LES RYTHMES ET LE PRINCIPE D'IMITATION
C’est à ce point de vue qu’il convient de se placer pour interpréter les témoignages anciens. Le dactyle, avec son temps initial fort et ses deux parties égales, éveille des idées d'ordre, de solidité. Il est donc apte à «imiter » les nobles sujets de l'épopée ; il est héroïque, majestueux, fier, grave (1), « énergique comme les héros eux-mêmes ». Des poètes tels qu'Horace, Tibulle, Ovide, Properce, quand ils l'ont caractérisé comme instrument d'expression, ont pu obéir à ce sens délicat qu’on appelle le « goût » ; mais le goût littéraire est inconnu aux primitifs. De tout autres préoccupations que celles de l’esthétique pure fixent leur choix!
Le spondée, avec ses deux longues, a une majesté plus haute encore. Il sera donc approprié au lyrisme religieux. Le moyen âge a été d’un avis différent, mais pour un motif analogue :il considérait la mesure à trois temps comme la plus parfaite, parce qu’elle représentait l’idée de la Trinité. Les vieux poètes, en particulier Terpandre, employaient le trochée dans leurs nomes. Les écrivains de décadence n'ont fait qu’exagérer un principe juste, le fausser ou le commenter avec préciosité, quand ils ont eu la prétention de dire avec exactitude ce que le spondée imitait (2). Ajoutons que, dans la poésie, le mélange des dactyles et des spondées est presque toujours déterminé par une pensée d’imitation.
L’anapeste imite le mouvement des pas; c’est un rythme de marche. Il appartient aux « embatéries » de Sparte. Dans la tragédie, il marquait l'entrée et la sortie du chœur. Mais n'oublions pas que tous ces mouvements font partie de cérémonies rituelles ou sont associés à des idées religieuses ! Mélangé avec le grave spondée, l’anapeste reste un rythme de marche, mais peut convenir à la marche funèbre, entrecoupée de sanglots ; 1] est le rythme du thrène, employé par Eschyle en souvenir des usages de Bithynie (3), par Euripide, par Aristophane (4).
{1) Aristote, Poet., ch. 24.
(2) « Le spondée est le plus long des rythmes homogènes (genre égal) ; or nous demandons notre salut pour un long temps... » — « On s’est servi du spondée à cause de sa longueur, pour les pensées dont la réalisation implique un long temps ; on voyait en lui l’augure d’une assistance solide et durable. » Je traduis ainsi deux textes cités par H. Abert, p. 133.
Aristophane lui-même, si enclin aux parodies, emploie le spondée dans un esprit d'imitation. Ainsi, Oiseaux, v. 1061 : D'icije vois le monde entier, etc. (πᾶσαν μὲν γὰρ γᾶν ὀπτεύω, etc.).
(3) Perses, v. 930 εἴ suiv.
(4) Euripide, Jphig. en T., v. 168 et suiv.; Aristophane, Lysis, v. 954 et suiv,
238 L'ÉTHOS DES RYTHMES
Le #rochée, selon l'étymologie du mot, est le rythme qui court. 1] ἃ servi à des expressions très diverses, parfois contradictoires ; je note simplement que l’idée d'imitation revient souvent dans les textes relatifs à son éthos. Dans les Acharniens d'Aristophane, Amphitheos dit qu'il prend la fuite pour ne pas tomber aux mains des Acharniens. Le chœur, composé d’Acharniens, fait alors son entrée et s'écrie sur le rythme trochaïque :
Par ici! que tout le monde le suive et le poursuive ! Interrogez tous les passants sur cethomme ! Il importe au salut de la république qu’on le prenne ! etc.
Et le Scholiaste, commentant ce passage (v. 204), fait remarquer que les vers ont été écrits dans le mètre trochaïque parce que ce mètre « convient au zèle des vieillards poursuivant Amphitheos » et que « ce choix d’un rythme approprié est conforme aux usages des poètes tragiques et comiques ».
L'iambe est aussi un rythme rapide, vif, propre à l’action, selon le mot d'Horace, c'est-à-dire d’un emploi presque universel. On le trouve, dit Aristote, dans « le parler de tout le monde », etc’est là son principal mérite : ressembler au rythme du langage usuel. Bien qu'il soit « sans noblesse », il peut être employé pour la prière, pour l'expression de la douleur, aussi bien que pour l’injure. Il trouve place dans la tragédie, dans la comédie, dans le drame satirique ; on ne l'y emploie pas toujours à l’état pur, d’abord parce qu'il serait très difficile, matériellement, d'écrire une pièce où il n’y aurait que des fambes, ensuite parce que le principe de l’imitation réclame des nuances, des formes diversifiées, des altérations. Ainsi, il y a une forme boiteuse de l'fambe, le choliambe, employé par le poète Hipponax (vi* 5. av. J.-C.), dont l’irrégularité est ainsi expliquée par le rhéteur Démétrius : « voulant dire des injures à ses ennemis, il a endommagé la mesure et l’a rendue boiteuse, au lieu de régulière et ordonnée ; car ce qui est eurythmique et facile à entendre convient aux éloges plus qu'aux attaques (1) ».
Le mètre ionique, avec ses éléments inégaux, ses deux longues suivies de deux brèves, était désigné et apprécié d’après le même principe. On croyait voir une relation entre l'irrégularité de sa structure et le caractère efféminé, la nonchalance, la tenue relàchée des Ioniens (2). C'était un rythme non ordonné, disproportionné (ἄταχτος,
ἀνάρμοστος), sans consistance (χαῦνος), incapable — comme le doch-
(1) Je traduis ainsi la phrase citée par Η, Abert,p. 145. (2) Cf. Suppliantes, v. 417-427.