CHAPITRE III
Diagnostic symptomatique. — Caractères de l’ataxie. — Ataxie complète. — Ataxie incomplète.
Diagnostic différentiel. — Paraplégie. — Anesthésie plantaire. — Titubation cérébelleuse. — Spasmes coordonnés.
Diagnostic pathogénique. — Rapport de la forme symptomatique au processus pathogénique.
Ataxie dyscrasique et fonctionnelle. — Ataxie encéphalique, cérébrale et cérébelleuse.
Ataxie spinale. — Rapports entre les symptômes et la lésion. — Troubles de la sensibilité. — Recherches nouvelles sur la sensibilité musculaire.
Reconnaître l'existence du phénomène ataxie, c'est-àdire faire le diagnostic du symptôme, en déterminer l’origine, c'est-à-dire faire le diagnostic pathogénique (lequel se confond encore, pour le moment, avec le diagnostic nosologique), telles sont les obligations de l’analyse sémiotique.
Diagnostic symptomatique.
Ce diagnostic repose sur la connaissance exacte des caractères cliniques par lesquels se révèle l’ataxie du mouvement; cette notion est la base du jugement pour distinguer ce symptôme des divers troubles morbides qui peuvent le simuler.
Toutes les fois que les mouvements volontaires, normaux quant à leur production et à leur force ( octu et potentia ), ont perdu leur coordination naturelle, il y a
GIlO SÉMIOTIQUE DE L’ATAXIE DU MOUVEMENT, ataxie motrice; celle ataxie est complète ou incomplète, suivant que la coordination volontaire et la coordination automatique sont simultanément altérées, ou qu’une seule de ces opérations physiologiques est atteinte. Les phénomènes qui résultent de ce désordre dans la motilité varient dans ces deux circonstances, mais ils offrent, dans tous les cas, une grande netteté.
Ataxie complète. — Cette forme d’ataxie peut être constituée à priori dans ses manifestations objectives et subjectives, si l’on ne perd pas de vue la signification physiologique et le processus pathogénique du symptôme. Le contrôle qu’exerce la volonté sur les mouvements par l’intermédiaire du sens musculaire, le mode normal des irradiations spinales et des mouvements réflexes sont également altérés ou anéantis : de là une série de phénomènes, dont l’interprétation clinique est sans difficultés, parce qu’elle découle naturellement des notions physiologiques précédentes.
Dans la grande majorité des cas, l’ataxie se révèle au malade par l’un des deux phénomènes suivants : Les mouvements de locomotion sont parfaitement normaux dans leur harmonie et leur succession, mais cette coordination n’est plus un acte mécanique et fatal, elle exige l’intervention continue de la volonté et de l’attention; un peu plus tôt, un peu plus tard, le patient s’aperçoit que s’il cesse un moment de diriger activement, de surveiller ses membres, les mouvements sont gênés et irréguliers, ou bien qu’ils manquent de leur précision ordinaire.
La marche qui une foiscommencéeestchezl’homme sain un acte purement spinal, devient un acte cérébral, la vo-
lonté remplace l’automatisme physiologique, l’innervation encéphalique tient lieu de l’innervation spinale pervertie. Il résulte de là que la fatigue survient beaucoup plus rapidement, et l’individu est tout surpris de ne pouvoir exécuter aussi facilement que par le passé les mouvements auxquels il est le plus habitué ; étonnement d’autant plus légitime, qu’il a parfaitement conscience d’alfecter à ces mouvements une plus grande somme de force musculaire. C’est là une conséquence forcée de l’intervention anormale de l’influence volontaire. C’est à ces deux circonstances, la continuité de l’action volontaire, et l’augmentation dans la dépense de force, que j’attribue la fatigue rapide et insolite qui caractérise l’ataxie à son début; plusieurs auteurs ont invoqué pour l’explication de ce phénomène une diminution réelle dans la force musculaire; je ne puis partager cette opinion ; lorsque le symptôme existe depuis longtemps déjà, l’énergie de la contraction musculaire est effectivement amoindrie dans bon nombre de cas, mais primitivement il n’en est point ainsi ; la coordination, qui est normale dans ses caractères objectifs, est réalisée au moyen d’un processus anormal ; c’est la raison unique et suffisante de la fatigue accusée parles malades. On observe alors, du reste, entre la station debout et la progression la même différence qu’en l’état physiologique; dans le premier cas, la fatigue est beaucoup plus rapide, je dirais presque beaucoup plus pénible, elle va jusqu’au malaise, l’obligation du repos est impérieuse et ne permet aucun délai. Il est tel individu qui, pouvant encore marcher pendant une ou plusieurs heures, ne peut conserver au delà de quelques minutes la station droite.
JACCOUD.
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Dans l’autre cas, c’est un phénomène tout différent qui éveille l’attention du malade. Obligé par une circonstance fortuite à marcher dans l’obscurité, il s’aperçoit qu’il n’est plus maître absolu de ses mouvements, il hésite, il chancelle, et bien qu’il soit dans un milieu qui lui est complètement familier (sa chambre à coucher, par exemple), il n’ose faire un pas sans prendre avec ses mains un appui sur les objets environnants ; avec la lumière ce trouble disparaît; ce n’est plus qu’un souvenir inexplicable, jusqu’au moment ou le concours des mêmes circonstances ramenant les mêmes effets, impose au patient la conviction d’un désordre réel et persistant. Alors il a recours au médecin, et lui annonce qu’il est atteint d’une paralysie commençante.
Ces deux modes de début n’ont pas la même signification physiologique : dans le premier, le mécanisme spinal qui préside à l’association coordonnée des mouvements est atteint d’abord ; dans le second, les éléments conducteurs des impressions périphériques sont frappés les premiers, le sens musculaire est amoindri ou anéanti.
Rien de plus variable que le temps pendant lequel les symptômes précédents restent isolés; il est impossible d’indiquer même une approximation, pour une période qui peut durer de quelques semaines à quelques années. La transition, du reste, se fait graduellement, les désordres existants se prononcent davantage, des accidents nouveaux s’y associent, et un jour vient où le tableau de l’ataxie complète est achevé. Pour en saisir toutes les nuances, il importe d’étudier les mouvements volontaires dans la station couchée et dans la locomotion ; il faut, de
plus, examiner le mode de l’équilibre dans la station debout.
Quand le malade est couché, il exécute avec la promptitude et l’énergie normales tous 'les mouvements qu’on lui commande, aussi bien les mouvements partiels des divers segments des membres inférieurs et supérieurs, que les mouvements de totalité qui ont pour but de changer la position du corps dans le lit. Tel est le fait général; mais on observe dans le mode d’exécution des différences d’un grand intérêt.
Voilà deux ataxiques; je les fais placer dans le décubitus dorsal, et je leur demande à tous deux de porter en dehors et en haut la jambe droite. Les deux malades exécuteront le mouvement ; mais l’un écartera le membre avec régularité et mesure, et l’arrêtera à temps pour ne pas atteindre les assistants; chez l’autre, la jambe sera subitement détachée avec une brusquerie violente, et sans que le patient en soit maître, elle sera lancée énergiquement dans la direction commandée, mais au delà du but voulu, de sorte qu’elle pourra bien, dans sa projection rapide, frapper les observateurs.
Quelle est la raison de ce contraste ? Le premier malade a t- il conservé la mémoire de la quantité de force nécessaire pour l’accomplissement, des mouvements, et le second a-t-il perdu cette notion préalable, fruit de l’éducation et de l’habitude? Non; la preuve, c’est que si l’ataxie a respecté les membres supérieurs, ce même individu proportionne exactement la force de son impulsion volontaire dans les mouvements qu’il accomplit avec les bras; la preuve, c’est qu’il sait parfaitement que le mou-
Ght\ SÉMIOTIQUE DE L’ATAXIE DU MOUVEMENT, vement de sa jambe dépassera sa volonté, à ce point qu’il en avertit parfois le médecin.
Un ataxique que j’ai observé en 1862 à l’hôpital de la Pitié, et qui présentait au plus haut degré cette projection folle et sans mesure des membres inférieurs, me conseilla de lui-même, à mon premier examen, de m’écarter un peu afin d’éviter le choc de sa jambe. La notion encéphalique préalable de la quantité de force est donc conservée, et si l’effet répond si mal à la conception volontaire, c’est tout simplement parce que l’harmonie préétablie des irradiations spinales est altérée; les éléments nerveux qui reçoivent l’incitation motrice n’ont pas l’excitabilité uniforme de l’état normal; exagérée pour quelques-uns, elle est diminuée ou nulle pour d’autres, et la réaction spinale qui produit le mouvement, au lieu d’être régulièrement subordonnée quant à sa force et à son étendue à l’impulsion de la volonté, la dépasse d’une quantité proportionnelle à l’accroissement anomal de l’excitabilité.
A un degré plus élevé, il y aura des mouvements spinaux sans excitation volontaire préalable, et ce phénomène que l’on observe si souvent chez les individus atteints d’ataxie complète, démontre avec une entière évidence la vérité de l’interprétation que je viens de formuler. L’excitabilité accrue de la moelle est ici seule en jeu, et les réactions motrices involontaires qui en résultent, sont absolument comparables à celles que détermine la saturation strychnique.
Dans l’ataxie complète, la motricité réflexe de la moelle est toujours exagérée, et il en est ainsi pendant une période souvent très-longue. Aussi, alors même que les
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malades ne présentent pas ces mouvements en apparence spontanés qui résultent des excitations périphériques, il est toujours facile de provoquer chez eux par les moyens ordinaires, des mouvements réflexes dont l’intensité, la vivacité et l’étendue annoncent clairement l’hyperkinésie spinale.
Lorsqu’on ferme les yeux du malade, les mouvements commandés sont encore possibles, du moins dansl’immense majorité des cas; mais le désordre, c’est-à-dire le défaut de rapport entre la qualité du mouvement et le but voulu, est beaucoup plus marqué ; souvent aussi la notion de la position des membres est perdue, de sorte que le patient ne peut indiquer exactement la situation réciproque de ses jambes.
Ajoutons que la force de la contraction musculaire est ordinairement normale (1), et nous aurons terminé l’exposé des troubles de motilité que révèle l’examen du malade dans la station couchée.
Dans la station debout, l’équilibre est instable; sans éprouver aucune sensation vertigineuse, le malade chancelle, et dans les premiers temps, ce phénomène est beaucoup plus marqué dans la station que dans la locomotion, la marche peut être encore à peu près normale, alors que déjà l’oscillation et le défaut d’équilibre dans l’immobilité sont tellement accusés, que la station droite est impossible au delà de quelques secondes. Lorsqu’on examine attentivement les membres inférieurs d’un ataxique oendant
(1) Cette assertion ne peut être plus absolue sans cesser d’être vraie, car dans l’ataxie complète qui est symptomatique de la sclérose spinale postérieure, la force musculaire diminue toujours lorsque arrivent les dernières périodes de la maladie.
qu’il garde, tant bien que mal, la position debout, on observe le plus ordinairement, sinon toujours, des contractions involontaires dans certains groupes musculaires, et surtout dans le groupe des fléchisseurs du pied sur la jambe; on constate très-facilement ces derniers en fixant le regard sur le dos du pied ; on voit alors les tendons se soulever sous les téguments, à intervalles plus ou moins rapprochés, souvent même la contraction est assez énergique pour soulever favant-pied, et à cet instant précis, le malade oscille. J’ai observé ces phénomènes pour la première fois chez cet homme qui fut atteint d’ataxie complète après une diphlhérie pharyngée, je les ai retrouvés depuis lors chez les six ataxiques dont je parlerai bientôt , et dans cet intervalle Moritz Benedikt les a signalés également dans de remarquables travaux (1). Je ne doute pas que ces signes ne soient constants dans l’ataxie complète, et je n’hésite pas à les rapporter au désordre de la motricité réflexe de la moelle. L’occlusion des yeux augmente immédiatement l’instabilité de l’équilibre, et rend une chute imminente.
Lorsque l’ataxie est complètement constituée, la marche du malade est éminemment caractéristique. Les yeux constamment fixés h terre et sur ses membres inférieurs, il lance sa jambe avec une brusquerie saccadée, le plus souvent dans l’extension droite ; il lui fait ainsi décrire un arc de cercle plus ou moins grand, et pendant ce parcours, le membre est parfois agité follement par des secousses musculaires ; il retombe ensuite de toute la force
(1) Benedikt , Ueber Ighmungsartige SlÔrungen der Motilitdt , ohne eigentliche Paralysie ( Wiener med. Wochensch >, 1862). — Ueber\Muskel spannung und Muskelsta'rre (eod. loco, 1864), -
de l’impulsion première sur le sol, qu’il frappe violemment du talon. Lorsque pendant la progression le malade soulève, pour le ramener en avant, le pied postérieur, il heurte fréquemment l’autre jambe ou celle de son guide, selon que la contraction involontaire et soudaine qui altère l’acte fonctionnel, a poussé le membre en dedans ou en dehors; avec une force insolite dans la projection alternative des pieds, le malade oscille dans un équilibre instable, et pour prévenir une chute qu’il redoute sans cesse, il prend un point d’appui sur les objets qui l’entourent, ou se refuse à marcher sans le secours d’un guide.
L’ataxique marche toujours à pas pressés, il semble courir plutôt que marcher, car il se maintient plus facilement en équilibre dans une progression rapide et précipitée que dans une marche lente et mesurée qui lui est le plus souvent impossible, et comme la percussion bruyante du sol par le talon revient à chaque pas, il résulte de là que la marche entendue de loin ressemble à un véritable trépignement (1). De tous les mouvements de locomotion le plus pénible, on peut dire le plus dangereux, est le mouvement de rotation du corps sur lui-même autour de son axe longitudinal; dans bien des cas, la marche est encore normale que déjà ce mouvement ne peut plus être exécuté avec sa précision ordinaire; le malade oscille, quoiqu’il ait la précaution instinctive de tourner sur ses deux pieds sans quitter le terrain: il craint de choir, et l’événement justifie parfois ses appréhensions.
Vient-on à supprimer par l’occlusion des yeux l'inter-
(1) Eisenmann nous apprend qu’à l’établissement de Grâfenberg les ataxiques sont depuis longtemps désignés sous le nom familier de trêpigneurs.
(548 SÉMIOTIQUE DE L’ATAXIE DU MOUVEMENT, vention régulatrice et excitante de la vue et delà lumière, soudain, avec une instantanéité foudroyante, le malade est frappé d’une terreur profonde, il fléchit, il chancelle, il tombe, s’il n’est promptement et énergiquement retenu. Cependant la force des mouvements appréciée, soit avec la main, soit avec le dynamomètre, est parfaitement normale, elle est en rapport direct avec la constitution de l’individu, et avec le développement du système musculaire.
Les résultats de l’occlusion des yeux méritent de nous arrêter quelques instants. Dans l’ataxie complète, l’intervention de la vue facilite la marche, et d’une manière générale : l’accomplissement des mouvements, mais jamais elle ne leur restitue leurs qualités normales ; la raison est évidente; par ce contrôle direct, le patient supplée à l’absence des renseignements que fournit ordinairement le sens musculaire, mais c’est là tout le secours qu’il en peut tirer; ses yeux, son attention, sa volonté, ne peuvent rien sur les mouvements désordonnés qui résultent du dérangement du mécanisme spinal. D’un autre côté, l’observation a révélé une particularité fort intéressante touchant l’influence propre et directe de la lumière. Qu’on fasse marcher un ataxique, puis qu’on interpose au-devant de sa poitrine un objet qui lui masque complètement la vue de ses pieds, la marche deviendra aussitôt plus difficile et plus désordonnée, mais si le malade se sent soutenu, s’il est rassuré contre la crainte d’une chute, il pourra continuer à marcher. Qu’on lui ferme ensuite les yeux, et qu’on supprime ainsi l’action de la lumière sur le système nerveux , immédiatement les phénomènes s’aggravent, ils deviennent tels que je les décrivais il y a un in-
stant, les membres inférieurs fléchissent et s'affaissent, le patient refuse d'avancer, si. on l’y contraint, il va tomber. Voilà le fait clinique, il a été plusieurs fois constaté par Eisenmann et par moi-même. S’il n’a pas été vu plus souvent, c’est parce qu’on se borne d’ordinaire à fermer les yeux des malades, de sorte qu’on supprime du même coup le contrôle de la vue sur les mouvements, et l’action spéciale de la lumière; qu’on procède par gradation, comme je viens de l’indiquer, et l’on pourra facilement s’assurer de la réalité d’un fait que j’ai observé toutes les fois que je l’ai cherché. Quant à la nature et à la modalité de cette influence remarquable de la lumière sur le système nerveux, elles sont encore du domaine de l’hypothèse ; cependant on trouvera notée, et étudiée à un point de vue purement physiologique, cette action excitante de la lumière, dans un travail de Marmé et Moleschott(l).
Il est facile de concevoir les désordres fonctionnels des membres supérieurs lorsqu’ils sont eux aussi frappés d’ataxie ; je ne m’y arrêterai pas davantage : quels que fussent les détails de ma description, il me serait impossible de prévoir et d’énumérer toutes les variétés qu’on observe dans la pratique. Je signalerai seulement un fait général qu’il est bon de connaître : les mouvements artificiels qui accomplissent les divers travaux manuels sont toujours altérés avant les mouvements naturels de simple préhension; ces mouvements exigent une précision extrême qui devient irréalisable, sous l’influence du plus léger dérangement dans la coordination normale. C’est
(1) Marmé und Moleschott, Ueber den Einfluss des Lichtes auf die Reizbarkeit der Nerven ( Untersuchungen zur Naturlehre, 1856).
(>50 SÉMIOTIQUE DE L’ATAXIE DU MOUVEMENT, donc par l’inaptitude aux travaux professionnels que les malades sont éclairés sur leur .situation : le tailleur n’est plus maître de son aiguille, l’écrivain lâche sa plume, ou griffonne, le pianiste bredouille, le violoniste fait un appel infructueux à son habileté passée, pour unir dans une action commune la main qui fait la note et celle qui produit le son. Plus tard, les mouvements naturels sont compromis à leur tour, et c’est alors que l’on voit les patients laisser tomber, dès qu’ils ne les regardent plus, les objets qu’ils tiennent dans leurs mains, et éprouver les plus grandes difficultés pour porter les aliments à leur bouche; parfois cette impuissance fonctionnelle est tellement absolue que ces malheureux sont dans l’impossibilité de prendre eux-mêmes leurs aliments.
J’ai omis jusqu’ici de parler des troubles de sensibilité; cette omission est volontaire. Dans la description précédente, j’ai eu pour but de faire connaître les caractères propres de l’ataxie, ceux qui la constituent essentiellement, et non pas les phénomènes d’un autre ordre qui peuvent coïncider avec elle. Or, l’alaxie motrice, comme son nom même l’indique, ne consiste qu’en des troubles de la motilité, et dans une étude générale, ceux-là seuls doivent trouver place. Il va de soi que dans l’ataxie complète dont je me suis occupé jusqu’ici, le sens musculaire est toujours diminué ou perdu; lorsqu’il en est autrement, l’ataxie est nécessairement incomplète, puisque la coordination volontaire subsiste. Cette importante conclusion ressort directement de l’analyse physiologique.
Ataxie incomplète. — Ataxie par défaut de coordination volontaire. — Les irradiations spinales et la motricité réflexe de la moelle sont normales, et les troubles
de la motilité résultent simplement de la perte du sens musculaire ; le malade ne peut diriger aucun mouvement, ni en adapter les qualités d’étendue, de force et de direction au but voulu, à moins qu’il ne les contrôle incessamment par la vue. La démarche est donc hésitante, elle n’est point irrégulière ; elle est gênée et maladroite dans son ensemble, elle n’est point altérée dans les mouvements partiels qui la composent; elle est lente et inhabile, elle n’est point saccadée ni désordonnée. Sans le secours de ses yeux, le patient marche comme au hasard, n’ayant plus conscience des mouvements qu’il exécute non plus que de leur modalité; il n’avance qu’avec appréhension une jambe au-devant de l’autre, la moindre saillie à la surface du sol le fait trébucher et tomber, et s’il a perdu, en outre, la sensibilité tactile de la plante du pied, il ne marche plus, il ne se tient pas même debout, parce qu’il ne se sent soutenu par aucun plan résistant; il lui semble qu’il est suspendu dans l’espace, cette absence complète de communication avec le sol qui le porte, lui donne l’impression du vide au-devant de lui, il pourrait marcher, il n’ose, tant il est dominé par la crainte d’une chute immédiate. Ces phénomènes bizarres disparaissent entièrement lorsqu’on rend au malade l’usage de la vue, et c’est là, indépendamment des signes directs tirés de l’examen de la démarche, un caractère distinctif de premier ordre entre cette forme d’ataxie et l’ataxie complète.
Quant aux mouvements commandés, ils sont ponctuellement accomplis s’ils sont dirigés par la vue ; dans le cas contraire, le hasard seul en décide, parfois même le malade croit avoir obéi à l’ordre prescrit, alors que
cependant il est resté parfaitement immobile; ses mains laissent tomber les objets qu’elles tiennent dès qu’elles ne sont plus commandées par le regard ; et la notion de la position des membres est ordinairement perdue. Mais ici doit intervenir une distinction qui me paraît avoir été méconnue.
Lorsque le membre, examiné à ce point de vue, estcomplétement soulevé, de telle sorte que les téguments ne soient en contact ni avec le plan du lit, ni avec une autre partie du corps, alors la proposition précédente est absolument vraie, la notion de la position est perdue, quel que soit d’ailleurs l’état de la sensibilité tactile. Mais si le membre repose sur le lit, et d’une manière plus générale, s’il est dans une telle situation que la peau soit soumise à des impressions de contact, alors la notion de position n’est perdue que si la sensibilité cutanée est elle-même anéantie.
Dans le cas contraire les impressions tactiles transmises à l’encéphale suffisent pour l’éclairer sur la position des membres, bien qu’elles ne puissent suppléer le sens musculaire pour l’exécution et l’appréciation des mouvements.
Telle est la raison des contradictions apparentes que présentent les observations ; lorsqu’on les compare, on voit que parmi les malades atteints soit d’ataxie par défaut de coordination volontaire, soit d’ataxie complète ; les uns avaient gardé la notion de position, tandis que les autres l’avaient perdue. Ces différences sont réelles, mais il n’y a là rien qui soit inexplicable, rien non plus qui puisse faire douter du rôle assigné au sens musculaire ; tout dépend de la situation dans laquelle les
membres ont été examinés, et de l’état de la sensibilité cutanée.
Enfin, on observe souvent, mais non toujours, un autre phénomène remarquable, qui est, lui aussi, la conséquence directe de l’abolition du sens musculaire. La sensation spéciale de fatigue, que produit la contraction prolongée d’un même groupe de muscles, n’existe plus, et les malades peuvent maintenir leurs membres dans l’extension droite, par exemple, plus longtemps que les individus bien portants; le sentiment de la tension des muscles d’où naît à l’état normal le malaise caractéristique, a disparu avec les autres modes du sens musculaire.
L’état morbide que je viens de décrire a été signalé par Bell, Nasse, Gerdy, Weber, Romberg et Landry sous le nom àe paralysie du sens musculaire. Cet état constituant réellement au point de vue sémiotique une forme d’ataxie, il m’a paru plus opportun, et surtout plus logique de lui donner une place dans la classe des ataxies du mouvement.
Ataxie par défaut de coordination automatique . — En pathogénie, cette forme ne diffère de l’ataxie complète que par la conservation de la coordination volontaire, c’est-à-dire du sens musculaire ; en clinique, elle se distingue par les résultats négatifs de l’épreuve des yeux, et par l’adaptation régulière des mouvements au but voulu. Cette forme très-rare n’a été vue jusqu’ici que chez les hystériques, et elle paraît tenir à l’exagération de l’excitabilité réflexe de la moelle, bien plutôt qu’à la perturbation des irradiations spinales. Ce qui le prouve, c’est que les mouvements sont normaux lorsqu’ils sont exécutés dans la station couchée ou assise; ils ne deviennent ataxi-
(35Z| SÉMIOTIQUE DE L’ATAXIE DU MOUVEMENT, ques que dans la station debout et pendant la marche; on voit alors des contractions involontaires troubler l’équilibre, ou interrompre l’harmonie de l’acte fonctionnel, toutes les fois que la plante du pied pose sur le sol, c’està-dire lorsque les impressions centripètes résultant du contact mettent en jeu l’hyperkinésie morbide de la moelle.
L’ataxie s’accusant par des phénomènes aussi nettement caractéristiques, il n’est, à vrai dire, qu’un très-petit nombre d’états morbides qui exigent un diagnostic différentiel ; je signalerai la paraplégie, l’anesthésie plantaire, la titubation cérébelleuse et les spasmes coordonnés de Romberg.
Paraplégie. — La paraplégie incomplète peut seule prêter à la confusion; mais l’erreur est facilement évitée, car dans aucun cas la démarche du malade ne ressemble à celle de l’ataxique. Bien loin de lancer follement ses jambes, le paraplégique traîne ses pieds à terre, ou bien si la paralysie est tellement incomplète qu’il puisse encore les soulever, le mouvement de progression s’accomplit dans un plan vertical antéro-postérieur, parallèle à l’axe médian du corps, et les mouvements de la marche qui pourront être hésitants, incertains, en raison de la diminution de l’impulsion motrice, ne sont point troublés dans leur succession et leur harmonie naturelles, en un mot, ils ne sont point désordonnés.
Dans un cas, je l’ai signalé plus haut, le paraplégique décrit lui aussi un arc de cercle avec ses membres inférieurs; c’est ce qui arrive au début, lorsque le groupe des adducteurs est plus particulièrement atteint. Eh bien !