‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 118 sur 169 · LE THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

LE THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE

trois frères, sortis avec moi d'un même sein, et que je chérissais avec tant de tendresse, ont été précipités au tombeau. Cependant, quand le vainqueur ravit le jour à mon époux, quand il renversa la ville du vaillant Mynète, tu compatissais à mes larmes : pour en arrêter le cours, tu me disais que par tes soins je deviendrais l'épouse chérie du divin fils de Pélée, que je serais conduite à Phthie sur ses vaisseaux, et qu’un splendide festin célébrerait cet hyménée au milieu des Thessaliens, Non, je ne cesserai point de pleurer ton trépas ; jamais je n’oublierai ta douceur inaltérable, ta piété généreuse. — Elle accompagne ces mots d’un torrent de larmes. Les autres captives unissent leurs gémissements aux siens.

Il n’y a là, semble-t-il, rien de musical : le poète reproduit des paroles, et non une mélodie. Retenons cependant cette alternance d'une voix individuelle et d’une manifestation collective (les gémissements des captives) ; et éclairons ce document par celui qui se trouve au xxiv° chant de l’/liade.

Le poème d'Homère ne finit pas sur la mort d'Hector; ce dénouement est incomplet tant qu'on n’a pas ramené à Troie le corps du héros troyen, et qu’on ne s’est pas acquitté du thrène rituel (cf. l’Ajax et l’Antigone de Sophocle, où on peut observer des préoccupations du même ordre) :

On dépose le corps sur un lit superbe, on l’entoure de chanteurs qui commencent des thrènes et des chants de lamentations.

Ici. pas d'équivoque, pas de doute possible ; le « chant » est indiqué deux fois de suite : ἀοιδοὺς, ἀοιδὴν (v. 720, 521). Le poète veut-il parler de chantres qui « ont l'habitude » et « exercent la profession » de dire des thrènes, ou qui réellement, en cette circonstance, entonnent un chœur ? La question a été posée {à propos d’un commentaire de Bothe), mais il n’y a aucune difficulté, puisque le poète ajoute :

Ils firent entendre un thrène, et les femmes répondirent par leurs gémissements (W#722).

Il y a donc là une première construction, nettement musicale : solo et tutti. Suivons le récit du poète.

Cette sorte de symphonie funèbre s’amplifie de trois 501] — ceux d’'Andromaque, d'Hécube et d'Hélène, — à chacun desquels répond un chœur :

Andromaque, au milieu d’elles, commence le deuil ; serrant la tête du vaillant Hector entre ses bras : Cher époux, s'écrie-t-elle, tu péris à la fleur de tes ans, et, veuve délaissée, je reste dans-ton palais ; le fils que nous avons mis au jour, époux infortunés, est encore dans l’âge 16 plus tendre, et il ne parviendra point à l’adolescence ; avant ce temps, cette ville tombera du faîte de sa grandeur. Tu n'es plus, toi

le plus ferme appui de ses murs, toi qui défendais les épouses vénérables et les faibles enfants : bientôt ils seront emmenés par les vaisseaux du vainqueur sur une

rive étrangère. Je serai parmices captives; et toi mon fils, tu me suivras dans l’esclavage, et tu essuieras à mes yeux d'indignes traitements, soumis aux plus durs travaux pour un maître barbare; ou, déplorable destinée ! quelque Grec furieux te précipitera du haut de nos tours, pour venger un frère, un père, ou un fils dont Hector a répandu le sang ; car les vastes plaines ont été couvertes d’ennemis auxquels Hector a fait mordre la poussière, et ton père était terrible dans les funestes combats ; c'est ce qui dans Troie fait couler les larmes de tout un peuple. Dans quelle tristesse profonde, inexprimable, as-tu plongé ton père et ta mère, ὃ mon cher Hector ! mais c’est moi surtout à qui tu n'as laissé en partage qu'une sombre douleur. Hélas ! tu ne m'as pas tendu de ton lit une main mourante, ni ne m'as adressé pour la dernière fois quelqu'une de tes paroles remplies de sagesse, paroles que je ne cesserais point de me retracer nuit et jour en répandant des larmes. — Telles étaient les plaintes que proférait Andromaque éplorée ; ses femmes les accompagnaient de leurs gémissements.

A ces plaintes succèdent celles d'Hécube désolée: Hector, le plus cher de tous mes fils, tu fus, durant ta vie, aimé des dieux, et tu es l’objet de leur amour jusque dans le sein du trépas. Achille a fait sentir à ceux de mes autres fils qui sont tombés dans ses mains l’indigne poids de l’esclavage ; il les a vendus sur les rivages éloignés de Samos, ou d’Imbre, ou de la féroce Lemnos: toi, il t'a privé de la vie dans un noble combat. Le barbare, il est vrai, a souvent traîné ton corps autour du tombeau de son compagnon, que tu abattis de ta lance, et qu'il n’a point rappelé, par cette action inhumaine, du séjour des morts ; cependant tu n’as point perdu ta fraîcheur ; couché dans ce palais, on dirait que tu viens de fermer les yeux, et qu’Apollon t'a ravi le jour de ses plus douces flèches.

Ces mots, accompagnés d’un torrent de pleurs, excitent dans l'assemblée des cris douloureux.

Enfin la belle Hélène fait aussi éclater sa tristesse profonde.

Hector, s’écrie-t-elle, le plus cher des frères de mon époux!! car le lien de l’hyménée m'unit à Päris, qui, semblable aux dieux par sa beauté, m’a conduite à Troie, heureuse si, avant ce temps, j'eusse été en proie à la mort. Voici la vingtième année que j'habite ces murs, et que j'ai quitté ma patrie: cependant, Hector, je n’ai jamais essuyé de ta part une parole dure ni hautaine ; au contraire, quand l’un de mes frères, ou l’une de mes sœurs, ou ma belle-mère (Priam était toujours pour moi le père le plus tendre) me reprochaient leurs maux, tu réprimais leur courroux autant par tes paroles que par l'exemple de ton humanité et de ta douceur. Aussi, abimée dans la tristesse, te pleurerai-je toujours, toi et ma propre infortune. Désormais il ne me reste plus aucun ami ni aucun soutien dans l’immense Troie ; tous me regardent avec horreur.

Elle dit, en répandant des larmes amères, et tout le peuple joint de lugubres soupirs à ces tristes accents.

La lecture de ce texte donne lieu aux remarques suivantes :

1° La forme de ces lamentations est nettement musicale, parce qu’elle est systématique ; elle est construite, elle comprend une série d'épisodes d’étendue à peu près égale, tous terminés par une formule identique. C’est un rondo, ou mieux un chant « responsorial » (alternance d'un soliste et d’un chœur). Ici, comme dans le dithyrambe, il y a un chanteur qui commence, un ἐξάσχων et un groupe qui répond.

2° Ce chant est évidemment d’un usage antérieur à Homère. Le

UT

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