‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 111 sur 169 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Sr. — Le bruit et la musique.

Dans un livre récent sur la musique primitive je trouve une idée très simple sur l’origine des instruments de musique. «Un des traits les plus curieux, dit M. Hermann Smith, du caractère de l’homme, c’est son goût manifeste pour le bruit très exagéré. Les autres animaux sont effrayés par le bruit ; mais l’animal humain se livre délibérément à une orgie de bruit pour obtenir une satisfaction physique de l'oreille (1). » Pour un musicien, il y a là un paradoxe énorme, puisque tout l’art musical repose sur la distinction du bruit et du son ; mais beaucoup de faits semblent l’autoriser. Chez les Chinois, les instruments les plus estimés, indispensables dans les cérémonies rituelles et les fêtes sociales, sont les cloches, les carillons, les gongs. Beaucoup de sauvages, dit A. Smith, se livrent à des manifestations sonores appelées « musique », mais perçues en réalité comme bruit. En Afrique, sur les rives du Niger et de ses affluents, le rythme des danses est marqué par la calebasse-trompette (akpale) ou des cloches de fer que l’on frappe avec un instrument de bois ou un marteau plat en cuir. Dans les cérémonies religieuses, les tambours font un bruit incroyable : on ne peut le comparer qu’à celui qu’on entend chez les Tiers et les Nayars, peuples de l'Inde qui habitent sur la côte du Malabar, où l’on établit des relais de «tambourineurs ». Le nom de l'instrument juif Selselim est formé d’un mot signifiant faire un bruit strident (cf. Rois VI, 5 et Ps. CL, 5).

Ce goût du bruit nous serait particulier. Le chant, la musique et la danse sont habituellement employés, dans les religions orientales, pour charmer l'Esprit dont on attend quelque chose ; mais il est possible qu’on ait eu assez souvent recours à la musique uniquement pour faire un bruit insolite et attirer par ce bruit l'attention de l'Esprit. Dans la

(1) The World's earliest music traced to 115 beginning in ancient lands, par Hermann Smith, London, ch. ΧΙΧ,

Bible, nous assistons à une sorte de concours magique et de défi entre les prêtres de Β΄ ἃ] et Elie. Il s’agit d'allumer le feu de l’autel par la seule puissance de l’incantation. Les prêtres de Ba’al crient, appellent éperdument leur dieu, du matin jusqu’à midi : « Exauce-nous ! » hurlent-ils, mais sans résultat. Ironiquement, Elie leur conseille de crier plus fort: « Peut-être, dit-il, votre dieu est-il distrait, ou occupé ailleurs, ou en voyage, ou endormi. » Pour nous, crier n’est pas chanter ; pour certains primitifs, c'était peut-être la même chose. Les manifestations de la voix n'auraient pris un caractère musical que peu à peu.

Les grondements du tonnerre, au milieu de l'orage, ne nous déplaisent pas. En parlant de telle récente bataille d'Extrême-Orient, on a pu dire qu’une multitude de canons tonnant tous à la fois avaient une sauvage et sublime beauté. J’accorderai même que dans la musique de certains compositeurs modernes — celle d’un Berlioz, d’un Wagner, d’un Strauss, etc., — on trouve quelquefois une recherche delaquantitéetde la masse où il est difficile de ne pas voir un certain amour du tapage…

Il est cependant difficile de se contenter de cette idée pour expliquer les origines de l’art musical, dont l’évolution serait incompréhensible avec le principe posé par M. Smith.

Il faut d’abord remarquer que si certains sauvages font une « musique » très bruyante, c'est, de leur propre aveu, pour chasser les mauvais Esprits. Ensuite, au lieu de dire que nous aimons « le bruit pour le bruit », je croirais plutôt que nous l’interprétons comme signe de puissance et comme manifestation de la volonté ; au moins n’est-1l pas permis d'en conclure que ce goût est le principe de toute la série des faits musicaux, et qu’il ne peut pas exister à côté de lui, en même temps, un goût très différent. Notre nature n’est pas aussi simple. On pourrait dire qu'elle est faite de contradictions. Le silence absolu, en certaines régions (comme le lac de Kœnigsee, en Bavière),en me paraît pas moins beau que le vacarme de mille canons sur un vaste champ de bataille. Nous aimons la dissonance ; nous aimons aussi la consonance. Nous aimons le mouvement et le repos ; nous aimons la liberté et l’obéissance, etc., etc,

Ce qui ne permet pas d'adopter l’opinion que je viens de citer, c’est que les témoignages les plus anciens relatifs aux instruments suggèrent de tout autres idées que celle de « bruit exagéré » (super-exaggerated noise). On peut les étudier à un point de vue très différent.

Je laisse d’abord de côté les sifflets dont les chasseurs se servaient comme moyen d'appel, dans la forêt. Il y en a un très grand nombre ; s’il fallait croire certains archéologues, quelques-uns de ces instruments

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