UN PRINCIPE DE MAGIE APPIIQUÉ Δ LA LUTHERIE
conditions exceptionnellement favorables, des parcelles de tous Îles règnes de la nature : ils sont faits de roseau ou de bambou, de coques de certains fruits, de métal, de bois dur, de pierre (sonore), de peaux d'animaux, de carapaces, d'os, de cornes évidées, de soies, de rafia tordu, de crins, de boyaux.…. ; ils constituent un résumé du cosmos.
Dans les légendes, on ne manque pas d'indiquer avec précision, et dans un tout autre esprit que ne le ferait un fabricant moderne, les matériaux qui entrent dans la confection de l'instrument. Ce n’est pas sans raison. Ainsi, dans la mythologie finnoise, Waïnämoïnen construit sa harpe avec le bouleau pour la charpente, les dents du brochet pour les chevilles, les cheveux d’une jeune fille pour les cordes: ces détails, objet d’admiration superstitieuse pour qui les reproduit, me paraissent devoir être entendus comme expliquant les prouesses de virtuose qui sont attribuées à un musicien mythique.
Quelquefois même l'instrument de musique est fourni tel quel par la nature, comme les conques marines (Karana, ou Karany, mot venu de l'arabe al-Kirana) dont on se servait beaucoup autrefois à Madagascar.
En se fondantsur ce principe, on croyait pouvoir obtenir des effets magiques, dont voici un exemple.
Dans les vieilles ballades nationales de la Suède et de l’Ecosse, il est question d’un habile joueur de harpe qui fait son instrument avec les os d’une jeune fille noyée par une femme méchante ; ses doigts forment les chevilles qui servent à accorder l'instrument, et ses cheveux d’or les cordes. Le harpiste joue, et sa musique tue la meurtrière (1). Les vieux chants nationaux de l'Islande racontent une histoire analogue, et l'on a trouvé la même tradition conservée aux îles Feroë, aussi bien qu’en Norwège et en Danemark (2).
Pour les raisons qui viennent d’être indiquées, la matière des instruments constituait, aux yeux des anciens, une sorte de symbolisme réaliste, analogue au symbolisme mystique ou idéaliste qu'on devait plus tard leur conférer. Après avoir été attribuée à la matière, la vertu magique l’a été à la forme de l'instrument. Ainsi l’évêque Nicet dit que la cithare de David chassait le démon, non par sa vertu musicale propre, mais parce que le bois de l'instrument et les cordes tendues offraient l’image mystique du Christ (3).
(1) Jacob Grimm, Deutsche Mythologie, Güttingen, 1854.
(2) Alt-isländische Volks-Balladen, übersetzt V. Ρ. 1. Willatzen (Brême, 1865),
(3) « Non quod citharæ illius tanta virtus esset, sed quia figura crucis Christi, quæ in ligno et extensione nervorum mystice gerebatur, iam tunc spiritum dæmonis opprimebat. » (Nicet, De laude et utilitate canticorum, dans Gerbert, I, 10%.)
A son insu, R. Wagner se fait l'écho des idées primitives, fort antérieures au christianisme, lorsqu'il écrit dans Une visite à Beethoven : « Les sons des instruments, sans qu'il soit possible de préciser leur vraie signification, préexistent dans le monde primitif comme organes de la nature créée, et avant même qu'il y eùt des hommes sur la terre pour recueillir ces vagues harmonies. »
La musique instrumentale serait donc, si on admettait cette opinion, une tentative pour reproduire les bruits ou les sons qui se trouvent dans la nature ; elle serait d’abord mimétique, « descriptive », comme nous disons aujourd’hui, et comme la magie estessentiellement imitative, comme un de ses principes est d’agir sur le semblable par le semblable, ou sur le tout par une de ses parties,toute musique instrumentale aurait d’abord servi aux opérations de magie.
δ 8. — Le chant magique dans la nature.
J’indiquerai enfin, sans y insister, une dernière idée. Parmi les théories qui ont cherché à expliquer les origines de la musique, il en est une, fort ancienne, quiconsidère les premiers chants de l’homme comme ayant eu pour objet d’imiter le chant des oiseaux. C'était l'opinion de Lucrèce :
ἐν Liquidas avium voces imitarier ore
Ante fuit multo, quam lævia carmina cantu Concelebrare homines possent auresque juvare.
Athénée (1x, 10, p. 3005) cite un poète qui expliquait de la même facon l'invention de la musique.
Je crois que cette idée n’a qu'une importance très limitée (1). Elle pèche d’ailleurs par la base. Si l'homme a jugé bon d’imiter le chant des oiseaux plutôt que tels autres cris d'animaux fort déplaisants, en un mot : s'il a choisi, c'est qu'il était déjà musicien. Mais ce qui est intéressant et mérite d’être retenu, c’est que les primitifs (ceux que nous pouvons observer aujourd'hui) attribuent toujours au chant des oiseaux une signification magique. Tel oiseau chante pour appeler l'hiver, tel autre pour amener le printemps ; celui-ci veut la pluie,
(1) V. La Musique, ses lois, son évolution (Flammarion, 1907), p. 162 et suiv. On peut consulter aussi, sur la notation du chant des oiseaux : 1. Vincent, Nos oiseaux (Bruxelles, G. Balat, 1808) ; F. Schyuler Mathews : Field Book of wild Birds and their music, a description of the character and music of Birds, etc... (New-York, Putman’s sons, 1904.)
celui-là la sécheresse, εἴς... Cette croyance a conduit à voir dans Île chant des oiseaux une indication magique de l'avenir, un présage plus ou moins heureux. Sur ce point, les témoignages des voyageurs sont formels (1).
En admettant que la musique de l’homme soit imitée de celle des oiseaux, il serait tout naturel qu'on ait attribué à la copie le même pouvoir magique qu’au modèle.
ie Je viens d'examiner, en m'’appliquant à montrer leurs origines dans la magie, les lois générales de la musique, sa partie grammaticale et technique, ses gammes, ses modes et leur éthos, enfin le matériel qu’elle emploie. Il me reste à montrer comment, de la magie, sont sortis les principaux genres de composition. Au début de l’art, ils peuvent être groupés sous un même titre : la poésie lyrique ou chantée.
(a) V. Lumholtz, op. cit., I, p. 331.