LA HARPE DE SARZEC
instruments que l'archéologie ramène au jour ont souvent des attributs dont le langage est facile à interpréter : on y voit des symboles qui, à notre point de vue, sont extra-musicaux, et qu'un luthier d'aujourd'hui prendrait pour un ornement accessoire, mais dans lesquels il est impossible de ne pas voir le signe visible des rapports de la musique avec la religion, et, par suite, avec la magie primitive. De ce double fait, on ne peut citer de meilleur exemple quela harpe rapportée par le vice-consul de Sarzec, en 1880, du palais de Tello (sur la rive gauche du Chatt-el-Haï, canal qui relie le Tigre et l'Euphrate), et déposée au musée du Louvre (salle de la Chaldée).
Cette harpe fait partie d’un ensemble en calcaire blanc, dont les figures sont usées et comme décortiquées par la décomposition de la pierre (1), mais dont le vrai caractère, malgré sa vétusté (2), est bien reconnaissable. Elle est placée (assez mal pour l'observateur) dans la plus basse de trois zones de sculptures. De la plus haute, 1] subsiste à peine quelques débris de pieds. Dans la zone moyenne 1] y ἃ un cortège religieux formé de quatre personnages ; entre les mains du premier, selon M. Heuzey, il faut reconnaître la patère à ombilic et le simpulum, ustensiles sacrés qui ont la forme que leur conservera l’antiquité romaine (et qu'au début on avait pris bien à tort pour des instruments de musique). Ils nous avertissent que celui quiles porte a des fonctions sacerdotales. Dans la zone inférieure est une femme (?) assise : elle semble chanter, et, en croisant les mains, elle s'accompagne d’un instrument que nous appellerons « harpe », faute du terme exact. La forme de cet instrument est assez grossière, presque carrée, avec un angle à peine arrondi. Un double montant porte une traverse légèrement courbe, qui s'incline en avant (3). Elle se divise en deux parties: dans la première, treize cordes (nombre probablement fortuit et auquel il ne faut pas attacher de signification) forment une sorte d’éventail décroissant à la fois en longueur et en obliquité, de manière que les plus courtes, donnant les notes les plus aiguës, sont les plus éloignées de l’exécutant ; elles se réunissent en un même point sur une large caisse de résonance. La deuxième partie est occupée par les ornements
(1) V. pour la description de l’ensemble, les Découvertes de Chaldée, par Ern. de Sarzec, 3e livraison (1801, Paris, Leroux).
(2) C’est le plus grand fragment de bas-relief chaldéen que nous possédions. M. Pottier a émis devant moi l’opinion qu'on pouvait le faire remonter « à trente siècles au moins avant l'ère chrétienne ».
(3) Elle n’est pas sans analogie avec la harpe égyptienne remontant à la XIIe dynastie, trouvée en 1892 et conservée au musée du Caire (no 853).
de cette caisse : d’abord, en avant, on voit le profil d’une tête imberbe à double corne; puis, sur la caisse même, près de la colonnette du montant extérieur, l’image complète d’un taureau.
L'idée religieuse est doublement marquée par ces deux emblèmes, La tête à double corne est l’image d’une déesse. Quant au taureau, je ne puis considérer que comme une boutade l'opinion qui a vu en lui « le symbole d’une sonorité très puissante ». Cette tête est,au premier chef, un emblème religieux, l’objet d'un culte quasi universel. Dans la salle du Louvre où est exposé le bas-relief, il n’y a qu’à se retourner pour la voir dessinée sur divers objets chaldéens, entre autres sur un plat d’argent qui est un ustensile de sacrifice. Ce taureau, ainsi placé, nous renseigne avec la même précision que le document littéraire le plus net. Il est, pour l'instrument, caractéristique d'attribution et de fonction, comme le costume d’un guerrier, d’un prêtre, d’un magistrat. Par lui est confirmée l’idée qui se dégage de l’ensemble du bas-relief: nous savons que cet instrument était employé au service d’un dieu.
$ 4. — Autres instruments ornés de figures.
Le principe de la décoration, pour la harpe de Sarzec, est tout autre chose qu'une idée d'ornement : c'est la marque visible du rapport direct qui existe entre la musique et la magie.
Si ce principe est admis, il doit servir à interpréter l’aspect de tous les instruments anciens sur lesquels on voit reproduits des animaux puis des têtes humaines d’un travail plus artistique et d’une exactitude plus grande à mesure qu’on s'éloigne des rites primitifs.
On connaît la célèbre harpe dite « harpe de Bruce », trouvée dans le tombeau de Ramsès III à Thèbes (xm° siècle avant J.-C.), et sur le socle de laquelle une belle tête est figurée. Il ne faut pas voir là quelque chose d’analogue au mascaron qu’un artiste introduit dans une composition décorative. Certes, l’auteur de cette belle pièce n’a pas pu ne pas céder à un sens « esthétique » en sculptant ou en peignant ; mais s’il arrive un moment où les tendances de l’art coïncident avec les traditions rituelles, ce n’est pas l’art tout seul qui trouve d’abord la voie où se fera son évolution. En l'espèce, une autre idée confirme ce point de vue.
Chezles Égyptiens, tous les objets qui servaient au culte n'étaient pas seulement « consacrés », comme dans la liturgie moderne, mais divinisés ; ils étaient doués d’une âme et d’une personnalité à laquelle on parlait, en certains cas, comme à un être vivant. La tête humaine,
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