‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 9 sur 169 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

$ 1. — Les rites manuels et les rites oraux.

Je dois donner d’abord quelques définitions.

La magie est un ensemble de pratiques à l’aide desquelles l’homme croit pouvoir ëmposer sa volonté à la nature, et aux Esprits dont il la peuple. Cette idée de contrainte est capitale. La religion et la magie supposent toutes les deux la croyance aux Esprits ; mais dans l’une et l'autre, les rapportsde l'homme avec les Esprits ne sont pas les mêmes. Dans la religion, l’homme s'adresse à un tout-puissant ou à un supérieur ; il implore sa bienveillance ou sa miséricorde. Il traite de sujet à seigneur, quelquefois aussi d’égal à égal en faisant une sorte de marché. Dans la magie, rien de semblable : l’homme ne prie pas; 1] commande (1). Alors que les actes religieux tirent leur pouvoir efficace des sentiments et des intentions dont ils sont le symbole, tout doit se passer, dans la magie, indépendamment de la mentalité de l'opérateur, en vertu de lois contre lesquelles nul ne peut rien, à moins qu’il ne soitluimême magicien et ne fasse de la contre-partie.

Dans une de ses tragédies (2), Euripide caractérise l’art de faire parler les dieux malgré eux, à l’aide de rites précis. Cet art est celui de la magie (à l'époque où 1] y a des dieux constitués). Vim facere diis, faire violence aux dieux, tel fut son rôle quand elle se trouva en antagonisme avec la religion.

Les écrivains chrétiens opposent très souvent les miracles dont la vraie religion a tout le mérite, à ceux qui sont obtenus par l'incantation. Ils

(1) Ce n’est qu'exceptionnellement, et par une altération du sens des mots, que l'on trouve le mot precor, je prie, à la fin d’une formule magique, comme celle que donne le médecin Marcellus en la faisant précéder des mots « præcantabis dicens » (De medicamentis, Vin, 199; ΧΧΙΧ, 45). Le mot qui exprime un commandement a pu, à la longue, se confondre avec celui qui exprime la prière, comme le mot qui signifiait « chant » s’est plus tard confondu avec celui qui signifie « parole ».

(2) lon, v. 375 et suiv.

condamnent ces derniers comme une violence illicite ; mais tout en les condamnant, eux-mêmes les croient possibles. Ainsi saint Augustin, après avoir énuméré quelques-uns des prodiges à l’aide desquels Dieu a voulu confirmer la fidélité des siens (1), ajoute : « Ces miracles étaient dus à une foi ingénue, à une piété confiante, on aux incantations et aux chants (incantationibus οἱ carminibus) d'une curiosité sacrilège usant d'artifices qu'on appelle magie. » 4

Il ya, dans la magie, deux sortes de rites : les rites manuels, consistant à tracer des figures géométriques, faconner des images, faire des nœuds, mélanger ou brüler des substances diverses, etc., et les rites Oraux.

Les rites manuels supposent un commencement de technique, je veux dire de métier et d'industrie : ils sont donc relativement récents. La voix est un instrument que la nature met à la disposition de l’homme et pour l’usage duquel l'instinct suffit : les rites oraux sont donc les plus anciens.

Or, dans les rites oraux, c’est par le chant qu’on a commencé. Les formules magiques sont passées par les phases d'évolution suivantes :

On les a d’abord chantées ;

Puis on les ἃ récitées ;

Enfin on les a écrites sur un objet matériel porté, en certains cas, comme amulette.

Même à l’époque où les rites manuels avaient pris un grand développement, la voix était estimée plus puissante que les philtres :

… Vox letheos cunctis pollentior herbis Excantare deos,

dit Lucain. En tout cas, les rites manuels étaient réputés absolument inefficaces sans le secours des formules vocales. C’est l’opinion des anciens (Platon, Pline le Jeune, reproduisant l'opinion commune) et c’est celle des primitifs qui sont nos contemporains (2).

$ 2. — Le chant magique.

Le chant magique primitif est caractérisé par les faits suivants : 1° Au point de vue de son organisation intrinsèque : a) il est anté-

(x) La Cité de Dieu, 1. X, chap. vur et 1x.

(2) James Mooney, Sacred formulas of the Cherokees (7 th annual Report of the Bureau of Ethnology, p. 312). |

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