COMPRESSION DES NERFS PÉRIPHÉRIQUES
important; par une analyse attentive des mouvements restés possibles, le médecin doit déterminer quels sont les muscles immobilisés, et il pourra ainsi découvrir le siège exact de la compression. Jusqu’ici , malheureusement, cette analyse sémiotique a été négligée, et dans les observations qui se rapportent à cette forme, on s’est borné à noter la paraplégie.
Je n’ai pas observé de cas de ce genre, et dans les faits suivants, il est évident qu’une analyse minutieuse aurait fait constater la conservation de la motilité dans certains groupes musculaires; la simple notion du lieu de la compression suffît pour l’établir.
Benjamin (de Hambourg) (1) a rapporté l’observation d’un homme de soixante ans qui, après avoir éprouvé des douleurs dans les membres inférieurs, fut atteint de paraplégie et de rétention d’urine sept ans avant sa mort; les douleurs persistèrent jusqu’au dernier jour. A l’ouverture du canal vertébral on découvre une intumescence de la partie postérieure des méninges dans le canal lombosacré; ce sac une fois ouvert, apparaît une tumeur qui siège sur la queue de cheval, à six centimètres de sa terminaison ; cette tumeur de la grosseur d’une olive, d’une longueur de trois centimètres, comprime plusieurs cordons nerveux qui lui adhèrent ; d’autres nerfs pénètrent dans son épaisseur, et ces derniers présentent dans leur constitution organique des changements appréciables, avant même qu’ils aient atteint la masse morbide. D’après l’examen microscopique, Benjamin a rattaché cette tumeur aux névromes; voilà donc un exemple bien positif
(4) Benjamin , Nourom innerhalb der Hückenmarhsh&ule ( Virchow* s Archiv, XI. 1857).
290 PATIIOGÉNIE DES PARAPLÉGIES.
de paraplégie par compression des nerfs sacrés dans l’intérieur du canal vertébral ; mais il est clair que les nerfs lombaires échappaient ici à toute altération, et que les muscles animés par eux ne devaient pas être paralysés.
La compression des nerfs lombaires en dehors du canal a fréquemment lieu dans les suppurations aiguës ou chroniques de la région lombo-iliaque, entre autres dans le psoïtis ; mais elle donne très-raremement naissance à la paraplégie, parce que les plexus lombaires, séparés par toute l’épaisseur de la colonne vertébrale, ne sont pas atteints tous les deux; c’est une paralysie isolée de l’un des membres inférieurs que l’on observe en pareil cas. Dans quelques circonstances pourtant on voit apparaître une véritable paraplégie; mais le mode de production est tout différent : ce n’est plus une compression des nerfs lombaires périphériques qui est en cause, c’est une compression de tout le faisceau lombo-sacré et de l’extrémité inférieure de la moelle elle-même ; l’abcès a fait irruption dans le canal vertébral, et ces faits doivent être rapprochés de ceux que j’ai rapportés précédemment comme exemples de compression de la moelle.
La disposition anatomique des nerfs sacrés après leur émergence du canal vertébral en rend la compression bilatérale beaucoup plus facile, aussi n’est-il point extrêmement rare de voir se développer une paraplégie sous l’influence de cette cause. C’est surtout après l’accouchement qu’on l’observe, et non pas seulement après l’accouchement difficile et laborieux, comme le voulait Fr. Hoffmann, mais aussi après une parturition très-régulière et très-naturelle, comme l’a indiqué Burns. Dans son mé-
COMPRESSION DES NERFS PÉRIPHÉRIQUES. 291 moire sur les paralysies puerpérales , Imbert-Gourbeyre (1) cite quatre observations, empruntées à Rademacher, Schupmann, Salvat et Lhéritier (2), qui se rapportent à cette forme de paraplégie. Romberg (3) a rapporté deux autres faits qu’il a observés lui-même. Chez une femme de trente-trois ans, chez laquelle l’accouchement, après une durée de douze heures, avait été terminé au moyen du forceps, la paraplégie avait été précédée de douleurs extrêmement vives, qui avaient débuté pendant le travail, et avant l’application de l’instrument. La guérison eut lieu, mais elle ne fut complète qu’au bout de plusieurs semaines. Les choses se sont passées de la même façon chez l’autre malade : ici aussi le forceps a été nécessaire, mais quatre heures avant qu’on en fit usage, la malade se plaignit d’un engourdissement dans la jambe gauche, lequel fut bientôt remplacé par des douleurs violentes sur le trajet du nerf sciatique. La compression subie par les nerfs ne donna lieu, pendant quelques jours, qu’à ces troubles de sensibilité; mais bientôt il s'y joignit une paralysie des muscles qui meuvent les orteils, avec une anesthésie totale du pied et de la jambe. Quoique incomplète, l’analyse symptomatique est suffisante pour nous montrer que les phénomènes de paralysie étaient bornés à la sphère du nerf sciatique.
(1) Imbert Gourbeyre, Des 'paralysies puerpérales. Paris, 1861.
(2) Rademacher , Bechtfertigung der Erfahrmgsheillehre. Berlin ,
Schupmann, Hufeland's Journal der prakt. Heilkunde , 1830.
Salvat, Thèse de Montpellier, 1842.
Lhéritier, Clinique médicale des eaux de Plombières, 1854.
Ces quatre citations sont empruntées au travail d'Imbert Gourbeyre.
(3) Romberg, Klinische Wahrnehmungen und Beobachlungen. Berlin,
2Q2 PATHOGÉNIE DES PARAPLÉGIES.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que ce mécanisme pathogénique n’est point exclusivement propre à l’accouchement, et que toute tumeur intra-pelvienne pourra déterminer une paraplégie plus ou moins complète, si elle porte à la fois sur les nerfs sacrés des deux côtés. Chez une femme, dont Bernutz a bien voulu me communiquer l’histoire, une paraplégie coïncidait avec une tumeur rétro-utérine. Un jour, la tumeur suppure et devient fluctuante ; elle se vide par le rectum, la paraplégie disparaît. Le mode de production de la paralysie ne saurait ici être douteux, et je suis convaincu, pour ma part, que si l’on donnait à cet ordre de faits une attention suffisante , le domaine des paraplégies utérines, dites fonctionnelles ou réflexes, en serait singulièrement restreint.
Tels sont les trois genres qui forment la classe des paraplégies organiques. Dans l’un, la condition matérielle de la paralysie siège dans la moelle ou ses enveloppes ; dans l’autre, elle occupe l’encéphale; dans le troisième, elle atteint les troncs nerveux eux-mêmes. Mais si, dans tous ces cas, le mode pathogénique de la paraplégie est le même, il s’en faut que les faits de ces trois genres soient également fréquents : la paraplégie par lésion méningo-spinale est très-commune; la paraplégie par compression des nerfs périphériques est exceptionnelle ; quant à la paraplégie par lésion de l’encéphale, sa rareté lui donne le caractère d’une anomalie pathologique.