LE SOMMEIL ET LES ÉTATS QUI PEUVENT LE SIMULER
Nous savons tous ce qu’est le sommeil normal, je me garderais bien toutefois d’en donner une définition1; je dirai seulement que c’est le repos, la suspension de l’activité cérébrale, la cessation de la vie de relation due à la nécessité où se trouve l’organisme de réparer les forces usées par le travail. C’est un besoin de notre organisme, auquel il faut, chaque jour, un certain nombre d’heures de sommeil, variables d’ailleurs pour chacun de nous, suivant l’âge, le tempérament, le travail que nous faisons accomplir à notre corps ou à notre cerveau.
Les dillérentes formes de l’activité cérébrale, quelque complexes qu'elles paraissent au premier abord, peuvent se réduire, en dernière analyse, à trois phases, toujours les memes : 1° la perception, par le cerveau, des impressions que reçoivent les nerfs des sensibilités générales etles organes des sens ; 2° 1 ’ élaboration cérébrale; 3° l’action qui est la manifestation de l’impression perçue et élaborée par le cerveau. Que se passe-t-il lorsque le sommeil nous gagne ? L attention, la faculté d’élaboration cérébrale diminuent; nos muscles sont, peu à peu, frappés d’inertie, les yeux se ferment, la sensibilité générale s’engouidit , nous perdons conscience de 1 extérieur et de nous-même : les sensations auditives sont encore perçues quelque temps, affaiblies; enfin, elles disparaissent à leur tour. Le sujet plongé dans le sommeil se trouve, suivant I expression de Mathias Duval, dans la situation de l’animal auquel le physiologiste vient d enlever les hémisphères cérébraux, en ce sens que tout mouvement volontaire a disparu, tandis que les mouvements réflexes persistent. Encore, 1 excitabilité réflexe et le tonus musculaire peuvent-ils être fortement diminués : le sommeil s’accompagne de ralentissement du cœur et de la respiration, de diminution des sécrétions en général et des contractions des muscles lisses, de l'estomac et de l’intestin, rpar exemple; bref, pendant le sommeil, tous les centres automatiques essentiels de la vie organique se reposent grâce à cette diminution périodique de leur fonctionnement.
Enfin, et j attire l’attention sur ce point, une excitation suffisamment forte fait cesser le sommeil : le réveil, même brusque, en sursaut, s’accom-
I. Fou h ma y, dans sa récente thèse l'Homme endormi (l’aris, 1909j, a montré avec la vanité d’une pareille tentative.
humour
pagne d’un instant d’obnubilation pendant lequel le sujet s’étire, se frotte les yeux, etc., avant de reprendre pleine possession de son activité cérébrale.
Je ne m’arrêterai pas longtemps à exposer les diverses théories du sommeil. On a attribué le sommeil à des modifications des cellules nerveuses (amiboïsme, etc.), modifications dont l’existence parait bien problématique, chez l’homme, depuis que les perfectionnements successifs de nos techniques histologiques sont venus mieux nous renseigner sur la structure et les connexions des différentes parties constituant la cellule nerveuse, des dendrites, en particulier.
Il y a déjà longtemps qu’on a songé à rapporter le sommeil à des modifications de la circulation sanguine dans l’encéphale. Les anciens croyaient que, pendant le sommeil, le sang s’accumulait dans le pressoir d’Hérophile, et, comprimant le cerveau, déterminait le sommeil. Durham, en 1860, a fait justice de cette opinion ; en trépanant des chiens, cet auteur a pu s’assurer, de visa, que le cerveau est, au contraire, anémié pendant le sommeil. Ce résultat a été confirmé par Hammond et Sansom, par Claude Bernard, par Mosso (1891), etc. Ainsi donc, le cerveau est anémié pendant le sommeil, comme, d’ailleurs, tous les organes au repos; mais cette anémie est-elle bien la véritable cause du sommeil ?
Ce ne sont pas les seules théories émises pour expliquer le sommeil ; Bouchard a signalé, dans les urines, la présence de poisons à action variable suivant l’état de repos ou d’activité du sujet; toxines paralysantes après la fatigue, toxines convulsivantes après un sommeil prolongé. Claparède, de Genève, considère le sommeil comme un acte instinctif, se produisant lorsque la fatigue est sur le point d’intoxiquer notre organisme. Enfin, on a parlé d’un véritable cerilrc da sommeil. Sans m’arroter a discuter les résultats obtenus
à l’aide d’expériences chez les animaux, nous verrons tout à l’heure, si l'étude anatomoclinique des cas de tumeur cérébrale ayant détermine un sommeil pathologique vient, ou non, confirmer cette théorie.
Il importe de bien distinguer d’avec le sommeil, le coma, état caractérisé par la cessation plus ou moins complété de 1 activité cérébrale, avec conseïvation fie la vie végétative. Ces caractères essentiels appartiennent également au sommeil, mais, entre les deux étals, il y a des différences capitales, lout d’abord, le pouls devient ample et fort dans le coma cl prend les eaiaclcies du pouls cérébral ; la respiration est plus ample, souvent stertoreuse ; mais ce qui distingue surtout le coma du sommeil, c est que les excitations les plus fortes sont impuissantes à réveiller un sujet plonge dans le coma.
Outre les tumeurs cérébrales, un certain nombre d affections encéphaliques peuvent déterminer le coma ; dans l ’hémorragie cérébrale, il débute Inus-
LJE SOMMEIL DANS LES TUMEURS CÉRÉBRALES 321
quement, s’accompagne de déviation conjuguée de la tête et des yeux, d’hémiplégie. Celui du ramollissement est moins caractéristique, il peut se produire progressivement; être moins complet : les phénomènes paralytiques sont variables. Dans les méningites aiguës, le coma s’accompagne d’irrégularités du pouls et de la respiration, de paralysies des nerfs crâniens, etc. : il suffit de rappeler le coma de la paralysie générale.
Parmi les comas toxiques, je signalerai brièvement celui de l’ivresse, facile à reconnaître à l’odeur de l’haleine et aux vomissements ; ceux des intoxications par l’opium, la belladone, l’oxyde de carbone; le coma du saturnisme, de l’urémie, du diabète; il n’est point nécessaire de s’arrêter au diagnostic différentiel de ces comas, qu’il est facile de distinguer d’avec le sommeil. Il en de même pour le coma des maladies infectieuses : fièvre typhoïde, érysipèle, septicémies, pneumonie, celui du coup de chaleur, enfin celui des intoxications hépatiques et gastro -intestinales. Pour ces dernières, la distinction peut être moins aisée, les fermentations de l’estomac et de l’intestin peuvent produire tantôt le coma, tantôt une simple somnolence, qui peut dégénérer en sommeil véritable, comme la somnolence post prandium des dyspepsies atones, flatulentes.
Il faut reconnaître cependant que les différences entre le sommeil et le coma peuvent être moins tranchées ; le coma incomplet peut ne durer que quelques heures comme le sommeil. Une forte excitation réveille alors le sujet, mais ce n’est pas là un vrai réveil comme pour le sommeil; le sujet ne sort de sa torpeur que pour un instant et ne retrouve pas rapidement comme après le sommeil la totalité de ses facultés intellectuelles.
\on Monakow1 distingue dans les états comateux quatre stades différents, la somnolence, le « sopor », la stupeur et enfin le coma proprement dit. Ce sont là des stades progressifs qui, d’ordinaire, se succèdent à mesure que se développe la tumeur cérébrale.
Mais, en prenant même le stade de début, la somnolence, ce n’est pas là du sommeil à proprement parler : une excitation tire le malade assez facilement de cet état, et, réveillé, s’il peut encore s’orienter, c’est déjà avec assez de peine ; lorsqu’on l’interroge ce n’est que de temps à autre qu’il a des paroles correctes se rapportant aux demandes qu’on lui fait; c’est donc un
état qui diffère du sommeil léger auquel on peut le considérer comme correspondant.
fie stade suivant de « sopor » s’écarte encore plus du sommeil : on arrive difficilement a tirer le malade de cet état et alors ce n’est que vaguement qu il sait ou il est et qu’il se rend compte de ce qui l’entoure. Je n’insiste pas