MOUVEMENTS AUTOMATIQUES
centres fonctionnels (dans le sens que j’ai précisé plus haut), mais de véritables centres automoteurs, entrant spontanément en action pour exécuter les mouvements dont ils sont chargés. Or, je n’hésite pas à me prononcer pour la négative; la théorie des mouvements automatiques repose sur une véritable pétition de principe ; on suppose que ces mouvements ont lieu sans excitation préalable, et c’est justement là ce qu’il s’agit de prouver ; rien, absolument rien, dans l’état actuel de la science ne démontre l’absence d’excitation dans les mouvements dont il s’agit; la physiologie, d’un autre côté, nous enseigne de la façon la plus péremptoire qu’un élément nerveux ne sort jamais spontanément de cet état que nous appelons état de repos, conséquemment je ne puis voir dans les mouvements prétendus automatiques, que des mouvements réflexes. Je reconnais volontiers que l’excitant préalable n’est pas toujours facile à saisir, et que dans bon nombre de cas, il nous échappe complètement, mais la valeur de cette objection diminuera peut-être, si je rappelle que l’excitation initiale peut venir, non-seulement de la périphérie, mais d’une autre partie des centres nerveux, si je fais remarquer en outre, que le rôle d’excitant peut être rempli par le sang lui-même, ainsi que nous l’ont appris les remarquables travaux de Rosenthal (1) sur la moelle allongée.
Action de la moelle sur le tonus musculaire.
Les partisans des mouvements automatiques ont invoqué, à l’appui de leur opinion, un autre groupe de faits,
(1) Rosenthal, Die Alhembewegungen und ihre Beziehungen zwn Nervus vagus. Berlin, 18G2.
JACCOUD.
162 PHYSIOLOGIE DE LA MOELLE
mais l’argument est moins heureux encore , nous allons le voir. Il y a quelques années, certains faits mal interprétés ont conduit à doter les muscles d’une propriété spéciale, à laquelle on a donné le nom de tonicité ou de tonus. En vertu de cette propriété, les muscles seraient constamment dans un état de contraction faible, et les périodes que nous appelons période d’activité et de repos, ne différeraient, en réalité, l’une de l’autre que par l’intensité variable de la contraction ; cette propriété, à laquelle les muscles devraient les caractères de leur état statique (stabilité de Blasius) n’était point regardée, du reste, comme inhérente au tissu musculaire lui-même, on y voyait le résultat de l’excitation également constante des nerfs moteurs; puis, comme il fallait, pour les besoins de là théorie, être en mesure de faire comprendre Cette activité continue de la moelle, on expliqua la tonicité musculaire par l’action automatique du centre nerveux rachidien, et aussitôt après, on donna le tonus comme la preuve la plus positive de cet automatisme. Chose étrange, on ne se douta pas un instant qu’on tournait incessamment dans le même cercle ; on prouvait le tonus par l’automatisme, on démontrait l’automatisme par le tonus, et tout allait au mieux ; bien plus, l’erreur a donné naissance à une théorie restée célèbre, à laquelle se rattache le nom de Blasius (1).
Cette confusion devait avoir un terme ; Ed. Weber et Kôlliker (2) portèrent le premier coup à la théorie; ils ont montré que l’état des muscles au repos est complètement
(1) Blasius, Stabililats - Nevrosen ( Archiv fur physiol . Heilkunde , 1851).
(2) E. Weber, Kôlliker, loc. cil.
LE TONUS MUSCULAIRE.
indépendant de l’influence spinale, et en établissant, en outre, que les caractères statiques du système musculaire, sont le résultat pur et simple de la force d’élasticité, ils ont fait justice à la fois, et de l’automatisme de la moelle et de la tonicité des muscles. Il est donc inutile de m’arrêter à combattre un argument qui n’en est plus un ; aussi je passerais outre, si la théorie du tonus n’avait trouvé un dernier refuge dans les muscles sphincters. L’occlusion ordinaire de l’orifice anal et de l'orifice vésical a été regardée comme l’effet delà contraction tonique, ou de la tonicité des anneaux musculaires. L’erreur me semble complète; ces muscles sont disposés de telle sorte, que lorsqu’ils sont en repos, ils ferment complètement l’orifice qu’ils entourent, voilà tout, et lorsqu’ils entrent en action sous l’influence de la volonté, ils se contractent et déterminent une occlusion bien autrement forte, qui résiste, efficacement à l’action des antagonistes, aussi longtemps du moins que l’épuisement n’est pas atteint, ou que la pression n’est pas trop forte. Quant à la dilatation de ces anneaux nécessitée par l’acte fonctionnel, elle est passive, et résulte tout simplement de l’absence d’une incitation volontaire opposée, et des rapports anatomiques réciproques, que présentent les muscles dilatateurs etles sphincters. La théorie du tonus musculaire n’est plus admissible pour les muscles striés, et les physiologistes que les recherches de Weber, de Volkmann, de Kolliker et de Wundt avaient encore laissés dans l’hésitation ont été définitivement convaincus par les travaux ultérieurs d’Auerbach et de Heidenhain (1). Ces derniers observateurs ont répété et
fl) Weber, Volkmann, Kolliker, loc. cil,
Aucrbach ( Schlesische Gesellschaft fur Valerlands Kultur , 1856.
PHYSIOLOGIE DE LA. MOELLE
varié sous toutes les formes une expérience décisive : ils détachent un muscle de son insertion inférieure, opération qui ne compromet en rien les relations normales de l’organe avec la moelle ; puis ils fixent un poids à l’extrémité libre du tendon, et mesurent avec précision la longueur du muscle; cela fait, ils sectionnent tous les nerfs moteurs qui s’y rendent. Il est clair que si le tonus existe, le muscle doit s’allonger, ne fût-ce que d’une quantité très-faible; or, c’est ce qui n’a jamais lieu.
En revanche, le tonus semblerait exister réellement dans les muscles des vaisseaux, car si l’on répète sur eux la partie fondamentale de l’expérience d’Auerbacb et de Heidenhain, c’est-à-dire, si l’on sectionne les filets nerveux qui s’y distribuent, on voit presque instantanément les muscles se dilater sous l’influence de la pression du sang. Je retrouverai cette question en m’occupant de l’innervation vaso-motrice, mais je n’en ai pas fini encore avec l’action de la moelle sur les organes du mouvement volontaire ; il me reste à étudier l’influence qu’elle exerce sur l’excitabilité des nerfs moteurs, et sur l’excitabilité des muscles.
— Heidenhain, Physiologische Studien. — Hislorisches und Experimen telles über Muskeltonus (Müller’s Archiv , 1856).
Wundt, Die Lehre von der Muskelbewegung . Braunschweig, 1858.
Hermann (L.), Beilrag zur Erledigung der Tonusfrage (Reichert’s und du Bois-Reymond’ s Archiv , 1861).
Von Wittich, Das Brondgeest’ sche Experiment ( Konigsb . mediz. Jahrb ., 1862).