INSTRUMENTS FAITS AVEC DES CRANES HUMAINS
au bas d’une harpe, est l’image de l’instrument-dieu, le signe de sa fonction religieuse, due au pouvoir magique dont il est doté.
Les figures d'êtres vivants représentées sur les instruments de musique sont devenues peu à peu, mais assez tard, de simples motifs de décoration pure. Ainsi la mythologie antique, après avoir eu pour base des croyances positives, n'a plus été qu'un répertoire d'artifices de style.
Peut-être (Ὁ) faut-il interpréter dans un sens analogue la lyre égyptienne conservée au musée de Berlinet sur les deux montants de laquelle sont figurés deux têtes de cheval. (Il s’agit d’un instrument plus moderne, car le cheval n'a été connu en Égypte qu’assez tard)(1).
Ces considérations me paraissent pouvoir s'appliquer à un certain nombre d'instruments très anciens qui sont ornés de figures, ou symboliquement construits d'après un modèle vivant : en Chine, les vieux instruments sur lesquels est représenté un phénix aux ailes déployées(2), ceux où on a dessiné les nuages avec des signes magiques (3), les flûtes ornées d’une tête de dragon, les instruments en forme de tigre, εἴς...
Dans la même catégorie peuvent être rangées des pièces comme celles que possède en Amérique le museum de la Yale University à New- Haven :.instruments de l’époque précolombienne trouvés par l’explorateur M. Neil dans les tombeaux de la province de Chiriqui, au Panama, près de la côte du Pacifique ; sifflets ayant la forme d’animaux d'aspect généralement conique, avec l'embouchure au bout d’une patte ou d’une queue, le ventre percé de deux trous. Aujourd’hui, on les prendrait pour des jouets. Tous sont construits d’après le principe magique de l’imitation.
$ 5. — Instruments magiques faits avec des crânes humains.
Les matériaux qui ont servi à construire les instruments primitifs ou quelques-unes de leurs parties, ne sont pas moins instructifs. Il y a eu beaucoup de cas où l’emploi de ces matériaux était déterminé par la nécessité ; mais il n’en est pas toujours ainsi.
(1) Cf. Wilkinson, The ancient Ægyptians, 1878, τι I, planches n°° 223, 230, 233, 235, 240, 243, 254, 255, 250. — L'ouvrage de Wilkinson est un peu ancien; mais tout ce qu’on a découvert en Égypte depuis trente ans ne fait que reproduire ce qui était connu depuis assez longtemps : ce sont toujours les mêmes instruments et les mêmes scènes. (Communication de M. Maspéro.)
(2) Le P'ai-hsiao (série de flûtes juxtaposées).
(3) Le Po-chung (cloche, frappée avec un marteau).
Le musée du Trocadéro possède un certain nombre de flûtes en os de ruminant et de quadrupède, trouvées chez des tribus américaines; et rien, au premier abord, ne semble plus naturel. Après s'être servi du roseau ou du bambou, le musicien veut une matière plus solide, et il utilise les déchets des animaux dont la chasse l’a rendu maître. Mais voici, au même musée, un curieux document. Dans une vitrine où sont conservées certaines reliques de Crevaux (assassiné au Brésil en 1882), un dessin avec légende représente un instrument observésurles rives du Xingu, affluent de l’Amazone: c’est une flûte-trompette, dans laquelle on souffle comme dans un mirliton et à l’extrémité de laquelle est un crâne humain, renversé de facon à servir de pavillon. Une note de la main de Crevaux nous apprend que cette pièce n’est qu’un spécimen, et que « les indigènes de Vapura ont le même usage » (1).
Au musée Guimet (2) nous possédons deux petites trompettes, construites l’une avec un tibia, l’autre avec un fémur, plus un instrument étrange : deux crânes humains soudés l’un à l'autre par leur sommet et munis à leur base d’une peau tendue. A l'endroit de la soudure est attachée une cordelette ayant à son extrémité une balle en matière dure. Il suffit de prendre l'instrument par le milieu et de l’incliner à droite et à gauche par un mouvement rapide de la main, pour que la balle vienne frapper alternativement sur les deux peaux et faire ainsi office de baguettes de tambour.
Or, ces instruments servaient au Thibet dans les exorcismes ; les os qui entraient dans leur construction étaient des os de prêtres défunts (3). Le prêtre était un savant, un sorcier, un surhomme auquel on attribuait, de son vivant, le pouvoir de faire des miracles. Après sa mort, on utilise une partie de son squelette, en pensant que les instruments ainsi fabriqués auront les vertus magiques autrefois attachées à la personne même du défunt. La flûte-trompette de Crevaux vient sans doute du même principe. Une trompette ayant pour pavillon le crâne d’un ancien chef réputé pour ses vertus guerrières, produira les mêmes effets que la présence redoutée de ce chef lui-même : elle inspirera un cou-
(1) Parmi les antiquités américaines, cf. une flûte trouvée sur une momie par le général français Paroissien et remise en 1830 au baron de Humboldt par le Dr Stewart-Traill (aujourd’hui à Berlin, Museum für Vôlkerkunde).
(2) Vitrine du 1er étage, n° 12, 254. ὲ
(3) V. The Buddhism of Tibet, or Lamaism with 115 mystic cults, symbolism and mythology, par L. Aust. Waddell, Londres, 1895. Sur les instruments faits avec des os humains, au Tibet, cf. le témoignage de M. Perceval-Landon (correspondant particulier du Times) dans A Lhassa, la ville interdite (Hachette, 1906).
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rage indomptable, ou mettra en fuite les ennemis. — Les reliques des saints ont été l’objet d’un culte fondé sur la même idée.
$ 6. — Méthode de construction.
Certains détails dans laméthodede construction des instruments sont instructifs.
A l'exposition coloniale de Marseille (1906), les membres de la Société philharmonique de Hanoï ontenvoyé untrès beau volume avec dessins en couleur et trois rédactions (l’une en dialecte annamite et signes graphiques orientaux, l'autre en dialecte annamite et caractères latins, l’autre en français), intitulé Essai historique sur les instruments de musique en usage parmi les Annamites (sous la direction de M. Rouët, président de la société). Ils ont bien voulu, l'exposition terminée, faire remettre leur travail entre mes mains, ce dont je les remercie. Je détache de cet ouvrage les renseignements suivants, empruntés par l’auteur du manuscrit à des livres chinois sur l'origine du violon appelé Dan-Nguyét (violon de la lune). On va voir toutes les précautions prises pour que l'instrument à construire ait un pouvoir magique.
« Un jour, l’empereur Fouhi, dont l'existence est fixée par les uns au xxxvi1° siècle avant l’ère chrétienne, par les autres au xxix*, vit cinq étoiles se précipiter sur un arbre (dont le nom oriental désigne le sterculier à feuilles de platane) et un phénix y faire la roue un instantaprès. Il présuma que cet arbre avait recu des dons précieux de la nature ; il le fit aussitôt abattre pour en fabriquer un instrument de musique. Cet arbre avait trente coudées de haut et se trouvait placé au trente-troisième degré de latitude. C’est pourquoi Fouhi fit couper le tronc en trois parties égales représentant les trois éléments : le ciel, la terre, l'homme... Fixant son choix sur la partie du milieu, il la plongea pendant soixante-douze jours (chiffre déterminé par les soixante-douze degrés de l’atmosphère) dans l’eau pure d'un fleuve. Après ce laps de temps, 1] la retira et la fit sécher. Il choisit ensuite un jour faste, pour en faire façonner par un luthier un violon, qu'il appela d’un nom emprunté à une féerie appelée giao-chi. Cet instrument, dont la tête fut ornée d’une sculpture représentant d’un côté la tête d’un jeune homme, de l’autre celle d’une jeune fille, mesurait trois coudées six pouces de long (représentant les trois cent soixante degrés), huit pouces de large (représentant les huit divisions de l’année), deux pouces d’épaisseur (représentant les deux éléments : le ciel et la terre); il avait douze
sillets, plus un, représentant les douze mois de l’année plus un pour le mois intercalaire. Les cinq cordes tendues sur sa face indiquaient les cinq éléments : les minéraux, les végétaux, l’eau, le feu, la terre...
« On doit s'abstenir de jouer de cet instrument dans les six moments suivants : 1° quand il fait grand froid ; 2° quand 11] fait trop chaud; 3° quand il y a grand vent ; 4° quand il pleut à verse; 5° quand il y a du tonnerre ; 6° quand il y a de la πεῖρα. — Il y en a encore sept autres pendant lesquels il ne faut pas le faire entendre : 1°au cours des funérailles ; 2° dans les sacrifices ; 3° quand on est préoccupé par ses intérêts ; 4° quand on n'a pas pris les soins de propreté ; 5° quand on n’est pas habillé décemment ; 6° quand on n’a pas brûlé de l’encens ; 7° quand on n’est pas avec un ami.»
Il n’y a pas un seul trait, dans cette description, qui ne s'explique par des superstitions de magie.
Le principe auquel doivent être rattachés les instruments construits avec des os et des crânes humains, nous met sur la voie d’un autre principe, analogue, mais plus général, qui domine probablement tout l'usage de la musique instrumentale chez les primitifs.
$ 7. — Un principe de magie appliqué à la lutherie.
Dans un des Dialogues de Lucien, la courtisane Bacchis parle à son amie Mélitte d’une Syrienne fort habile dans la magie et qui, par la force de ses incantations, pourra lui faire reconquérir le cœur de son amant. Elle indique le prix qu'il faut payer, décrit à grands traits l'opération, et ajoute : « ...Μ 415 il te faudrait avoir quelque chose qui eût appartenu à lon amant, comme un habit, une chaussure, quelques cheveux. » C'esten effet une règle bien connue, attestée par de nombreux témoignages, que dans l’acte magique ayant pour but d’exercer une contrainte sur une personne, il importe d’avoir un déchet matériel de cette personne : des cheveux, des rognures d’ongles, etc., font l'affaire. En ce cas, le magicien n’agit plus par imitation, en allant du semblable au semblable : il croit agir directement parce qu'il s'attribue, sur le tout de l'être vivant, le même pouvoir qu'il prend sur une partie de son corps.
Or, toutes les fois que l’homme veut agir sur la nature ou sur les animaux, les instruments de musique, considérés à un point de vue de luthier, permettent d’appliquer cette règle essentielle de la magie : agir sur le tout, en agissant sur une partie. Les instruments à vent, à cordes et à percussion, mettent en effet entre les mains du magicien, dans des