‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 10 sur 169 · LE CHANT MAGIQUE · texte numérisé non relu

LE CHANT MAGIQUE

rieur à toute constitution régulière de « système » musical ; δ) 1] obéit, dans la mesure où cela est reconnaissable pour nous, à une des lois générales les plus importantes en matière de magie: l'imitation (action exercée sur le semblable par le semblable); c) il est étranger à toute préoccupation d'esthétique; d) il n’est pas fait pour un auditoire: il s'adresse à un seul être, sensible aux moindres détails de l'exécution, mais invisible. Le magicien chante pour l'Esprit sur lequel il veut agir, etpour lui seul; e) bien qu'étrangers à ce que nous appelons « théorie musicale », les chants de magie contiennent, à l’état embryonnaire, tout ce qui, plus tard, constituera l’art proprement dit. On n’y trouve pas seulement ce qui est caractéristique au premier chef de toute œuvre musicale : la répétition, le rythme, mais parfois un plan où l’on peut voir l’ébauche instinctive de ce que sera plus tard une composition artistique. (Ainsi, les mélodies des Indiens d'Amérique (1) ont une introduction et une coda entre lesquelles un ou deux thèmes sont répétés un certain nombre de fois.)

2° Au point de vue de sa connexité avec un texte verbal, le chant magique a des paroles habituellement inintelligibles non seulement pour nous, mais pour les chanteurs eux-mêmes (Grosse).

Les Indiens observés par Miss Fletcher dans l'Amérique du Nord n’admettent guère de mots nettement articulés dans leurs chants. Ils disent en entendant les chants des civilisés que « nous bavardons trop ». Il y a très peu de leurs mélodies qui soient pourvues de mots; et quand elles le sont, ces mots sont employés à part ou modifiés de façon à être plus mélodieux ; leur choix et leur arrangement ne sont pas toujours déterminés par l’usage. La plupart des chants sont remplis de syllabes qui ne sont ni une partie ni un fragment de termes usuels, mais simplement des sons, dépourvus de toute signification précise et appropriés au chant ou à son but: ce sont des voyelles avec une lettre initiale qui est généralement ἢ, th ou y. Les accents sont modifiés ; de plus, on use de phrases elliptiques. Il y a là une tendance évidente à remplacer un langage par un autre, et comme un sentiment obscur de l'originalité inhérente à la pensée musicale. Ce qu’il y a de remarquable, en effet, c'est que cet entrelacement de mots usuels et de syllabes dépourvues de sens n'est nullement considéré comme arbitraire : une fois qu'il est établi comme base d’une mélodie magique, on n’y change rien, et on a pour lui le même respect que nous aurions, nous lettrés, pour le texte classique d’un poème littéraire (2).

Il s’est passé quelque chose d’analogue dans le chant magique grécolatin. Les compositions lyriques qui en sont sorties contiennent dans

(1) Reproduites par B.-J. Gilman dans le Journal of American folklore.

(2) Sur ces « Continued repetitions of meaningless words or syllabs », cf. Seventh Annual Report of the Bureau of Ethnology, Washington, 1891, p. 289, — οἵ, La musique, ses lois, son évolution (chap. sur la pensée musicale).

leur partie ancienne et traditionnelle {les refrains) des interjections qui n'ont pas de sens grammatical, mais une signification rituelle.

3° Au point de vue de son rôle et de son extension, l’usage du chant magique est le fait le plus ancien dans l'histoire de la civilisation humaine ; et dans la civilisation même des primitifs, il a une importance unique : il est universel, il reparait à chaque instant dans la vie pratique. Je le montrerai plus loin par un choix d'exemples très divers.

4 Au point de vue social,il y a enfin (au moins chez les primitifs que nous pouvons encore observer) une connexité toujours précise entre les chants magiques et la vie en commun. Tout à fait étrahgers à la fantaisie individuelle, ils constituent un rite traditionnel, une doctrine secrète, la propriété d'un groupe plus ou moins étendu. Chez les Grecs, où les poètes que nous connaissons détachent déjà les formules de leur cadre liturgique etles modifient librement, les compositions lyriques se rattachent toujours à une cérémonie religieuse. Chez les demi-civilisés d'aujourd'hui, les faits à observer sont plus nets ; j’en citerai deux pris dans les sociétés de l'Amérique du Nord.

La tribu indienne Omaha vit dans un pays de buffles. La chasse de ce gibier, soumise à des aventures diverses durant une période de temps assez longue, est réglée par des usages très nettement définis et rendus obligatoires pour tout le monde. Toute désobéissance est sévèrement punie. Au commencement de juillet, la tribu sort du village sous la conduite d’un chef, élu en grande cérémonie. Ce chefest à la fois un chasseur d'élite, un prêtre chanteur, un magicien. Il a toutes les responsabilités. Il doit commander les mouvements, trouver la bonne place pour camper, deviner où est le gibier, conduire la chasse, procurer les aliments ; 1] répond de tout ce qui arrive : contretemps, attaques de l'ennemi, querelles intestines. Si un malheur se produit, il est aussitôt déposé, car on estime que ses chants sont inefficaces et qu’il ne jouit d'aucune faveur auprès des Esprits (miss Fletcher).

Après avoir indiqué la connexité des chants de guerre et des chants adressés à l'Esprit du Tonnerre (Wakonda), miss Fletcher ajoute que les chants sacrés des Indiens sont la propriété soit d'un groupe social, soit des initiés. [Il est presque impossible d’en obtenir une audition en dehors des cérémonies rituelles où ils doivent être exécutés. (Ainsi, dans un pays européen, un prêtre ne comprendrait pas que, dans la rue, ou dans une circonstance quelconque, on lui demandât de reproduire les gestes qu’il fait devant l’autel, à certains momentsde la liturgie.) On ne peut même pas obtenir qu’un Indien n’appartenant pas à la société qui a le monopole de ces chants les fasse entendre de sa propre voix : 1]

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