CHAPITRE III
DES CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DES PARAPLÉGIES. LES PARAPLÉGIES FONCTIONNELLES.
Des paraplégies d’origine périphérique. — Paraplégies urinaires-utérinesintestinales. — Paraplégies par refroidissement, etc.
Du processus pathogénique de ces paraplégies. — Examen et discussion de la théorie des paraplégies réflexes. — Théorie de l’épuisement. — Expériences physiologiques. — Applications pathologiques.
Du caractère fonctionnel des paraplégies d’origine périphérique. — Causes d’erreur dans l’observation. — Résultats des autopsies dans les paraplégies urinaires et dans les paraplégies a frigore.
En exposant précédemment (1) les principes généraux de ma classification des paraplégies, je disais : La physiologie, en nous enseignant que l’excitabilité de la moelle peut être grandement modifiée, quoique l’organe reste sain, et quoiqu’il conserve ses rapports nutritifs normaux avec le sang artériel, nous révèle un autre ordre de faits dans lequel, en l’absence de lésion matérielle appréciable, en l'absence de toute altération quantitative ou qualitative du liquide nourricier, le phénomène morbide ne peut être rapporté qu’à une perversion fonctionnelle; de là une quatrième classe de paraplégies, les paraplégies fonctionnelles, dont le caractère distinctif est précisément l’absence de toutes les conditions matérielles qui donnent lieu aux paraplégies des trois premières classes (lésions de l’appareil rachidien, ischémie, dyscrasie).
(1) Voyez page 217.
DIVISION DES PARAPLÉGIES FONCTIONNELLES. 337 Les progrès considérables qu’a réalisés dans ces dernières années l’histologie pathologique, ont considérablement amoindri cette classe de paraplégies ; peut-être doit-elle encore être conservée, mais il s’en faut que tous les faits qui y ont été entassés doivent réellement y trouver place. Trop souvent, en effet, on a admis comme fonctionnelles ou nerveuses des paralysies qui n’avaient d’autre titre à cette qualification que des recherches cadavériques insuffisantes, ou l’ignorance de l’action exercée sur les propriétés de la moelle par certains états du sang ; il importe aujourd’hui d’examiner les choses de plus près, et de ne laisser dans la classe des paraplégies fonctionnelles que celles qui ont un droit positif à y être maintenues. Je me propose donc, à ce sujet, un travail d’analyse critique, qui aura pour résultat l’élimination de bon nombre de ces paralysies, et leur admission dans l’une des classes précédemment étudiées; la critique, je l’espère, paraîtra opportune, et l’élimination légitime.
Les faits que l’on a rattachés aux paraplégies fonctionnelles sont si nombreux et si disparates, qu’il est 'impossible de les grouper tous ensemble, pour les soumettre à un examen simultané. Mais si je prends en considération les circonstances diverses dans lesquelles la paralysie se développe, je suis conduit naturellement à établir dans la classe des paraplégies dites fonctionnelles, quatre divisions distinctes.
Dans le premier groupe, la paraplégie succède à une excitation anormale plus ou moins prolongée, qui a été transmise à la moelle par les nerfs périphériques des organes génito-urinaires, des viscères abdominaux ou de la surface cutanée. Pour ne rien préjuger touchant le
JACCOUD.
338 PATIIOGÉNIE DES PARAPLÉGIES,
mécanisme palhogénique de cette paralysie, je la désignerai pour le moment sous une dénomination qui exprime purement et simplement la succession des phénomènes : ce sera la paraplégie d’origine périphérique.
Dans le second groupe, la paraplégie se développe sous l’influence des pyrexies et des maladies aiguës.
Dans une troisième série de cas, la paraplégie apparaît dans le cours d’une maladie constitutionnelle ou cachectique.
Dans un quatrième et dernier groupe, la paraplégie prend naissance sous l’influence d’une névrose.
Paraplégies d’origine périphérique.
Dans le premier groupe, ai-je dit, la paraplégie succède à une excitation anormale plus ou moins prolongée, qui a été transmise à la moelle par les nerfs périphériques des organes génito-urinaires, des viscères abdominaux ou de la surface cutanée. A ces paraplégies par excitation périphérique anormale, se rattachent celles qui apparaissent dans le cours des maladies des organes génitourinaires (paraplégies urinaires et utérines ), celles qui procèdent d’un état morbide de l’intestin (superpur galion, vers intestinaux ), celles, enfin, qui résultent d’une excitation directe des nerfs sensibles (impression du froid , névralgies) (1).
(1) On s’étonnera peut-être de ne pas voir figurer dans cette énumération la dysenterie et la paraplégie qu’elle laisse parfois après elle ; mais si un physiologiste peut consentir à réunir cette paralysie à celle qui est produite par une superpurgation ou par l’entcrite simple, il est difficile qu’un médecin accepte cette assimilation. C’est dans les formes les plus
PARAPLÉGIES ü’ORIGÏNE PÉRIPHÉRIQUE. 339
La fréquence de ces diverses paraplégies est loin d’être la même; toutes sont rares, mais il y a des degrés dans celte rareté. La paraplégie urinaire signalée par le professeur Rayer dans ses beaux travaux sur les maladies des reins, est celle qui se présente le plus souvent à l’observation ; beaucoup plus commune chez l’homme que chez la femme, elle se développe dans le cours des maladies aiguës ou chroniques de l’urèthre, de la vessie, de la prostate ou des reins ; lapyélo-néphrite et la cystite chronique, les phlegmasies hypertrophiques de la prostate en sont les causes les plus ordinaires ; dans quelques cas beaucoup plus rares, cette paraplégie est produite par la blennorrhagie , qui agit alors comme phlegmasie uréthrale. Chez la femme, les paraplégies utérines sont moins fréquentes que les paraplégies urinaires chez l’homme ; mais elles sont cependant moins rares que celles qui résultent d’une irritation intestinale. Quant aux paraplégies qui succèdent à l’excitation des nerfs cutanés, elles sont moins insolites que ces dernières, de sorte que si nous voulions ranger ces diverses variétés par ordre de fréquence, nous arriverions à l’énumération suivante: paraplégies urinaires, paraplégies utérines, paraplégies a frigore , paraplégies intestinales.
Un mot avant de poursuivre sur une question de principe,
graves de la dysenterie et surtout de la dysenterie épidémique que l’on voit survenir cette paralysie secondaire ; or, il est impossible de méconnaître l’étroite affinité qui relie cette maladie aux pyrexies infectieuses ; celte affinité est mise hors de doute par la transformation, plusieurs fois observée, d’une épidémie de dysenterie en épidémie de typhus, et bon nombre de médecins, je parle des plus autorisés, ont rapproché la dysenterie des fièvres pestilentielles. Pour tous ces motifs, la paraplégie dysentérique doit nécessairement trouver place à côté de celle qui est déterminée par les pyrexies du genre typhus.
PA.TIIOGÉNIE DES PARAPLÉGIES.
au sujet de laquelle il ne doit rester aucune obscurité. J’entends par paraplégie a frigore, celle qui résulte de l’action du froid sur la surface cutanée, et je la sépare, à tous égards, de la paraplégie rhumatismale proprement dite. Quelques auteurs, je le sais, le savant Eisenmann, entre autres, ont suivi une voie différente ; ils qualifient de rhumatismal tout phénomène morbide né sous l’influence du froid, de sorte que pour nous en tenir à notre sujet, paraplégie a frigore et paraplégie rhumatismale sont pour eux deux synonymes parfaits. Je ne puis, pour ma part, accepter cette interprétation, dont le principal défaut, à mes yeux, est de caractériser un groupe nosologique par une simple cause occasionnelle.
Voyez d’ailleurs à quoi mène l’application de ce principe : Un homme en parfaite santé, et qui n’a jamais eu de rhumatisme, prend une amygdalite parce qu’il s’expose à un courant d’air frais, voilà une amygdalite rhumatismale; un autre individu dans les mêmes «conditions de santé antérieure, devient paraplégique, parce qu’il a eu pendant plusieurs heures les jambes dans l’eau froide ; voilà une paraplégie rhumatismale. Il y a là évidemment un abus de mots, pour ne pas dire une erreur médicale ; qu’une paraplégie prenne naissance dans le cours ou à la suite d’un rhumatisme, qu’elle précède les manifestations ordinaires de l’affection, comme on le voit parfois pour l’endocardite, quelle se développe enfin chez un individu qui n’éprouve pas en ce moment même les accidents caractéristiques de la maladie, mais qui, en raison de ses antécédents individuels-ou héréditaires, peut être qualifié de rhumatisant; alors j’appellerai volontiers cette paraplégie, rhumatismale, mais je me résoudrai difficilement
DE LA THÉORIE DES PARAPLÉGIES DITES RÉFLEXES. 3/ll à aller au delà, car, en bonne conscience, pour constituer un phénomène rhumatismal, il faut avant tout un rhumatisme.
Quelle différence, d’ailleurs, dans la signification pathologique de ces deux espèces de paraplégie : l’une, la rhumatismale, est une des fractions, une des déterminations possibles d’une maladie générale; l’autre est un accident fortuit, résultant de l’action insolite du froid sur les nerfs cutanés, chez un individu prédisposé.
Cette distinction formulée, je reviens aux paraplégies par excitation périphérique. Je dois examiner quel est le mécanisme qui préside au développement de ces paralysies, après quoi je rechercherai si elles méritent constam* ment et sans réserve l’épithète de fonctionnelles, qui leur est si souvent donnée.
Examen de la théorie des paraplégies réflexes. — Mode de production des paraplégies d’origine périphérique. — Les paraplégies précédemment énumérées (urinaires , utérines , a frigore , intestinales) forment la classe des paraplégies dites réflexes. L’histoire de ces paralysies est intéressante à plus d’un titre, elle mérite de nous arrêter quelques instants. Entrevues par Willis, qui en avait exposé la raison anatomique en ces termes : « Nervi enim mesenterii non tantum cum intestinis , s to macho , jecore aliisque visceribus communicant, sed etiam cum lumhorum aliarumque partium nervis, et consequenter cum artuum », ces paralysies sont nettement indiquées par Whytt et Prochaska (1), sous le nom de
(1) Willi|, De anima brulorum quœ hominis vitalis et sensiliva est ( Opéra omnia. Genève, 1680).
Wlivit Observations on lhe Nature, Causes and Cure of the Disordcrs
3 h'2 PATHOGÉNIE DES PARAPLÉGIES.
paralysies sympathiques ; elles sont bientôt oubliées de nouveau, ou du moins elles restent inexpliquées et incomprises jusqu’au jour où Graves (1) en fait connaître le processus, en établissant la doctrine des paralysies et des convulsions d’origine périphérique. « L’état inflammatoire, dit-il en parlant de la paraplégie intestinale, exerce une impression anomale sur les filets nerveux qui se distribuent à la muqueuse des intestins ; cette impression gagne la moelle épinière, et réagit alors sur les fonctions motrices des extrémités inférieures. » Et un peu plus loin : « Les impressions qui intéressent un point des extrémités nerveuses périphériques, peuvent se propager vers les organes centraux, d’où elles sont renvoyées, par action réflexe, sur les nerfs de certaines régions plus ou moins éloignées; elles déterminent ainsi des manifestations morbides analogues à celles qui seraient produites par une maladie primitive des centres nerveux. » Un peu plus tard, Stanley publie quelques observations de paraplégie d’origine périphérique, et il en donne une interprétation tout à fait semblable à celle du professeur de Dublin : « L’irritation a agi d’abord sur les nerfs d’un organe intérieur, le rein ; puis, cette impression anomale a retenti, par l’intermédiaire de la moelle, sur les nerfs sensitifs et moteurs des membres. On peut voir dans d’autres circonstances ces phénomènes se succéder dans un ordre inverse : ainsi, lorsqu’un des membres infé-
■which are commonly callecl Nervous , Hypochondriac or Hysleric , etc. Edinburgh, 1765.
Prochaska, Institutionnel physiologies humanœ, vol. I et II. Vienne,
(1) Graves, Leçons de clinique médicale. Traduction française de Jaccoud. Paris, 1863.