mélancoliques les plaintes de Glaucus. Dans Euripide, les Sirènes chantent l'iEHnos, la complainte funèbre, autour d'Hélène désespérée et menacée de mort, ce V.ierges ailées, jeunes Sirènes, venez à moi, avec la flûte Libyque et la Syringe. Que votre voix, répondant à la mienne, unisse votre plainte à ma plainte, votre douleur à ma douleur, l'iElinos à mes chants funèbres (2). »

Ici évidemment les Sirènes ne sont plus agents de mort, mais témoins sympathiques et assistantes de la mort. Elles

(1) Claudien n'est pas seul à le dire. Athénée, VIT, 290. Kvî)>vîSôvîç. . . za-à tÔv «ÙtÔv "zoÔtzo'J zcûç Izipritji voOç ày.pooiatjoijç eKOioûv twv zpomâ-j Stà Tïiv riSovviv à^au«îvî«76at.

(2) Eurip. Hélène. Y. 257, sq.

A LA DOULEUR DE l'HOMME. 143

répètent les plaintes de l'agonisant, et par leur pitié lui rendent moins douloureux le moment fatal. Leurs fonctions s'élèvent encore dans les vers qui suivent ceux-là : ce Que votre Muse (î) m'accompagne chez Perséphone pour que la Déesse reçoive en tribut, avec mes larmes, l'hymne des trépassés. »

Les Sirènes n'abandonnent pas le mourant, elles le suivent dans les lieux souterrains, et chantent pour lui l'hymne pieux qui doit apaiser Perséphone. Aucune des Muses helléniques ne peut revendiquer une telle sympathie pour les grandes épreuves de l'homme ; les Sirènes' sont là dans un domaine propre. Car si les Muses (2), en une circonstance qui n'a peut-être aucun caractère mythologique, environnent un tombeau, c'est qu'il s'agit d'un poète, leur fils, leur nourrisson. La pitié des Sirènes, plus large, embrasse tous ceux qui souffrent.

Ainsi s'expliquent les nombreuses figures de Sirènes sculptées sur les tombeaux (3). Elles y répètent éternellement l'hymne des regrets et de la douleur. On les y voit isolées, ou par groupes, chantant ou jouant de la lyre et de la flûte, accostées de chouettes ou de colombes. Quelquefois elles s'arrachent les cheveux, elles se déchirent la poitrine, elles pleurent. Tous ces gestes, tous ces acces-

(1) Ibid. L'emploi du mot Moûcrc. est significatif.

(2) Cf. Moschus, sur Ja mort de Bion.

^3) Ces monuments ont été décrits par Millier, Handbuch, » 503, 4 ; Panofka, ant. du cabinet Pourtalès; Raoul Rocliette. Monuments inédits, p. 371, sq ; Overbeek, galerie héroïque; Millier, Denemaker. Cf. un mémoire intéressant du feu duc de Luynes, dans les Annali deiristit. Archeol., et un autre mémoire de M.Sallaas dans la Remie ArchcoL, année 18G4.

soires, qui sont comme un commentaire sculpté des vers d'Euripide, sont aussi conformes à la notion du chantlumière qu'elles ont représentée d'abord. Le geste ne changera plus, la voix ne cessera de résonner avec la lyre, les chouettes et les colombes alterneront sans fin, comme le chœur tragique, avec un huhulement, un roucoulement monotone. Nul symbole ne convient mieux à la douleur qui dure et ne veut pas se consoler.

Les Sirènes, par ce fait qu'elles accompagnent; l'âme chez Perséphone, sont devenues divinités Psychopompes, non pas avec le caractère indifférent ou violent qui est attribué à Hermès, par exemple, mais avec une douceur compatissante. Hermès, de sa verge magique', pousse le troupeau plaintif des ombres jusqu'au seuil qu'il ne dépasse pas. Les Sirènes, avec des chants consolateurs, les conduisent au trône de Perséphone. Elles sont les initiatrices de la mort ; elles en révèlent les secrets aux âmes : 6/300ÛVTS Toùî "aSou vôfAO'jç. (( Le chant des Sirènes, dit Plutarque sur ce vers qu'il nous a conservé, loin d'être inhumain et meurtrier, inspire aux âmes qui de cette terre émigrent dans l'enfer, et qui sont errantes après la mort, l'oubli du périssable et l'amour du divin ; et les âmes charmées de l'harmonie de leur chant, le recherchent et s'y attachent. »

Il faut sans doute toujours faire la part de la fantaisie dans Plutarque. Mais son commentaire s'appuie ici sur Euripide et sur Sophocle surtout, qui a certainement été fidèle au dogme rehgieux. H n'existerait pas, que le rôle des Sirènes se concevrait, tel qu'il le représente, avec Euripide et Sophocle.

Les rapports des Sirènes avec Perséphone, dans ces vers, appartiennent à la religion commune ; d'autres rapports avec les Grandes Déesses semblent les faire entrer dans les mystères. Ils affectent une forme légendaire dont il ne serait pas facile de découvrir le sens, (c Démêter avait quitté les champs d'Enna, et elle avait placé auprès de sa fille les Sirènes comme compagnes et comme surveillantes. Mais un matin, pendant que la jeune Perséphone cueillait des fleurs dans la prairie, un ravisseur, trompant leur sollicitude, avait emporté la fille de Démêter. Dans leur désespoir, elles avaient demandé et obtenu de Zeus des aîlcs, et avaient parcouru la terre à la recherche de leur compagne. Mais elles ne l'avaient point trouvée et s'étaient exilées sur les écueils où les rencontraient les voyageurs épiques (4). »

(1) Glaud. de raptu Pros. III, 204. « Telœ labor illi (Proserpinae), Sirènes requies. » Ibid. 254. « Discedunt alio rapidis Acheloïdes alis sublatfD : Siculi latus obsedere Pelori, accensœque malo non impune canoras in peslom vertere lyras. »

Hyg. f. 141. Sirènes, Proserpinae raptum lamentantes, ad Apollinis petrani venerunt, ibique Cereris voluntate, quod Proserpinœ auxilium non tulerant, volaticfe sunt factte. » Ovid. Metam. Y. 552, sq.

Les aîles dont sont pourvues les Sirènes sont l'objet d'une controverse chez les anciens. D'après Eust. 85, elles seraient une simple niôLaphore comme dans l'expression homérique : \~tv. Tnspôrjro:, paroles ailées. Mais alors pourquoi les Muses n'en sont-elles pas pourvues ? Il est plus probable que les Sirènes, anthropromorphes dans Homère, ont pris les aîles, comme divinités Psychopompes, ainsi qu'Hermès. On constate en effet que l'addition des aîles est mentionnée dans les légendes au moment du rapprochement des Sirènes avec les Grandes Déesses. C'est ce qu'on voit dans Claudien, Hygin, 1. c. le rayth. Vat. II, 93, malgré la différence des détails du récit. Pour expliquer les aîles des divinités Psychopompes, je ne trouve d'autre raison que celle qui résulte de l'interrogation d'Ulysse à Elpénor dans les enfers : « Gomment e.s-tu arrivé ici, à pied, plus vite que nous, sur

DIVINITÉS PSYCHOPOMPES. 447

Il y a, si nous ne nous trompons, clans celte légende, comme dans la lutte avec les Muses, un fonds historique. La scène est en Sicile, où le culte des Sirènes italiques avait dû pénétrer et se rencontrer avec le culte des Grandes Déesses, Le rôle qui leur est assigné après la rencontre est assez modeste pour qu'on y trouve une concession amiable. Elles sont les suivantes de Perséphone. Une telle association n'eût pas même été possible si les Grandes Déesses avaient conservé intégralementr le caractère tellurique que leurs fêtes en Sicile ont toujours rappelé, lequel n'avait aucune affinité avec celui des Sirènes. L'association au contraire devenait toute naturelle dès que Démêter et Perséphone se transformaient en divinités infernales. Comme les Charités accompagnaient la résurrection printanière de Perséphone, les Sirènes suivaient la Déesse au moment où elle descendait dans le monde souterrain. Il résulte que les Sirènes, qui n'ont pu s'associer historiquement aux Grandes Déesses qu'en leur qualité de Déesses des mystères, ont eu leur place aussi dans les mystères. D'abord suivantes de Perséphone ; elles sont si à l'aise dans ce domaine de la

notre navire ? » Le voyage de la terre chez Perséphone no dure que le temps d'un soupir. Homère revient souvent sur la promptitude de l'âme à quitter le corps au moment de la mort. 11. XIV, 518. YxiyJ/i — ?(7(7UT sTzsiyoy.tj-'], et pass. Cf. Virgile : « anima fugit indignata sub umbras. » L'âme, -liv^ri, anima, est un souffle, et va comme le vent. Ainsi vont les divinités Psychopompes. On trouve d'ailleurs des exemples de Sirènes anthropomorphes, comme dans Homère (Raoul Rochette, Overbeck.). Le plus souvent le buste est d'une femme, avec les ailes, les jambes et la queue des oiseaux : de gallinacées fFulg. II, IIi Hygin, 1. c.) de grives dans Anaxilas (fr. comic), probablement d'oiseaux chanteurs : Siredones.

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