‹ Etudes de pathogenie et de semiotiqueChapitre 8 sur 111 · TRANSMISSION DES EXCITATIONS MOTRICES · texte numérisé non relu

TRANSMISSION DES EXCITATIONS MOTRICES

prouvent, en tout cas, pas plus que ceux de Schiff, et tombent sous le coup de la même interprétation anatomique. Cela est si vrai, que van Deen lui-même déclare que les cordons antérieurs, pour conduire aux racines des nerfs les impulsions volontaires, ont besoin de l'intervention de la substance grise antérieure.

L'opinion contraire, inconciliable d'ailleurs avec la texture anatomique de la moelle, a vraisemblablement pris sa source dans une confusion dangereuse, contre laquelle il importe de se mettre en garde. Les fibres longitudinales et centrifuges des cordons blancs, nées dans les parties centrales supérieures, descendent plus ou moins bas dans la moelle pour se terminer dans les éléments gris antérieurs; dans ce trajet, elles possèdent évidemment la conductibilité inhérente à toute fibre nerveuse, et à ce titre, elles peuvent transmettre les excitations volontaires; mais cette transmission n'est que partielle; pour qu'elle s'effectue dans toute la longueur de la moelle, pour qu'elle atteigne les racines des nerfs, et se révèle par le mouvement accompli , la substance grise est nécessaire, parce qu'elle est l'intermédiaire unique entre la fibre encéphalique et la fibre radicale.

On voit donc qu'il y a lieu de distinguer entre la transmission fractionnée des cordons, et la transmission complète nécessaire à la production des mouvements; j'espère avoir réussi à mettre clairement en lumière l'importance et la raison de cette distinction. Elle n'a point échappé à Schiiï, car après avoir rendu compte de son expérience et l'avoir appréciée dans les termes que j'ai rapportés, il conclut en disant que pour démontrer la conductibilité propre et indépendante des cordons anté-

rieurs, dans l'axe longitudinal de la moelle, il ne suffit pas de sectionner en travers toute la substance grise, il faudrait pouvoir l'enlever complètement de haut en bas, ou du moins jusqu'au delà des racines motrices qui se distribuent aux parties dont on veut examiner la motilité. Il n'est pas besoin d'ajouter que celte expérience est impraticable.

Pour ne laisser aucune obscurité, aucun doute sur ce sujet, je dois encore analyser une ancienne expérience de Volkmann (1), qui semble au premier coup d'œil beaucoup plus probante que celles de van Deen et de Schiff; je m'étonne même que Longet l'ait laissée dans l'ombre. Sur un hérisson qui était plongé dans le sommeil de l'hibernation, Volkmann mit à nu la moelle cervicale, et pratiqua d'arrière en avant deux sections profondes. La substance nerveuse, comprise entre les deux coupes, fut enlevée presque complètement dans une longueur de trois lignes environ , de sorte que le cerveau ne communiquait plus avec la moelle que par une mince lamelle de substance blanche, appartenant aux cordons antérieurs. Les nerfs cervicaux voisins de la section furent ensuite coupés, et la moelle allongée fut soumise alors à l'excitation galvanique. Des mouvements éclatèrent aussitôt, ils étaient très-violents dans la région de l'épaule, moins forts au tronc, moins prononcés encore et comme intermittents dans les membres postérieurs.

Cette expérience est assurément très-bien conçue, en vue de résoudre le problème; malheureusement, Volkmann, en se servant de l'excitation galvanique, en a anni-

(1) Volkmann, Art. Nervenphysiologie in Wagner's Handworterbuch der Physiologie, II. Braunscluvoig, 1844.

. PARTIES KINÉSODIQUES. 61

hilé d'avance les résultais; les mouvemenls obtenus sont tout à fait comparables à la contraction paradoxale étudiée plus haut; et d'ailleurs, cette expérience, comme toutes les autres, n'a trait qu'à la transmission partielle des cordons blancs.

La quatrième conclusion que j'ai formulée précédemment est donc appuyée comme les trois premières, et sur l'anatomie et sur l'expérimentation physiologique : les cordons blancs antéro-latéraux ne conduisent pas par eux-mêmes les impulsions volontaires aux racines motrices; cette transmission complète est subordonnée à l'intégrité de la substance grise; celle-ci est donc, en définitive, le conducteur par excellence des excitations motrices, puisqu'elle peut se passer, pour l'accomplissement de celte fonction, de la présence des cordons blancs.

Tandis que Stilling et la plupart des physiologistes ont limité la conductibilité motrice des éléments gris aux couches antérieures de la substance, c'esl-à-dire k celles qui sont plus immédiatement en rapport avec les cordons antéro-latéraux, Schiff croit pouvoir conclure de ses recherches, que la substance grise conduit les excitations volontaires dans tous les sens et dans toute son épaisseur. Les expériences de Schiff sur ce point sont en opposition avec celles de Stilling, et la question est bien loin d'être jugée. Je ferai remarquer seulement que celte conductibiUté disséminée indifféremment et comme au hasard dans toute l'épaisseur de la substance grise, est fort peu en rapport avec la netteté et la rapidité des mouvements volontaires ; elle a d'ailleurs contre elle un fait anatomique sur lequel tous les observateurs sont d'accord, savoir, le

rapport exclusif des racines motrices avec les grandes cellules des cornes grises antérieures.

La substance grise qui conduit si bien les excitations motrices, est dépourvue elle-même de motricité, c'est-à-dire, que si après l'avoir mise à nu et séparée des cordons antérieurs, on l'excite directement par un procédé quelconque, mécanique, physique ou chimique, peu importe, on ne produit pas le moindre mouvement. Sur ce point il n'y a ni contestation ni divergence ; et pour rappeler ce caractère remarquable de la substance grise, Schiff a proposé de lui donner le nom de kinésodique. Cette substance n'est pas motrice, elle est simplement kinésodique.

Quant aux cordons blancs anléro-latérauxj ils sont également privés de motricité. L'opinion contraire a prévalu jusqu'au moment où van Deen (1) a démontré que dans les points où il n'y a point de racines nerveuses, on peut couper ou exciter la moelle, sans qu'aucun mouvement révèle l'excitation d'une partie motrice, sans qu'aucun signe de douleur témoigne de l'excitation d'une partie sensible. On pouvait prévoir dès lors que si l'excitation directe des cordons antérieurs déterminait des mouvements, c'est que l'on agissait à la fois sur les cordons et sur les racines motrices des nerfs, il fallait donc recourir à une autre méthode.

Schiff a résolu le problème en se plaçant dans des conditions expérimentales très-satisfaisantes, car il a agi sur des mammifères, et sans porter aucune atteinte aux propriétés normales des cordons antérieurs, il est par-

(1) Van Deen, loc. cil.

venu à se débarrasser complètement des mouvements réflexes, en enlevant les cordons postérieurs dans une longueur égale à quatre ou cinq vertèbres. Agissant ensuite sur les parties de la moelle qu'il avait ainsi privées du pouvoir réflexe, il a excité directement d'arrière en avant les cordons antérieurs, et ne s'est arrêté dans cette épreuve qu'après avoir atteint la face postérieure des corps vertébraux. Jamais dans ces expériences il n'a vu survenir de mouvements dans les membres postérieurs ; il n'y avait de secousses que dans les muscles directement animés par les racines motrices, nées du point excité; Déplus, Schiff a répété plusieurs fois chez des lapins l'expérience fondamentale de van Deen, et de toutes ces recherches, il conclut que les cordons antérieurs (que l'on peut appeler aussi kinésodiques , en raison de la conduclibiHté partielle qu'ils possèdent) ne sont point doués de motricité, et que les seules parties motrices de la moelle sont les fibres transversales ou antéro-poslérieures, qui prolongent les racines antérieures jusqu'aux cellules des cornes correspondantes, à travers les cordons blancs. La motricité apparente de ces derniers est donc simplement due à la présence des racines qui les parcourent, et à l'excitation simultanée de ces dernières. Cette conclusion avait été déjà formulée par Stilling.

Transmission «les impressions scnsitives.

C'est là, sans contredit, un des points les plus controversés de la physiologie de la moelle, et l'on a peine, vraiment, à se retrouver au milieu des expériences et des affirmations opposées qu'ont produites ces dernières an-

PTIYSIOLOr.IE DE LA MOELLE.

nées. Plus que jamais il importe de prendre un point d'appui solide dans la constitution anatoraique de l'organe, et j'espère qu'en restant fidèle à la méthode qui m'a servi jusqu'ici, je parviendrai à exposer clairement et complètement les nombreux détails qui se rattachent à cette question.

Au moment où elles pénètrent dans l'intérieur de la moelle, les racines postérieures se divisent en trois ordres de fibres : les unes, longitudinales ascendantes, gagnent le cerveau par les cordons postérieurs sans entrer en connexion avec la substance grise ; les autres se recourbent dans diverses directions pour aboutir aux cel' Iules grises, et notamment aux cellules des cornes postérieures; de ces cellules partent des prolongements longitudinaux par lesquels elles sont reliées à l'encéphale, soit directement, soit par d'autres cellules. Quant aux fibres du troisième ordre, elles appartiennent au système que j'ai appelé intermédiaire, et sont en rapport avec l'activité propre de la moelle ; je n'ai pas à m'en occuper pour le moment.

Or, la loi de Bell, nous apprenant que les racines postérieures sont exclusivement alTectées à la transmission centripète des impressions sensitives, il devient très-facile, ce me semble, de déduire de la texture du système spinal postérieur les voies que suivent dans la moelle les excitations périphériques pour gagner l'encéphale. Par l'une de ses parties, le cordon postérieur n'est autre chose que la prolongation directe des racines postérieures jusqu'au cerveau : do7ic le cordon blanc postérieiir doit conduire par lui-même les impressions sensitives. Par sa seconde portion, le cordon postérieur n'entre en rapport

TRANSMISSION DES IMPRESSIONS SENSlTIVES. 65

avec les racines sensibles, que par l'intermédiaire des cellules grises échelonnées et reliées de bas en haut dans toute la longueur de la moelle : donc le cordon blanc postérieur ne conduit pas toutes les impressions, et celles qui ne passent pas par le faisceau direct, doivent nécesrement passer par la substance grise. — De là cette troisième proposition : la substance grise conduit les impressions sensitives.

Qu'enseigne la physiologie expérimentale?

Dans une expérience admirablement conçue et qu'il a plusieurs fois répétée à Paris sous les yeux mêmes de Longet, SchifF enlève sur un lapin , par deux sections transversales, un segment de la moelle cervicale, comprenant les cordons antéro-latéraux et. tout l'axe gris. Les impressions douloureuses ne parviennent plus à l'encéphale, ce que témoigne l'immobihté de l'animal, pendant qu'on pince et qu'on écrase peu à peu son nerf sciatique; mais les impressions tactiles (impressions fournies par le sens du tact) sont parfaitement transmises, car à peine touche-t-on un point quelconque de la surface du train postérieur, que l'animal relève la tête, ouvre les yeux, dresse les oreilles et précipite ses mouvements respinitoires; chaque fois que l'épreuve est renouvelée, les mêmes effets sont produits. La conclusion s'impose d'elle-même: les cordons blancs postérieurs Iransmettent certaines impressions sensitives.

D'un autre côté, les recherches deBollingeri, dcSchùps, de Galmeil, de van Dcen, de Slilling et de plusieurs autres physiologistes (1), les expériences mullipliécs et per-

(1) Rellingori , De mcdulla spinali vervisquo ex ea proileiintibus. Turin, 1823. - Calmeil. necherchof sur la slructure , len fonctions et

JACCOUD. (•

60 niYSIOLOGlE DE L\ MOELLE.

sévérantes de Brown-Séquard, celles de Tùrck, deSchiffet de Paolini (i), ont démontré que la section des cordons postérieurs n'abolit pas la sensibilité dans les parties situées au-dessous de la lésion, d'où ressortent clairement nos deux dernières propositions : les cordons blancs postérieurs ne sont pas la seule voie de transmission des impressions sensitives; — la substance grise est apte à les conduire par elle-même.

Revenons sur quelques détails. Je dois, avant tout, prévenir une erreur qui a été trop souvent commise, et qui n'a pas peu contribué, jusqu'aux travaux de Schiff, à obscurcir ce sujet. Les expérimentateurs que je viens de citer, ayant démontré la persistance de la sensibilité après la section des cordons postérieurs , on en a conclu que ceux-ci n'ont aucune part à la transmission des ira-

le ramollissement de la moelle épinière {Journal des progrès, 1828). Schôps, van Deen, Stilling, lac. cil.

(1) Brown-Séquard, Recherches et expériences sur la physiologie de la moelle épinière. Thèses de Paris, 1846. — Comptes rendus de l'Acad. des se, 1847-1855. — Mémoires de la Société de biologie, 1855. — Broca, Rapport sur les expériences de Brown-Séquard, 1855.— Comptes rendus de l'Acad. des se, 1859. — Journal do physiologie, 1858-1863; passim. — Gas.méd.de Paris, 1849, 1850, 1851, 1855. — Expérimental Researches on Ihe Spinal Cord. Bichmond, 1855. — Course o/" Lectures on Physiology and Palhology of the central Nervous System. Philadelphia,

Turck, Vberden Zusland der SensïbilUdl nach theihveise Trennungdes Riickenmarks {Wiener Zeilschrifl fur Aersle, 1851). — Ergehnisse physiolog. Unlcrsuchungen Uher einzelne Strtinge des Ruclconmarks {Sitsungsberichie der Wiener Akademie, 1851).

Schiffi Millheilungen der Berner Nalurf. Gesellschafl, 1853 et 1857. — Comptes rendus de VAcad. des se, 1854. — Gaz. des hôp., 1855. — Lehrbuch der Physiologie, 1858. — Cas. hebdomadaire,

Paolini, Expériences sur la moelle épinière {Comptes rendus de l'Acad. dos se, 1858).

pressions ; c'est là un vice de raisonncme'at dangereux au premier chef; car il fait dire aux faits beaucoup plus qu'ils ne signifient réellement. Les recherches précédentes étabhssent simplement que les cordons postérieurs ne sont pas la seule voie de transmission, ou en d'autres termes, qu'ils ne conduisent pas la totalité des impressions, et leur portée ne peut aller au delà.

Une erreur dii même genre a été commise à propos de l'expérience de Schiff. L'auteur lui-même, et d'autres après lui, en ont déduit deux conséquences : une fois la substance grise enlevée et la moelle réduite à ^es çprdons postérieurs, on voit disparaître la sensibilité à la douleur; on conclut que les impressions douloureuses sont conduites uniquement par la substance grise, et que les cordons postérieurs n'ont aucun rôle dans leur transmission. Cette coiiclusion, je n'ai pas besoin de le dire, est parfaitement légitime, elle n'est que l'expression même du fait. Mais on voit persister la sensibilité au contact, et l'on infère de là que la substance gpise ne transmet pas les impressions tactiles , que cette fonction est entièrement et uniquement dévolue aux cordons blancs. Cette fois la conclusion dit trop, elle dépasse le fait; l'expérience prouve bien que la présence de la substance grise n'est pas nécessaire à la transmission des impressions de contact, mais elle ne démontre pas qu'à l'état normal cette substance ne participe pas à cette fonction; l'expérience prouve bien que les cordons postérieurs, alors même qu'ils sont tout seuls, transmettent les impressions tactiles, mais elle n'établit point qu'ils sont l'unique voie de transmission.

Cette dislinolion semblera subtile, elle est indispen-

()8 PIIYSIOI-OGIE DE LA. MOELLE.

sable si l'on ne veut pas être immédiatement démenli par les faits pathologiques. Chez une femme observée par Luys (1), les perceptions douloureuses étaient très-vives, et la sensibilité tactile avait disparu; àl'autopsie, on trouve les cordons blancs postérieurs ramollis et l'axe gris intact. Tout est ici pour le mieux, et les deux conclusions de Schiff sont merveilleusement confirmées ; mais les malades de Friedreich (2), entre beaucoup d'autres que je pourrais citer, avaient conservé la sensibilité tactile, et cependant on constatait, cà l'autopsie, une atrophie complète de la totalité des cordons blancs postérieurs ; en revanche, la substance grise était saine, et il est bien évident que dans ces cas-là, c'est elle qui transmettait les impressions de contact. Peut-être s'agit-il alors d'une fonction supplémentaire et compensatrice imposée aux éléments gris ; je le veux bien, je suis même assez disposé à le croire ; mais il n'en est pas moins vrai que la deuxième conclusion qui a été déduite de l'expérience de Schiff, n'est point acceptable dans sa forme absolue, parce que rien ne prouve suffisamment que les cordons postérieurs soient l'unique voie de transmission des impressions de contact.

L'anatomie, du reste, rend parfaitement compte de la solidarité fonctionnelle, qui relie les diverses parties de notre système spinal postérieur; je ne crains pas de trop insister sur ce fait, dont la connaissance peut éclairer plus d'un phénomène pathologique. Par ses fibres directes, le cordon postérieur est indépendant de la sub-

(1) Lujs, Comjjlcs rendus et Mcintires de la SociHé de biologie, 1856.

(2) Friedi eicli, (Jeter degeneralivc Ali ophic dcr spinalen Hinlerslrtinge (Virchow's Archiv, XXVl, XXVII, 1863).

slance grise, et il est par cela même Tort vraisemblable qu'à l'état normal il conduit un groupe spécial d'impressions, qui ne passent pas par l'axe gris; mais ce dernier est en rapport direct avec les racines postérieures, et il conduit, lui aussi, un groupe distinct d'impressions, les impressions douloureuses ; on peut même admettre sans inconvénient qu'à l'état normal, il ne conduit que celleslà; mais puisque dans le cas de lésion totale des cordons blancs, la sensibilité tactile n'est pas nécessairement perdue, il faut bien reconnaître que la substance grise, grâce à ses connexions immédiates avec les racines sensibles, peut suppléer à la déchéance fonctionnelle du cordon postérieur lui-même.

Dans quelle portion de la substance grise sont situées les voies de transmission des impressions sensitives? Telle est la question que nous devons examiner. Stilling, le premier, et plus tard, Brown-Séquard et d'autres physiologistes, ont localisé cette conductibilité dans les cornes et les couches grises postérieures; mais Schiff, invoquant • des expériences qui lui sont personnelles, est arrivé à conclure que la substance grise possède cette propriété de transmission dans toute son épaisseur, qu'elle conduit les impressions aussi bien dans le sens postéro-anlérieur que dans le sens longitudinal, qu'après l'ablation des cornes la substance centrale suffit pour la transmission, et enfin, que chaque couche transversale de substance grise conduit les impressions de tous les points du corps, situés au-dessous ou en arrière d'elle. C'est donc pour la conductibilité sensitive de l'axe gris, la même généralisation que Schifl' croit fiyoir établie pour la conductibilité Riotricc.

Je ne saurais, pour ma pari, jusqu'à' plus ample démonstration , accepter une setnblable théorie : car elle est passible des objections les plus graves aU double point de Vue de l'anatoraie et de la physiologie. Nous avons vu, en étudiant la texture de l'axe gris, que les cellules nerveuses n'en occupent 'ph.è toute l'épaisseur indistinctement, et qu'elles sont réunies sur des points déterminés, de façon à conslituet* dé's groupes qui, se répétant dans toute la longueur de là moelle, finissent par représenter, selon l'expression de Clarke, de véritables colonnes de cellules; nous avons vu, en outre, que s'il y a des dissidences touchant le véritable caractère des cellules postérieures et latérales , il y a unanimité, parmi les anatomistes, touchant celles du cordon central péripendymaire, ces cellules n'étant, de l'avis de tous, que des corpuscules conjonctifs. Le fait analomique, à lui seul, suffit pour renverser l'opinion de Schiff ; il a prévu l'objection ; et lui, l'observateur exact, l'ennemi de l'hypothèse, il n'a pas craint d'y répondre par une supposition aussi arbitraire que peu logique ; il déclare qu'il est téméraire de tirer de l'anatomie microscopique de la moelle des déductions physiologiques, et au moment même il commet la faute, bien plus grave assurément, de déduire de ses expériences une texture anatomique toute nouvelle pour l'axe gris : ùhe telle façon de raisonner est peu faite pour détruire l'objection précédente, et je la maintiens dans toute sa force. La physiologie fournit des armes plus puissantes encore : si la substance grise était pourvue, dans tous les sens et dans toute son épaisseur, d'une conductibilité illimitée pour les Impressions çensilives, (jue devien(Jraient h netteté e(

PARTIES yESTHÉSODIQUES. 71

l'unité des perceptions? que deviendrait celte précieuse faculté qui nous permet de distinguer clairement et instantanément entre deux impressions simultanées? En fait, la théorie de Schiff me paraît inconciliable avec le mode normal de la sensibilité , et ce n'est pas tout encore. N'oublions pas que Schiff a doté la même substance grise d'une conductibilité motrice également iUiraitée dans toute son épaisseur, de sorte qu'on arrive forcément à cette conclusion : les voies des excitations motrices et des excitations sensitives sont les mêmes dans la totahté de l'axe gris. Enfin, et cette observation fort juste est de Funke (1) , étant admises une semblable promiscuité dans la substance grise, et la duahté fonctionnelle de toutes les parties de cette substance , on ne voit pas pourquoi chaque excitation douloureuse n'atteint pas dans la moelle tous les éléments kinésodiques , et ne détermine pas des contractions musculaires générales ; on ne voit pas davantage pourquoi chaque excitation motrice ne s'irradie pas sur les parties œsthésodiques, de sorte que chaque mouvement exécuté par l'intermédiaire de la moelle devienne une cause de douleur. C'en est assez sur ce point ; je crois avoir suffisamment justifié les motifs qui m'ont fait adopter l'opinion de Stilling.

Les cordons blancs et la substance grise qui entrent dans la composition du système spinal postérieur, conduisant tous deux les impressions sensitives, étant tous deux œsthésodiques (nom proposé par Schiff), il nous reste à rechercher, comme nous l'avons fait pour le système antérieur, si ces éléments sont sensibles par eux-

(1) Funke, LQhrbuçh der Physiqlofjio, Leipzig, 1860.

72 PIIYSIOLOGIli DE LA. MOELLE.

mêmes, c'est-à-dire si leur excitation directe détermine des sensations. Or, pour la substance grise, c'est une vérité bien démontrée par Magendie, mais surtout par les travaux de Longet, qu'elle est absolument insensible aux excitations qu'on fait agir immédiatement sur elles ; on peut, comme l'a constaté souvent ce dernier physiologiste, la déchirer, l'irriter, la détruire partiellement, sans éveiller jamais chez les animaux le moindre signe de douleur. Celte propriété négative de la substance grise a été mainte fois constatée depuis par d'autres observateurs, entre autres par Schiff, qui, dès 18h9, communiquait à la Société Senckenberg de Francfort-surle-Mein les résultats de ses expériences sur ce sujet (1). Comment peut-il se faire que cette substance grise, qui conduit si bien les impressions sensitives, reste ellemême insensible aux excitations directes? C'est là un phénomène qui attendra probablement toujours son explication; mais le fait est là, il faut bien l'accepter, la substance grise est simplement œslhésodique.

Quant aux cordons blancs, ils sont aussi œsthésodiques, puisque, comme nous l'avons vu, ils ont un rôle considérable dans la transmission des impressions de contact; de plus, suivant la majorité des expérimentateurs, ils sont sensibles, leur excitation provoquant constamment des signes non équivoques de douleur. Mais cette sensibilité

(1) Magendie, loc. cil,

Longet, Recherches expérimenlales et pathologiques sur les propriétés et les {onctions des faisceaux de la moelle cpinièro, et des racines des nerfs rachidiens [Arch. gcn. devic'd., i841). — Anatomie et physiologie du système nerveux. Paris, 18^2.

Schiff, loc. cit. — La relation de ces expériences communiquées en •1849 à la Société Scnckçnbcrg, n'a été publiée qu'en 1853.

DÉCUSSATION DES CORDONS DK LA MOELLE. 73

est d'autant plus vive que le point excité est plus rapproché des racines postérieures, et il est vraisemblable que les faisceaux blancs ne doivent cette propriété qu'à la présence des fibres radicales qui entrent dans leur composition, ou qui les traversent pour gagner la substance grise. Les expériences de Schiff, Brown-Sëquard et Chauveau (1) donnent à cette appréciation un haut degré de probabihté.

De la (léeussation des cordous de la moelle.

Jusqu'ici j'ai recherché quelles sont les parties de la moelle qui donnent passage aux excitations, sans me préoccuper du trajet que suivent ces dernières dans l'intérieur de l'axe rachidien. Cette question de la décussation, que j'ai négligée à dessein pour ne pas compliquer outre mesure un exposé qui n'est pas sans quelque difficulté, doit maintenant être abordée, mais elle ne me retiendra pas longtemps; entrer dans le détail des discussions auxquelles elle a donné lieu serait une entreprise aussi longue qu'inutile; ce sont les conclusions qu'il nous importe de connaître. Je vais droit à elles.

Et d'abord, en ce qui concerne la décussation des cordons antérieurs, elle n'est admise aujourd'hui que par les anatomistes qui croient encore à l'existence d'une commissure blanche antérieure, entre autres par Stilling, Eigenbrodt, KôUiker et Lenhossek (2). Or, nous avons vu,

(1) Schiff, Brown-Séquard, loc. cil.

Chauveau, Élude cxperimenlalc des prophélès de la moelle épinièro (Compt. rend, de l'Acad. des se, 1857, et Union méd., 1857).

(2) Stilling, Unlersuchmgon iiber die Fmclionen des Ituckcnmarks md

en étudiant la structure de la moelle, que cette commis sure blanche à fibres entrecroisées n'est que du tissu conjonctif, et que le fond du sillon antérieur ne présente d'autres éléments nerveux que les prolongements transversaux, qui unissent d'un côté à l'autre de la moelle les grandes cellules des cornes antérieures. Ainsi, l'anatomie ne démontre pas de décussation proprement dite; les deux faisceaux antéro-latéraux communiquent médiatement entre eux par les prolongements émanés des cellules, mais ce n'est pas là un véritable entrecroisement.

D'un autre côté, les vivisections et l'observation clinique ont démontré que la transmission des excitations motrices dans la moelle est directe ; voilà, ce me semble, plus de motifs qu'il n'en est besoin pour rejeter l'entrecroisement des faisceaux antérieurs. Comment se fait-il cependant que des expérimentateurs parfaitement compétents, comme Stilling,Eigenbrodt etKôlliker, affirment avoir obtenu dans leurs expériences des résultats qui démontrent péremptoirement!' existence d'une décussation dans le trajet des excitations motrices? Brown-Séquard (1) me semble avoir donné la raison de cette opposition, lorsqu'il a découvert que, chez les animaux, la moelle épinière présente un entrecroisement partiel des voies kmésodiques , tandis que cet entrecroisement n'a lieu chez

der Nerven. Leipzig, 1842— Voyez en outre les travaux anatoraiques cités dans le cliapitre I".

Eigenbrodt, Leitungsgeselze im Ruckenmarke. Giessen, 1848.

KoUiker, Mikroskopischc Anatomie. Leipzig, 1850. — Handbuch der GeiuefceJe/ire. Leij^zig, 1863.

Lenhossek, Neue Unlersuchungen uber den feineren Bau des cenlralen JServensysiemsdes Menschen.Vikn, 1855.

(1) Brown-Séquard , Course of Lectures on Physiology and Pathology pfthç cenlrçi,l Nervous System. Philadelphie, 1860.

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