LES RYTHMES ET LE PRINCIPE D'IMITATION
miaque, d’après Platon — de porter les pensées viriles et sereines de l'homme libre, mais bon pour la poésie érotique etles chansons à boire, comme attestent les vers d'Anacréon qui l’introduisit dans la littérature. 1] s’alliait parfois à l’iambe, ce qui constituait une « anaclasis », c'est-à-dire une brusque inflexion qui brisait le rythme en trompant l'attente de l'oreille. Au lieu de | J J ,(Γ2 |, on avait (à ce que pensent
les philologues modernes) | J δὶ j À
à ἢ et jl'éthos du rythme n’en paraissait que plus éloigné du genre égal et noble.
Les rythmes à cinq temps ont un éthos extrêmement riche, qui semble parfois contradictoire. Constitués sur la base 2 : 2 + 1 ils sont considérés habituellement comme l’image d’un mouvement inégal qui peut servir à imiter tantôt la grande passion inquiète et orgiastique, tantôt les états complexes, flottants, « repliés en forme de vague », tantôt des impressions purement pittoresques. Le péon, dit Aristide Quintilien, accroît 1 « enthousiasme » (religieux), mot qui peut être entendu à l’orientale ou à la grecque, dans le sens des Korybantes ou dans le sens Apollinien : dans le premier cas il implique je ne sais quoi de débraillé et de violent (λελυμένον) ; dans le second, plus de tenue et de calme, quelque chose même de la gravité dorienne (σεμνότης). Denys d'Halicarnasse, caractérisant des formes de mesure à cinq temps, dit qu’elles ne manquent pas de noblesse, qu'elles ont de la dignité et de la grandeur. Le crétique, rarement à l'état pur, paraît employé dans un chant choral par Eschyle, pour rythmer le langage de la supplication passionnée. On croit retrouver le bacchius dans des morceaux descriptifs comme le chant de Prométhée traduisant les sensations encore vagues qu'il éprouve à l'approche des Océanides (1), ou bien, en manière de parodie, dans le chant de Strepsiade harcelé par les punaises (2).
Il nous est souvent difficile de retrouver la valeur imitative exacte que les anciens attribuaient à chaque forme mélodique de la mesure, car les doctrines qui nous sont parvenues sur ces questions sont à la fois altérées, brouillées par le caprice des grammairiens, très éloignées de l’art primitif, et, de plus, au milieu des combinaisons et des substitutions dont se servent les poètes, l'identité d’un rythme devient parfois méconnaissable et donne lieu à controverse. Mais le principe est certain : on #mitail à l’aide des rythmes. Aristote l’affirme nettement dans sa Poëétique. On peut rattacher ce principe à celui qui sert de
(1) Promethée, v. 116 et suiv.
(2) Aristophané, Nuées, v. 708 et suiv.
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fondement à la magie. Je ne veux pas dire que le dactyle, l’iambe, le péon, εἴς..., ont d'abord été employés dans des incantations où leur éthos aurait été fixé une fois pour toutes; mais je pense qu'entre la magie primitive et la rythmique des poètes, il y a un intermédiaire : la religion, et j'assimilerais volontiers l’histoire des rythmes à celle de la poésie elle-même, et principalement de la poésie lyrique, laquelle — cela est certain — a eu pour berceau les cultes religieux et se rattache ainsi à la magie.
$ 3. — Les rythmes et la religion.
Qu'il soit possible, sans remonter à la source première, d’assigner une origine religieuse à la constitution des rythmes, c'est ce qui résulte de faits assez nombreux. Il y a d’abord le nom même de certains rythmes : spondée (de σπονδή, libation) ; péon, bacchius. Il y a des témoignages précis appuyés sur l’observation, ou écho de témoignages beaucoup plus anciens. Aïnsi Aristide Quintilien divise les rythmes en trois classes : les rythmes courts (rapides), longs (lents), et mélangés; 1] dit que les premiers sont usités dans les pyrrhiques, les seconds dans les « hymnes sacrés » et les autres dans les danses moyennes (1). Il dit aussi que le trochée εἴ l’iambe sont des rythmes de danse{(2). Le spondée avait été employé en l’honneur des dieux par Terpandre, dont 1] nous reste ce fragment caractéristique :
Zeus, principe de tout, Maître de l’univers,
Zeus, Zeus je t'offre (spendô) Ce prélude de chant.
Terpandre avait composé aussi un « Nome trochaïque ». Le rythme ionique, d’après un renseignement fourni par un scholiaste d’Eschyle, était particulièrement employé dans les thrènes (3). Le crétique, employé dans les hyporchèmes (chants accompagnant des danses), qui avaient leur origine dans les mystères des Korybantes de Phrygie
Δ > ΄ - \ “ \ "ὦ - L (1). Τοὺς μὲν βραχεῖς ἐν ταῖς πυρρίχαις χρησίμους ὁρῶμεν, τοὺς ἀναμὶξ ἐν ταῖς μέσαις ὀρχήσεσι, τοὺς δὲ μηχίστους ἐν τοῖς ἱεροῖς ὕμνοις (Arist. Q.). Ἢ LÀ ! , « À ν᾿ τῇ FE. = L4 (2) Οἱ... ἁπλοῖ τροχαῖοι χαὶ ἴαμόδοι τάχος τε ἐπιφαίνουσι χαί εἰσι θερμοὶ καὶ opynortzoi (14.).
(3) ...ἐχρῶντο δὲ αὐτοῖς οὐκ ἐν παντὶ τόπῳ ἀλλ᾽ ἐν τοῖς θρηνητικοῖς (Prom., v:, 128),
et le culte de Kybèle. Le dochmiaque (8 temps, une longue entre deux fambes) était un rythme de thrène (1).
Or, danses, hymnes sacrés, thrènes, nous savons que tout cela fut d'abord constitué sur des traditions de magie (2).
$ 4. — Origines de la doctrine sur l’éthos des rythmes.
Il faut remarquer que seuls, les écrivains de basse époque ont songé à analyser les rythmes employés par les poètes et à écrire des traités pour établir un corps de doctrine sur ces délicates questions qui embarrassent très souvent l’ingéniosité des modernes métriciens. Les artistes de la grande époque n’ont jamais fait la théorie de leur art. Eschyle, Findare, Sophocle, faisaient des poèmes d’une technique extrêmement compliquée, un peu comme Corneille ou Racine qui écrivaient des vers admirables, sans être probablement capables de donner une définition «scientifique » de l’alexandrin et sans bien connaitre ses origines. De même, les officiants du vi et du v° siècle n’ont pas songé à écrire un « cours de liturgie grecque ». Les grands poètes suivaient pourtant des règles précises ; rien ne paraît moins arbitraire et livré au hasard qu'un chœur d’Eschyle ou une ode de Pindare ; et si ces règles n'étaient pas écrites, si elles n’avaient pas besoin d’être codifiées et formulées dans un manuel, c’est qu’elles s’appuyaient sans doute sur le consensus de traditions, — lesquelles ne peuvent être que religieuses et avoir leur fondement dans ce que les sociétés antiques ont connu de plus fort : le rituel.
En somme, l’inexistence d'une théorie écrite, dans l’âge d’or de la ε poésie, peut s'expliquer par l'inutilité de formuler une théorie que soutenaient les traditions et les usages du culte ; et je vois là un fait qui peut être annexé aux preuves fondamentales de ma thèse.
J'ajouterai une autre observation générale, — simple conjecture fondée sur des analogies. « Le rythme est mâle, ont dit les anciens ; la mélodie est femelle. » Il estimpossible de ne pas songer que cette idée de deux principes générateurs est très usuelleen matière de magie. On la trouve chez les Indiens d'Amérique, dans la cérémonie Hako (3)
(1) Ὁ μέντοι ὀχτάσημος ῥυθμὸς ὡς χαὶ παρ’ Εὐριπίδῃ .. «πολύς ἐστιν ἐν θρηνῳδίᾳ xai ἐπιτήδειος πρὸς θρήνους χαὶ στεναγμούς (Schol. I d'Eschyle, Sept contre Thèbes, v. 103).
(2) Pour le thrène, v. ce quiest dit dans le chapitre vi. (3) Voir plus loin (ch. sur le dityrambe),
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analogue au culte de Dionysos chez les Grecs ; chez les Indiens, elle est représentée par des symboles (des couleurs, des plumes d'’aigle, des épis de maïs) ; chez les Grecs, elle était «imitée » directement...
Pour le dire en passant, je considère comme ayant un air de choses magiques, ou de concepts issus de la magie, les couples de contrastes énumérés par Aristote dans le premier livre de sa Métaphysique (1) : « D'autres [philosophes que les pythagoriciens] disent que les principes des choses forment dix couples : le finiet l'infini, le pair et l’impair, l’un et le plusieurs, le droit et le gauche, le mâle et le femelle, limmobile et le mobile, le droit et le courbe, le lumineux et l’obscur, le bon et le mauvais, le carré et le non carré. »
La plupart de ces idées de philosophes me paraissent être des résidus de rituel magique.
$ 4. — L'éthos des rythmes au Moyen Age.
Au Moyen Age, dans les traités des scriplores musicaux, il n’est pas possible de reconnaître l'équivalent exact de tout ce qu'ont dit et pratiqué les anciens en matière de rythme ; mais s’il faut renoncer à suivre dans le détail de ses applications la doctrine de l’éthos, on en retrouve seulement le principe partout exprimé avec la plus grande netteté. Comment n’en serait-il pas ainsi ? Ces scriplores tenaient leurs idées essentielles de Boëce et de Cassiodore, qui par l’intermédiaire des néo-pythagoriciens et des néo-platoniciens, se rattachaient aux grands philosophes de la Grèce, héritiers eux-mêmes des Orientaux et des primitifs.
Au νι siècle, Cassiodore et Boèce mettent en lumière des idées qui sont traditionnelles et que les théoriciens aimeront à reproduire sous
diverses formes.
Tous les mouvements d'émotion qu'il Quidquid... intrinsecus venarum puly a dans nos veines sont liés par les | sibus commovemur, per musicos rythmos rythmes aux vertus de l'harmonie. harmoniæ virtutibus probatur esse socia-
tum.
(De musica, I.) Voici, dans un langage très abstrait (et peu net!) une idée qui implique une théorie de la magie musicale :
(1) Tout le chapitre v de la Métaphys. pourrait être étudié au point de vue que
j'indique.
ET πο
Cum enim eo, quod in nobis est iunctum convenienterque coaptatum, illud excipimus quod in sonis apte convenienterque coniunctum est, eoque delectamur, nos quoque ipsos eadem similitudine compactos esse cognoscimus.., Hinc etiam morum quoque maximæ permutationes fiunt. Lascivus quippe animus vel ipse lascivioribus delectatur modis vel sæpe eosdem audiens emollitur ac frangitur ; rursus asperior mens vel incitatioribus gaudet vel asperatur.
(Boëce, Inst. mus., 1, 1.)
Comme c’est grâce à l’harmonie intérieure et appropriée de notre moi que nous percevons l'harmonie extérieure et appropriée des sons, et comme nous trouvons plaisir à cette perception, nous en concluons que nous sommes constitués à la ressemblance de la musique...
De là vient l’action profonde [exercée par le chant] sur les caractères. Un esprit efféminé aime les modes licencieux ; en les entendant souvent, il s’amollit et se brise ; au contraire, une nature plus rude aime les modes plus vifs et en subit l’effet.
Boèce reproduit encore la distinction du rythme hésychastique et du
rythme systaltique, quand il écrit :
Nihil est tam proprium humanitatis quam remitti dulcibus modis, adstringi contrariis.
Rien n’est plus spécial à la nature humaine : les modes agréables épanouissent le cœur, les modes opposés le resserrent.
Ce souvenir de la doctrine antique est plus complet dans le passage suivant de la Musica enchiriadis (x1° siècle) :
Non solum diiudicare melos possumus et propria naturalitate sonorum, sedetiam rerum. Nam affectus rerum, quæ canuntur, oportet ut imitetur cantionis affectus, ut in #ranquillis rebus tranquillæ sint neumæ, lætisonæ in tucundis, mœærentes in tristibus.
(Musica enchiriadis, cap. xvil.)
Nous pouvons apprécier la mélodie non seulement d’après les qualités naturelles des sons, mais aussi d’après les qualités des choses (exprimées). La mélodie doit imiter les sentiments et les idées qui sont l’objet du chant ; être tour à tour tranquille pour imiter le calme, joyeuse pour imiter la joie, triste pour imiter le deuil.
L'Église a simplifié les rythmes comme les genres (suppression des genres harmonique et chromatique). Elle n’a plus qu’un but : la piété, le salut ! mais elle a reconnu le pouvoir imitatif et actif du rythme.
Non sine ratione mos cantilenæ in Dei Ecclesia institutus est, in qua mentes audientium se delectantes ad virtutis amorem excitarentur, tamen tanta est vis musicæ ut, si ultra quam oportet mollioribus modis utatur, animos ad lasciviam deducai ; si autem asperioribus modis et devote moveatur, ad fortiora et ad spiritualia incitet.
(Simon Tunstede, xive siècle, dans le recueil de Coussemaker, IV, 204.)
Ce n’est pas sans raison que l'usage de la cantilène a été institué dans l'Église de Dieu : elle charme les auditeurs et les incite à l'amour de la vertu. Mais la musique ἃ un pouvoir tel, que si elle emploie des modes plus agréables qu’il ne faut, elle entraîne les esprits à la licence. Si elle emploie des modes sévères et des mouvements recueillis, elle est un stimulant pour le courage et la vie spirituelle. |