LE THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE
poète de l’Zhade, ici comme ailleurs, nous donne un tableau de la vie orientale, en reproduisant les mœurs qu’il a observées ou que la tradition lui a fait connaître. Il n’invente pas, il ne fait pas œuvre de fantaisie ; au contraire, il résume et il condense en traits caractéristiques une scène qui, à tout auditeur oriental ou hellène, rappelait des souvenirs précis et des images connues.
Platon, lui aussi, rappelle de très anciens usages, lorsqu'il décrit les funérailles qu’il conviendrait de faire aux prêtres-juges, aux chefs des chefs chargés de contrôler les autres magistrats :
« Quand ils seront décédés, il faudra faire l'exposition du corps, l’enlèvement et la sépulture autrement que pour les citoyens ordinaires. On s’habillera entièrement de blanc, en s’abstenant de fhrène et de gémissements ; un chœur de quinze jeunes filles, et un autre chœur de jeunes hommes, entourant la couche funèbre, chanteront alternativement (1) l'éloge de ces prêtres, composé comme un hymne, en proclamant durant tout le jour que le défunt est bienheureux. Le corps sera porté dans la tombe le matin, par cent Jeunes gens des gymnases, choisis par les parents du défunt. En tête du cortège marcheront les garçons revêtus du costume guerrier, les cavaliers avec leurs chevaux, les hoplites avec leurs armes, et ainsi de suite pour les autres. Des enfants, précédant immédiatement le lit funèbre, chanteront l'hymne des ancêtres ; derrière suivront les Jeunes filles, toutes les femmes ayant passé l’âge de la maternité, puis les prêtres, hommes et femmes... Chaque année, un concours musical, ainsi qu’un concours gymnique et hippique, aura lieu en leur honneur (2). »
$ 2. — Autres formes du thrène : le duo.
C'est dans la tragédie grecque, on le conçoit sans peine, que se trouvent les exemples de thrènes les plus nombreux. Je citerai-le thrène en duo (où les voix alternent, sans se mêler\ des Sept chefs devant Thèbes d'Eschyle (v. 968-1012 de l’édition Buttler) ; placé à la fin du drame, il n’est pas sans analogie, à ce point de vue, avec la scène d'Homère analysée plus haut (3).
Etéocle et Polynice viennent de succomber dans une lutte fratricide
(2) Platon, Lois, liv. XII, p. 947 Ὁ.
(3) V. aussi, dans Euripide, le thrène (solo et chœur) d’Iphigénie (en Tauride) déplorant la mort de son frère; dans les Troyennes, celui du chœur déplorant la mort d’Ilion; dans Hélène, le solo v. 166-179, auquel le chœur répond; 1bid. le
et tragique : dans le même moment qu'Etéocle frappait à mort Polynice, Polynice a porté le coup mortel à Etéocle, si bien qu'il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu, mais égorgement mutuel des deux frères l'un par l’autre.
Leurs deux sœurs, Antigone et Ismène, viennent se lamenter auprès des cadavres. A lire les paroles de ce duo, où les antithèses, les symétries, les rappels de formules ont un caractère si musical, on croirait lire un livret d'opéra très moderne. On remarquera aussi qu’il n’y a aucun développement logique ou narratif, et que la pensée est comme fixée sur un fait unique, ce qui est le propre du lyrisme (traduction française de Bouillet) : |
ANTIGONE, près de Polynice. — Frappé, tu as frappé !
IsMÈNE, près d'Etéocle. — Et toi, mort en tuant !
ANTIGONE. — De l'épée tu as égorgé !
IsMÈNE. — Par l’épée tu es mort!
ANTIGONE. — Triste exécution !
ISsMÈNE. — Triste traitement!
ANTIGONE. — Allez, mes larmes !
IsMÈNE. — Allez, mes lamentations!
ANTIGONE. — Gisant !...
IsMÈNE. — Meurtrier !
ANTIGONE. Strophe. — (Elle s'éloigne vers la gauche de la scène.) Hélas ! hélas! effarée de douleur est mon âme !
IsMÈNE. — (Elle va dans la même direction que sa sœur.) En moi, mon cœur gémit.
ANTIGONE. — Ah ! ah ! que je te plains, toi!
IsMÈNE. — Et toi, es-tu assez malheureux !-
ANTIGONE. — Par ton frère tu as péri !
ISsMÈNE. — Ton frère, tu l’as tué !
ANTIGONE. — Deux choses tristes à dire!
IsMÈNE. — Tristes à voir aussi!
ANTIGONE. — Une telle catastrophe a de tels témoins!
IsMÈNE. — Oui, des sœurs près de leurs frères ! Oh ! Moïra aux dons amers, sinistre Moïra, ombre formidable d'Œdipe, sombre Erinnys, quel pouvoir est le vôtre !
ANTIGONE. Antistrophe. — {Elle revient vers la droite.) Hélas l'hélas ! le lamentable tableau 1...
IsMÈNE. — (Elle suit les mouvements de sa sœur.) Pour moi, à son retour de l'exil.
ANTIGONE. — [l a tué, et n’a pu échapper.
ISMÈNE. — Vainqueur, il a rendu l'âme.
ANTIGONE. — Oui, il l'a rendue.
IsMÈNE. — Et à son frère il l’a ravie.
ANTIGONE. — Déplorable famille !
ISMÈNE. — A tant de maux en butte!
ANTIGONE. — Déchirante catastrophe de deux frères !
chant du chœur (v. 1113-1181); dans Æercule furieux, le chant monostrophique v. 107-137; dans Electre (Euripide, v. 112-167), le thrène d’Electre, où les refrains primitifs sont encore reconnaissables, etc., etc.
Ces duos sont ce qu'Euripide appelle ἀντιψάλμους ᾧδὰς (Iphig. en Taur., v. 168).