‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 8 sur 45 · CIRCÉ COMPARÉE · texte numérisé non relu

CIRCÉ COMPARÉE

son plaisir à la chasse, et de son arc d'or lance des flèches mortelles. Les sommets des hauts monts tremblent et la forêt touffue résonne terriblement des cris des fauves ; la terre frissonne et la mer poissonneuse. Mais elle, conservant un cœur ferme, fait mille détours, détruisant toute race de gibier. Puis, quand la chasseresse s'est bien divertie, et que son cœur est satisfait, elle détend son arc flexible et va dans la grande demeure de son frère, Phœbus Apollon, chez le peuple opulent de Delphes pour y former le beau chœur des Muses et des Charités. Elle suspend son arc élastique et ses flèches ; elle s'avance gracieusement parée ; elle conduit le chœur pendant que (ses compagnes), élevant leurs voix divines célèbrent Latone, aux pieds délicats, comme la mère d'enfants qui surpassent les meilleurs des immortels par le conseil et par l'action. »

On voit que le poète accentue, plus que le sculpteur, un des aspects de la Déesse. Celui-ci a réussi à mettre en équilibre la grâce et la force, et l'on comprend que les bras qui tiennent l'arc peuvent aussi se charger de la lyre, que cette figure, adoucissant sa sévérité, ne sera pas déplacée dans une danse. L'équilibre est rompu dans l'hymne, où l'aspect farouche d'Artémis prend un développement qui contraste avec le reste. Ce n'est pas un caprice de poète. Il ne fait que dire ce que le sculpteur laisse seulement entrevoir (i). L'hymne homérique même est discret en montrant Artémis versant le sang des animaux ;

(1) L'expression du visage de la Diane chasseresse rappelle en effet celle de l'Apollon Pythien.

l'Iliade nous la fera voir impitoyable et immolant à sa vengeance des jeunes filles innocentes. « La belle Niobé avait douze enfants, six filles et six fils dans la fleur de la jeunesse : qui périrent tous dans son palais. Apollon tua les fils de ses flèches d'argent ; Artémis tua les filles parce que Niobé s'était comparée à Latone au frais visage. » Dans un autre passage du même poëme, elle suscite le sanglier qui ravage les champs de Calydon et met la disette parmi les habitants « parce que le roi Œnée, soit par oubli, soit par inadvertance, ne l'avait pas invitée à un sacrifice. » Dans quantité d'autres endroits des poèmes homériques, Artémis paraît investie d'un pouvoir meurtrier sur les hommes. Elle les délivre du chagrin ou de la vieillesse (1).

Ces traits sont empruntés sans exception aux documents les plus anciens de la religion hellénique. Entre Homère et Callimaque de qui nous avons aussi un hymne à Artémis, cinq siècles se sont passés, et la Déesse, tout en conservant son aspect primitif de vierge belle et chasseresse, joint à son aspect farouche d'autres traits, développement naturel des premiers, ou empruntés aux figures analogues.

Artémis, primitivement adorée à Délos et à Delphes avec Apollon, devient, dans cet intervalle, « la dame de quantité

(l) II. XXIV, 602. Ibid. IX, 534.

Ibid. VI 205. Tïjv Se ^olacTx^hvi y^^pvTh-Jioi; A^TSfAtç r/.Ta,. Il s'agit de Laodamia. Artémis frappé de ses flèches la mère d'Andromaque : VI, 428. Cf. II. XIX, 59. Od. XI, 172; ibid. XV, 477. Dans quelques-uns des cas, la mort, quoique soudaine, est douce î «"yavoïç Sskhcfin y-KTSTrEçpvî. Od. m, 280.

de palais, la reine de quantité de cités (i) : » Aulis, Dolion, Amarynthe, Jolchos, Chitoné, Munichie, Phères, etc. Elle a des temples en Arcadie et sur le Taygète. Son culte se répand hors de la Grèce avec les audacieuses colonies qui entament les côtes de l'Asie mineure, de la Thrace et de la Tauride.

Elle s'y trouve en contact avec les divinités lunaires de Samos, de Tauride, de Perge et d'Ephèse ; elle s'assimile à ces impures conceptions de l'Asie. Elle remplace le chœur élégant des Muses et des Charités par la danse des Amazones en armes, « accompagnée du sifflement aigu des Syringes qui retentit jusqu'à Sardes. » Son culte admet des sacrifices humains. Tout étranger qui aborde en Tauride lui est offert comme hostie (2). Calhmaque éprouve une certaine répugnance à avouer ces énormités, si contraires à la politesse grecque. Mais quel moyen de les celer quand Euripide en reproduit les légendes dans les deux Iphigénies ? Il gHsse légèrement dessus, ce Tu reviens dans l'Olympe, dit-il, en quittant la Scythie où tu as refusé les dons des Taures. »

Dans une légende des Héracléotes de Carie, Endymion, le soleil couchant, était aimé d'une divinité lunaire, {islrm) Séléné, et tous les soirs il l'attendait sur le mont Latmos. De cette union étaient nés cinquante enfants. La légende Carienne passa à Elis, et n'altéra pas médiocrement

(1) Callim. in Dian. 225. nou)>vp),«6/3£, TrQlvKTolt.

(2) Callim. m Dian. Eurip. Iphig in Taur. v. 38 sq. La répugnance de Gallimaque avait déjà été manifestée par Euripide, dans cette même pièce, pass.

ridée de chasteté, jusque là affectée aux divinités lunaires (1).

Au cœur de la Grèce même, Artémis rapprochée d'Hécate (2) par quelques traits seulement, à l'origine, se confondait ensuite avec elle sous l'influence des Orphiques. Déjà confondue avec Séléné, et pénétrant dans le monde souterrain, par la caverne de Latmos, elle devenait, avec Hécate, la divinité des tombeaux, et célébrait les mystères avec les âmes des morts. Elle est dès lors invoquée dans les opérations magiques ; elle fait apparaître les spectres, les fantômes, révélations de ce qui est caché à l'œil de l'homme ; elle est la patronne des sorcières, elle assiste à leurs opérations magiques (3). Elle ne se distingue plus de la divinité des carrefours.

(1) V. dans Pausanias les traditions assez différentes sur Endymion à Héraclée et à Elis. Cf. Théocr. III, 50; XX, 38. Apollod. bibl. 1. 7, 5. Hyg. f. 171.

Le nom de la divinité lunaire est toujours azkkrn et non "AjDTEfitç, De même les latins disent luna. Cic. Tuscul. 1, 38.

(2) A ne voir que les épithètes suivantes affectées à Hécate., H. Orph. I, on comprend que la Déesse a d'abord été, comme l'indique son nom (Exâr/;, qui frappe de loin), une chasseresse ainsi qu'Artémis : t^ùàpr,^ov, «■yaXXoftsvviV IXâtyoKyw, -j-ijy.Xcpirrj, où^îfft^oÏTW, vû^ay/iv, épxvvTiv. De telles ôpithètes si bien appropriées à son nom suffiraient à faire mettre en doute le passage de la Théogonie si controversé. 411, sq. Cf. Hôsiod. Th. 1. c. éd. Goetling.

(3) Dans l'hymne Orph. XXXVI, Artémis est appelée Xôovîjj, souterraine, comme Hécate, hymn. I; et «.iolàiLopt^z, prenant toutesform es.

Dans Théocr. Od. II, 33 ; elle a puissance sur l'inflexible Hadès, et sur tout ce qui est le plus inébranlable. ' ApTEptt, -/.ai tôv h "A3a xwÂCKJç «SdcptKVTK, v]«î et' Tt TTsp «ffy«)iç aW.o; elle accourt, accompagnée des chiens qui aboient, à la voix de Simaetha, ibid. 35. Hécate est, par excellence la déesse des carrefours, T^otoSlTtc Théocrite dit, en parlant d' Artémis •- " à ôêôs Iv tpiôliai. »

La légende de Circé reproduit tous les traits de la figure si complexe d'Artémis, les uns modifiés ou affaiblis, les autres plus caractérisés, de façon à établir entre elles une ressemblance générale en leur conservant une personnalité distincte.

Un premier trait commun est la parenté avec le Soleil, frère d'Artémis, père de Circé. Un second est le séjour dans les bois et sur les montagnes. Déjà nous avons vu que la rencontre de Circé et de Picus avait eu lieu dans les bois. Homère est d'accord avec les Latins, (c Je quitte mon vaisseau, dit Ulysse, et je monte à la découverte ; peut-être apercevrai-je des champs, entendrai-je la voix des hommes. Parvenu au sommet d'un rocher abrupte, je m'arrête ; et voilà qu'une fumée me parut s'élever au loin, du palais de Circé, au milieu d'une vaste forêt de chênes. » Nonnus donne à Circé les épithètes çpt).o(r/ô7r£}.oç, opéGnaç, à-^pozép-^ (i) amie des rochers, des montagnes, des campagnes sauvages- Le palais de Circé a son pendant aussi dans la grande maison (fiéya §wfA«) de Delphes où Artémis va se reposer de ses fatigues.

(1) Nonnus. Dion. HT, 28, sq. L'épithète àyporsp-/i paraît caractéristique des divinités lunaires. Nonnus III, 58. Orph. h. 36, 9. Hom. h. XXVII. Nonnus III, 28 : fLîpy.v] Tzapx "i^ôxFC ^'"''-^^ ■KSTpoûoio

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