DOMAINE
porte Circé, » et cette Tyrrhénie, but de la course du soleil, est nécessairement à l'Occident de la Grèce. Hésiode et Homère ont donc eu connaissance des mêmes traditions sur Circé, et l'ont rattachée au même lieu, comme centre de culte. Elle est pour eux une déesse étrangère, en quelque sorte, et non grecque. Elle n'habite jpas chez eux, dû elle n'a ni temple ni autel, mais ils savent dans quelle direction générale, par rapport à eux, se trouve son domaine, c'està-dire son culte.
Avec Théophraste, comme l'affirme Pline, le monde grec entre en communication historique pour la première fois avec le domaine de Circé, et en apprend le nom, la situation et la forme. « Ce qu'on appelle le Circseon, ( ro " Ktpaîov), dit-il, cst uue haute montagne boisée de chênes, de buissons de lauriers et de myrtes. Les habitants disent que c'est là qu'habitait Circé. Ils montrent même le tombeau d'Elpénor, duquel s'élèvent des myrtes gigantesques. La plaine au pied de la montagne est de récente formation, car le Circseon était autrefois une île que les alluvions des rivières voisines ont rattachée au continent. Elle a 80 stades de longueur. » Dans un autre passage, Théophraste ajoute : « Les pays, en dehors de la Grèce, les plus féconds en plantes médicinales sont la Tyrrhénie et le Latium, où l'on dit qu'est Circé (1). ))
(1) Pline III, 9. — Théoph. hist. PI. V, 8. Quelle langue parlaient les Gircéites à cette époque? la grecque probablement, quoique Théophraste ait négligé ce point important. Il n'est pas possible en effet de supposer qu'Homère chante des traditions italiques et qu'il eût eu connaissance de Circé, si Circé n'avait été une divinité hellénique, Il n'y a rien d'étrange à trouver une colonie grecque entre Cumes et l'Etrurie.
Strabon est plus explicite, et la description qu'il nous a laissée est encore fidèle. « Après Antium vient le Circseon, montagne de sept stades de hauteur entourée, comme une île, de la mer et de marais (1). Les habitants vantent [ses forêts, dont fait mention la fable de Circé. Il s'y trouve une bourgade et un temple de Circé, avec un autel de Minerve {'ABr,vv)- On y montre encore, à ce que l'on m'a dit, la coupe d'Ulysse. »
La préoccupation des légendes d'Homère et d'Hésiode est manifeste dans le premier fragment, qui tend, en quelque sorte à en reconstituer historiquement le théâtre : dans le second la légende n'est plus qu'un accident. La mention du tombeau d'Elpénor, faite par Théophraste ne doit pas échapper. A une époque où les Grecs connaissaient à peine Rome et son prodigieux travail de suprématie sur l'ItaUe, les habitants du Circseon connaissaient fort bien les légendes grecques et peut-être Homère lui-même. Le tombeau d'Elpénor et la coupe d'Ulysse doivent d'ailleurs être rangés parmi ces fraudes involontaires qui couvraient les côtes de l'ItaHe et de l'Espagne des monuments des voyages d'Ulysse et d'Hercule.
Les Latins donnaient au domaine de Circé le même nom que les Grecs, après Théophraste. Ils disaient Circœos montes, Circœa juga^ Cîrcœum jugum, Circœa ten^a,
(1) Strabo. Y, III. — Servius, in En. lib. III. Qui nunc Girceius mons a Circe dicitur, aliquando, ut Varro dicit, insula fuit, nondum siccatis paludibus, quœ eum dividebant a continenti. — Procop lib. I. ' De la mer, quand il arrive en bateau, ou au-delà du marais, le voyageur a besoin d'attention pour ne pas prendre la montagne pour une île. »
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pour désigner le territoire,' Circea mœnia , Circeu, Cerceienses pour désigner la cité et ses habitants (1). Le nom ancien s'est conservé jusqu'à nos jours dans le Monte Circello (2), Promontorio Circeo.
La montagne de Circé forme un grand cap à l'extrémité S. 0. du Latium. De là, la côte s'infléchit brusquement à l'Est jusqu'à Terracine. Entre les deux points s'étendent les marais Pontins, alluvions de là Terpia, de la Levola, de l'Aufente, qui vont au N. se rejoindre au lac de Paola (3), en sorte que la montagne a pu être regardée comme une île, même après Homère (4). Le port des Circéites, petit, mais excellent, servait à la pêche et au commerce, seules ressources des habitants, la montagne étant boisée et âpre, et les marais peu propres à la culture. Circéii entre pour la première fois dans l'histoire à l'époque du dernier Tarquin (507 av. J.-C), qui y établit une colonie des ouvriers Etrusques ou Romains, devenus, après l'exécution de ses grands travaux, un danger pour la ville et pour lui.
(1) Virg. VII. GircEGumque jugum. — Sil. Ital. Gircsea juga. — Martial. XI, 7. Circeios. Id. Suet. m Tib. LXXII. inAug. XVI. — Gic. ad AU. XII, n : .Girceeis. Ibid. X. Gircaîos. Nat. Veor. XII, 19. Circeienses. Id. Liv. VI et pass. Juven. Sat. IV, 140 : Girceis.
Circœum existe comme nom d'une planLe médicinale aux temps historiques. G'est la Mandragore, qui a joué de tous temps un certain rôle dans la magie Plin. XXV, 94. La Gircœa est une autre plante {Vasclépiade noire) simplement médicale, citée également ])ar Pline,, XXVII, 38, et par Dioscoride III, 134.
(2) La bourgade des Circéites a été remplacée par S. Félice.
(3) Lago di Paola. Gonsultez pour la description des lieux : Il Promontorio Circeo, da G. Gapponi. Vcllelri.
(4) Gluvier a cherché à s'y tromper lui-même, lorsqu'il reconstruisait la géographie antique. G. f. Plin. II, 87.
Les colons étaient destinés à défendre Rome ce sur terre et sur mer (1), » Les Circéites paraissent avoir souffert avec peine cette intrusion. Ils s'unirent à Coriolan (2) qui les débarrassa des colons, et « les rendit libres à la Confédération des Volsques. » La petitesse et la pauvreté de leur territoire ne les empêcha pas de jouer un rôle important ; leurs relations maritimes étaient assez étendues pour que Rome les comprit dans le traité de commerce qu'elle ménagea entre Carthage et les villes latines (3). Les colons romains l'avaient de nouveau envahie, et le traité avait été fait en leur faveur. Les Circéites (4) se joignirent aux Volsques dans la courte guerre de 382, menée à fin par le dictateur Corn. Cossus. Le Sénat fut effrayé des sentiments hostiles que lui manifestèrent les prisonniers (5). Pour les maintenir, on décida l'envoi de nouveaux colons, auxquels on assigna des portions du marais, alors rendu
(1) TU. Liv. I, 56. Circaeos colonos misit, prœsidia futura lerra marique.
(2) Ibid. IT, 39. Circceos profectus (Marcianus), primum colonos inde Roipanos expulit, liberamque eam urbem Volscis tradidit. Les colons revinrent après l'issue de la guerre.
(3) Polyb. III, 22. K«p;;^vî5()VJot ftvj aStzstTwo'iv Svjaov Kipy.ccuTSiv,
pvîS àdlov pvîSsva AazivMV , Sffot &v v7r/r/.oot. Coss. L. Brutus, M. Horatius.
(4) Tite Live dit : Quidam Circeiensium ; une partie des Circéites. Il faut comprendre les Circéites d'origine. YI, 12. Ibid. 21. Circeio.s et Velitras, colonias.
(5) Ibid. "VI, 13. Circeiensium quoque quidam cogniti, Romam missi, percunctantibus primoribus Patrum eadem, quse dictatori, defectionem sui quisque populi, hand perplexe indicavere.
propre à la culture (1). Pendant la (2) seconde guerre Punique, leur attitude, d'abord douteuse, se décida enfin pour la neutralité, c'est-à-dire contre les Romains. Sur les 30 colonies romaines que l'on comptait alors, et dont les députés avaient été appelés à Rome pour concerter les mesures à prendre contre Annibal, douze, et Circeii entre elles, avaient refusé tout secours d'hommes et d'argent. Les Consuls leur disaient: « Yous n'êtes pas des Campaniens, des, Tarentins, mais des Romains ; c'est d'ici que vous êtes sortis et que vous avez été envoyés dans les pays conquis pour augmenter la race Romaine. Vous avez envers nous les devoirs des enfants envers leurs parents. » Mais les douze colonies persistèrent dans leur refus; et le Sénat eût la sagesse de ne les punir qu'en ne joignant pas leurs noms à ceux des colonies fidèles auxquels . il adressait de solennelles actions de grâces (209 avant J.-C). Cinq ans après il se sentit plus fort, et vainquit de nouvelles résistances (3). Les Carthaginois partis, Rome n'eût plus de.
(1) Pline cile, XIX, 42, Vager Circeiensis comme produisant des. légumes remarquables.
(2) Yoyezdans Tit. Liv. "VIII, G, la curieuse séance du Sénat où les Latins, d'accord avec les nouveaux colons réclament un Consul pris parmi eux. L'un des deux orateurs est un Circéite, L. Numisius. Son collègue, L. Annius, de Sétine, à qui l'on reprochait de manquer aux traités jurés en présence des Dieux, s'écriait au grand scandale des Sénateurs. « Je me moque du Jupiter de Rome » « proditur memoriae vocem Annii. spernentis numina Jovis Romani, auditam. » On sent sous cette réponse les antipathies de la race et de la religion : Romani regarde la première, Jovis, la seconde.
(3) Les détails sur le contingent militaire que devaient fournir les Circéites à cette époque ne pei'mettent pas d'en établir exactement la population. Rome le fixait au double du contingent ordinaire pour
peine a maintenir son autorité dans cette partie de l'Italie. Circeii rentra dans l'obscurité (1). Comme elle avait résisté à l'envahissement politique de Rome, elle résista aussi à son influence religieuse. Le seul temple élevé sur la montagne était consacré à Circé. Strabon cite un simple autel de Minerve, à l'usage des colons romains sans doute ; et Cicéron s'étonnait (2) du culte pieux des Circéites pour une divinité que le reste du monde croyait effacée. Deux siècles plus tard encore (3), Antonin Marc-Aurèle rétablissait l'autel de Circé : Aram SancHssime Circes. Ce culte constant et unique, au centre de la religion la plus absorbante qui fût jamais, et du doute qui tout-à-coup succéda aux croyances, cette foi qui pendant mille ans reste
l'infanterie, et à 120 hommes pour la cavalerie. C'est le seul chiffre précis. Une disposition particulière portait qu'un cavalier pourrait être remplacé par trois fantassins. En partant de cette base on arriverait à un chiffre de 360 fantassins et 120 cavaliers pour Circéi, en tout 480 soldats, parmi lesquels, dit encore Tite Live, on fut obligé de prendre des adolescents (Tit. Liv. XXIX, 15.) La population de Circeii ne dépassait pas probablement cinq ou six mille âmes. (A. 204 avant J.-G.) {[) Circéi devint un lieu de plaisance pour les Romains. Ils chassaient le sanglier dans la montagne. (Polybe, XXXI, 22.) Cf. Od. XIJ, v. 137. sq. — Juvénal I. Sat. IV, 142, Horace Sat. lib. II, 4, vers 33. Pline, XXXII, 21, ont loué ses huîtres.
(2) Giceron. nat. Deor. III, 19. CI. Plin. XXV, 5. Itala Girce, diis adscripta.
(3) Orelli cite l'Inscription d'après Donius qui l'avait tirée des notes de Nie. Âlamann. Il doute de son authenticité ; sans raison. Pourquoi une telle supercherie à propos d'une divinité aussi inconnue que Circé? ' Ex auctoritale Tmp. Gœs. M. Aurelii Ânto7iini PU Felie. Aug. Parihic. Max. Brit. Pont. Max. et décréta Coll. XV sac. fac. Servhts Calpurniiis Domiiius Dextcr Promagist. Aram Circes sanctissime resiiiuit, dedicat. XVII K. lui. Imp. Antomino Aug. IIII, Baïbino II, Coss. »
intacte dans cette petite ville, qui suffit à tant de générations successives avant Rome et après Rome offre un sujet certainement digne d'attention. Mais les prêtres de Circé ont emporté avec eux leur secret, qui n'excitait pas la curiosité des Romains. Quelques inscriptions, quelques pierres perdues dans un pli de leur montagne, voilà tout ce qu'ils ont laissé. Et c'est à Homère que la science moderne doit demander ce que c'était que cette divinité.
Le culte dont la montagne de Circé était le modeste centre aux temps de Cicéron, avait eu pourtant sa période de ferveur et de propagande. Une tradition constante attribuait à Télégone (1), fils d'Ulysse et de Circé la fondation de Tusculum ; c'est-à-dire en simple prose, que le culte de la déesse avait groupé à Tusculum quelquesunes des tribus indigènes du voisinage. Chez les Marses, Circé figurait à côté d'Angitia (2), vieille Déesse latine qui avait été forcée de lui faire place. Le seul sens raisonnable qu'on puisse donner à la légende de Picus, telle que nous l'a léguée Ovide, est que Picus s'étant montré moins commode qu'Angitia, le culte de Circé avait remplacé absolument celui de Picus à Asculum. Ces quatre points enserrent le Latium, tel que l'entendaient les Romains après l'expulsion des Rois. La légende de Glaucus, si
(1) Hor. Epod. I, 28. Tusculi mœnia Circœa. Od. III, 9- Telegoni juga. — Sil. Ital. Pun. VII, 692 : Circxo Tuscula dorso mxnia. — Prop. II, 32 : Axi mtenia Telegoni.
(2) Le myth. Vat. II, 136, fait d'Angitia un surnom de Médée, qui avait abordé en Italie aux environs du lac Fucinus, et par ses enchantements avait étouffé les serpents qui désolaient le pays. Hygin a omis Angitia.
semblable à celle de Picus, étendrait bien au-delà de Cumes le culte de Circé, au Sud ; tandis qne les rapports indiqués par Hésiode de sa race avec les Tyrrhènes rétendraient bien au Nord du Latium. Ce ne sont pas là de pures hypothèses, mais bien des probabilités. Lors donc que Cicéron, au milieu des splendeurs de Rome, en présence de Jupiter Capitolin dont les temples dominent toutes les cités du monde antique, rappelle (i), non sans ironie, la petite chapelle perdue dans les chênes, où vont prier les bons habitants de Circéi, il montre qu'il ignore l'histoire de sa nation. Circé n'avait pas été seulement une divinité topique, une Vacuna, une Ângitia; elle avait échpsé à l'origine Jupiter, Junon et Vesta.
(1) Cic. Nat. Deor. : « Ino, Dea dicetur, quEC Loucolhea a Greecis, a nobis Matuta dicitur, cum sil Cadmi filia ? Circe autem, et Pasiphae, e Perseide, Oceani filia, nata3 pâtre Sole, in. Deorum numéro non habebuntur? Quanquam Circem quoque coloni nostri Girceienses religiose colunt. »
Une petite pièce, rangée parmi les épigrammes homériques, intitulée Ze Fourneau, renferme une invocation cà Circé. Mais 11 n'est guère possible de la prendre au sérieux, Tépigramme- ayant une allure satirique. <f Viens, lille de Hélios, Circé, savante en poisons. Répands tes drogues redoutables, détruis les ouvriers et leurs travaux. •
Les diverses généalogies de Circé, chez les Grecs et les Latins (1), s'accordent à lui donner le Soleil (Hélios. Sol. Apollo) pour père. Diodore de Sicile seul fait exception; encore ne s'éloigne-t-il pas beaucoup de l'opinion commune,
(l) Les généalogies de Gircé peuvent se disposer ainsi -.
Hélios et Perse. — Sol et Persa.
Eétés, Circé, Pasiphaé. — Hyg. proœm.
Eétés, Circé, Médée, Perses. — Apoll. Eh. III, G84.
Eétés, Circé. — Hora. Od. XI, 135.
Hélios et Perséis. — Sol et Perséis.
Eétés. Circé. — Hés. Tliéog. 957.
Eétés, Circé, Pasiphaé. — ApoUod. bibl. 1, 9, 16.
Ct/xe, Pasiphaé. — Hyg. fab. 156.
Cii'cé, Pasiphaé. — Cicér. Nat. Deor. III, 19.
Hélios. — Sol.
Circé, Myth. Vat. 1, 15.
Pasiphaé, Medea, Phsodra, Circé, Dircé. — Ibid. II, 211.
Circé. — Virg. En. YII, 7. — Ibid. III.
Hélios et Asteropô.
Eétés, Circé, Médée. — Arg. Orph. 1220.
Le mythogr. du Vatican I, 204, donne le Soleil (Apollo), pour père, et Ethea, pour mère de Circé. Ethea ne se retrouve nulle part. Peutêtre est-ce Eéta?
Diodore Sic. donne à Hélios et Perséis deux fds : Eétés et Perses. Perses a pour fdle Hécate, qu'épouse Eétés. Il en a deux filles : Médée et Circé. IX, 45. Hécate est, pour Eust. in Od. X, 140, la même que Perséis.
Dans Solin, Eétés a trois filles, Angitia, Médée, Gircé.