IDENTITÉ
quoique celle-ci soit, à côté de celles-là, d'une incomparable richesse.
Il s'y trouve aussi des dissemblances bien marquées. La Circé latine est une pure courtisane, malgré ses propositions de mariage. La Circé grecque se livre sans doute, mais non sans dignité, parce qu'elle a reconnu l'homme marqué par les destins. De plus, quoiqu' Ulysse hésite, il est séduit et dominé, mais s'échappe à la fin, tandis que Picus et Glaucus gardent leur foi et sont supprimés. La légende grecque contient d'ailleurs un élément dont l'importance sera démontrée plus tard, et qui manque aux légendes latines : je veux dire les instructions successivement données à Ulysse par Circé elle-même, par Hermès et par Tirésias, pour les diverses étapes de son voyage. Mais quoique les personnages qui se trouvent en contact avec Circé diffèrent, et avec eux les événements et le sens des légendes, la personnalité de la Déesse reste la même : une chanteuse, une magicienne amoureuse et cruelle, se
(1) Il n'entre pas dans mon plan d'étudier Picus ni Glaucus. Je puis dire cependant que je ne vois dans les deux légendes versifiées par Ovide que des faits historiques qui ont revêtu une forme mythologique en rapport avec la personnalité divine do Circé. Circé a proposé à Picus et à Glaucus d'être leur femme, ils ont refusé, elle les a supprimés. En prose cela veut dire : le culte de Circé avait voulu s'associer à celui de Glaucus et de Picus ; les sectateurs de ces Dieux ont refusé ; Circé les a convertis par la force. Cette substitution d'une divinité à deux autres divinités successivement supprimées fournirait donc, dans l'hypothèse, l'indice d'une guerre religieuse. Il n'y a rien de plus à en dire.
(2) La chasteté est un caractère essentiel de la première notion de Circé, ainsi qu'on le verra. Mais sa personnalité parait s'être rapidement effasée chez les Latins comme chez les Grecs, et dès lors les légendes ont pris une allure moins morale.
plaisant dans les bois, et familière avec les animaux sauvages. Ni les Grecs ni les Latins ne s'y sont trom. pés. Ils ont reconnu une même Circé dans les trois légendes, quoique Homère et des poètes plus récents n'aient connu ni Glaucus ni Picus. Ainsi les prêtres de Circé montraient aux étrangers la coupe d'Ulysse et le tombeau d'Elpénor, un de ses compagnons, comme un signe de la concordance de leurs croyances avec les récits d'Homère (1).
(l) Une coupe d'Ulysse se trouve menlionnée clans le résumé d'Eugammon (Procl. Chrest.) : « Ulysse après le meurtre des prélendanis, va visiter ses troupeaux en Elide ; il reçoit de Polyxèné une coupe, présent d'hospitalité. » Cette coupe n'a laissé aucune trace dans la poésie latine. Mais Pline a parlé du myrte qui ombrageait le tumulus d'Elpénor. « C'est le premier, dit-il, qu'on ait vu dans l'Europe citérieure (l'Italie par rapport à la Grèce). Le nom du myrte est grec, comme témoignage de son origine. » Plin. XV, 35. Le myrte peut porter le même nom dans les deux langues sans que la Grèce en ait doté l'Europe. Il pullule en Corse et en Sardaigne ou il paraît indigène, et sur les pentes boisées de l'Apennin. Quant au tombeau . d'Elpénor, les habitants de S. Félice le montraient encore à Cluvler. Il figure sur la carte du prince Poniatowski avec un signe de doute. V. Capponi. Promont. Circeo. p. 478.
Il n'y a pas encore longtemps que les géographes considéraient comme occupant une place sur la terre tous les lieux cités dans les poèmes homériques. Les doutes élevés par la critique contemporaine ont peu à peu relégué tous ces. lieux dans le domaine de la fable. Il y a cependant une distinction à faire. On peut douter de Schéria, d'Ogygia, de Troie, des Laestrygones, des Lothophages ; mais quand Homère parle d'Argos, de Sparte, de Pylos, d'Ithaque, on ne peut guère douter qu'il n'entende des lieux géographiques, même lorsqu'il y place un fait mythologique. Quand il place à Délos, à Argos, à Dodone les événements des légendes d'Apollon, de Héra, de Zeus, quoique nous ne croyions pas que ces événements s'y soient passés en effet, nous affirmons que le heu de la légende ne pouvait pas être indifféremment placé ailleurs, qu'il y a connexion entre le lieu et la légende, non pas comme théâtre des événements, mais comme centre du culte. Il est bien certain que les voyages d'Ulysse n'ont pas eu lieu par la route qu'a indiquée Homère, mais il croyait cette route réelle, et en marquait les étapes par des noms réels à ses yeux. Il est bien certain que l'île de Circé n'a vu ni Circé ni Ulysse ; mais cette île était pour Homère un lieu géographique, vague sans doute, placé au dehors des limites connues du monde, mais, à ses