ORDRE D'ANCIENNETÉ PROBABLE
la direction de la symphonie, tout comme un de nos chefs d'orchestre ; et cela, pour le dire en passant, est peu vraisemblable, car ce sont des enfants. Au musée du Louvre, dans la salle en couloir qui est réservée à l’ancien Empire, il y a une gravure sur pierre qui représente un danseur, un flûtiste et un troisième exécutant qui frappe dans ses mains. Cet usage s’est maintenu chez les Espagnols, et j'ai remarqué bien des fois que le rythme ainsi obtenu ne coïncidait pas avec la mesure suivie par le danseur; c'est un accessoire, un complément, une sorte de musique spéciale s’ajoutant à l’autre comme ornement.
Le même principe qui a prolongé l'organe de la voix par la trompette, a fait trouver, pour les mains, les pièces de bois ou de métal choquées l’une contre l’autre (cliquettes, castagnettes, instruments en forme de coupes renversées et heurtées, etc..). Puis, au lieu de frapper dans ses mains comme il convient dans la musique de marche, l'exécutant, lorsqu'il est accroupi, frappe sur ses cuisses. Ensuite, on tend sur les cuisses une peau maintenue au-dessous des jambes par la position assise (ainsi la peau d’opossum chez les Australiens) et l’on frappe dessus avec un bâton. Enfin la peau est soumise à une tension permanente sur un objet matériel, et on crée peu à peu toutes les formes du tambour, si usité chez les primitifs (1). :
3° Quant aux instruments à cordes, leur première forme peut être indiquée presque avec certitude : c’est l’arc servant au chasseur pour lancer sa flèche. Ce fait est clairement indiqué dans la légende japonaise sur l'origine de la musique. Aujourd’hui encore les Cafres de l'Afrique méridionale et les nègres d’Angola (colonie portugaise sur la côte ouest de l’Afrique) disent qu'ils « jouent de l’arc » quand ils font de la musique. Ils attachent une gourde à leur arc et raccourcissent à volonté, à l’aide d’un anneau mobile, la corde qu'ils pincent (Deniker).
Après ces brèves indications (2), arrêtons-nous au point suivant : l'examen des plus anciens instruments connus révèle-t-1l des preuves ou des faits permettant de dire, avec certitude ou grande probabilité, que ces instruments ont servi à des opérations magiques ?
Il convient de tenir compte : 1° de l’origine qui était attribuée à ces
(1) Du bas-relief assyrien cité plus haut on pourrait rapprocher, pour marquer le progrès, le bas-relief trouvé dans le tombeau de Sakkarah (XVIIIe dynastie), où l’on voit huit chanteurs s’accompagnant d’un tambourin qu’ils frappent à main plate.
(2) On trouvera des hypothèses plus ou moins différentes, sur ces questions d’antériorité, dans Frobenius (Ursprung der Kultur, 1, 143), Balfour (History of the musical Bow, Oxford, 1901), Engel (The Music of the most ancient nations, 2° édit., 1870), Hermann Smith (The world's earliest music), Wundt (Vôlkerpsychologie, FE, ch, nm).
instruments ; 2° de leurs noms, des dessins ou symboles qui les décorent, du cadre dans lequel nous les présentent les monuments figurés ; 3° de la matière dont ils sont faits et du mode de leur construction ; 4° enfin, de la nature des effets qu’on leur demandait.
Sur le premier point, je me borne à rappeler que chez les anciens, tous les types d'instruments passaient pour avoir une origine divine. Ce n'est pas sans doute une preuve en faveur de ma thèse ; mais c’est un fait qui s'accorde bien avec elle. L'attribution d’un pouvoir magique à un instrument et l'idée d’un luthier surnaturel sont deux idées connexes, s'appuyant l’une sur l’autre, et dans un rapport mutuel de cause à effet.
Pour les noms, je ne suis pas en mesure de dire tout ce qu'ils pourraient nous apprendre ; il faudrait connaître non seulement toutes les langues antiques, mais les dialectes des sauvages. Il n’est cependant pas douteux que souvent on tirerait une grande lumière de l’analyse des noms d'instruments, et — alors même qu'elle serait fausse aux yeux d’un philologue — de l’étymologie donnée à ces vocables par les contemporains. Ainsi, en Chine, une cithare à seize cordes est appelée « st », du mot s4f qui signifie « enterrer », et, par extension, « abaisser la colère, refréner la jalousie, arrêter l’avarice ». Le nom de l’instrument indique donc la fonction qu'on lui attribuait ; et cette fonction est de caractère magique. Une flûte ancienne, percée de sept trous, était appelée That-Tinh, ce qui signifie « sept étoiles » (1), et rappelle le rapport établi jadis entre les sept notes de la gamme et sept astres du système solaire...
Sur le cadre dans lequel les instruments nous sont présentés et sur les emblèmes qui les décorent je serai moins bref.
$ 3. — La harpe de Sarzec.
Aujourd’hui, les artistes font le portrait d’un musicien avec l'unique souci d'attirer l'attention sur sa personne, sur la physionomie et l’habitus corporis qui lui sont propres. Ils l’isolent volontiers, pour mieux faire ressortir les caractères individuels de l’image. C’est là une pensée toute moderne. Dans les monuments antiques, le musicien n’est jamais seul ; il fait partie d’un groupe agissant en dehors de la musique; il est fonction d’une scène qui est toujours religieuse. De plus, les
(1) J’emprunte ces détails à l'ouvrage manuscrit que m'a envoyé d'Hanoï M. Rouët et dont il est question un peu plus loin.