‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 120 sur 169 · ORIGINE DU THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE

IsMÈNE. — Désolation, malheurs inouïs !

ANTIGONE. — Désastreux à dire !

Ismine. — Désastreux à voir! ὃ Moïra aux dons amers, sinistre Moïra, ombre formidable d'ÆEdipe, sombre Erinnys, quel pouvoir est le vôtre |

ANTIGONE (à Polynice). — Tu l’as vu, toi, en tes terribles épreuves.

ISsMÈNE (à Etéocle). — Et toi, plus tard, quelle rude leçon !

ANTIGONE (à Polynice). — Quand tu revins à Thèbes.

IsmMÈNe (à Etéocle). — De ta lance quand contre lui tu t'armas.

ANTIGONE. — Désastreux à dire !

ISMÈNE. — Désastreux à voir !

ANTIGONE. — Hélas ! hélas ! douleur!

ISsMÈNE. — Hélas ! hélas ! malheur!

ANTIGONE. — Pour cette maison, pour cette terre !

IsmÈNE. — Par-dessus tout pour moi!

ANTIGONE. — Hélas ! hélas ! et pour moi plus encore.

ISMÈNE. — Hélas ! hélas ! lamentables catastrophes !

ANTIGONE. — Prince Etéocle, roi de Thèbes !

ISMÈNE. — Oh! de tous les hommes le plus misérable !

ANTIGONE. — Hélas ! victimes du Destin! Quel forfait !

ISMÈNE. — Ah ! ah 1 où les mettre en terre ?

ANTIGONE. — Hélas ! au lieu le plus honorable.

ISMÈNE. — Hélas ! auprès de leur père alors dormira leur infortune.

J'ai tenu à citer ce curieux morceau en entier. Je n’en connais pas où il apparaisse mieux que les personnages s’acquittent d’une fonction rituelle (1) et où l’usage des coupes musicales soit plus visible.

$ 3. — Origine du thrène sur la vie humaine.

Nous sommes donc amenés à rechercher ce qu’a pu être le thrène avant Homère, chez les primitifs, et quelle est exactement la cause d’où il est sorti.

Il semble que la question soit extrêmement simple. On est tenté de dire qu’il n'y a même pas de problème : on se lamente sur la mort d’un homme vaillant, d’un parent ou d’un ami, parce qu’il est naturel que la disparition d’un être aimé pour lui-même ou pour les services qu'il rendait, cause à tout son entourage une douleur qui se traduit par une mimique variable selon les pays. Mais remarquez qu'avec la douleur toute seule, nous n’arriverons pas à expliquer la forme nettement musicale des morceaux qui viennent d'être cités. La douleur en présence de la mort est instinctive, irrésistible, soit ; mais elle est incohérente ; ses modes d’expression sont tout juste à l'opposé de ce

(1) Le thrène d’Antigone et Ismène est annoncé comme tel (au vers 869 de la pièce) et rappelé au vers 1072.

qui peut constituer un système musical ; elle ne songe nullement à se distribuer dans des formes symétriques et bien ordonnées : elle ne sait pas ce que c’est qu'un plan; elle se répète, mais sans régularité ; elle ne chante pas : elle crie pitoyablement. Je sais bien que Musset a dit:

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux;

mais cela n’est vrai qu'à une condition, c'est que l’homme qui pleure domine son désespoir, et en soit le maître. Le désespoir tout seul, élément de laideur et non de beauté quand 1] s’agit d’expression vocale, ignore ce qui apparaît très nettement ici et ce quiest musical au premier chef : le rythme. Le primitif n’a ni le loisir ni le goût de voir objectivement sa douleur et de la prendre comme moyen de réaliser de la beauté. Nous ne pouvons expliquer le rythme du thrène qu’en faisant intervenir une tout autre idée que celle du chagrin produit par la mort.

J'ai déjà eu l’occasion de dire que le primitif ne croit qu’à la mort violente, celle de l'homme qui, au cours d’une chasse, est déchiré ou dévoré par une bête fauve, ou qui, dans une lutte, est transpercé ou mis en pièces par un ennemi. L'idée que certaines maladies, d’une cause ignorée, peuvent enlever brusquement un homme, ou que, tôt ou tard, il faut disparaître, si bien que notre condition est d’être « mortels », « éphémères », comme dit Eschyle, est une idée dans laquelle 1] faut voir l’acquisition d’une expérience assez lente, car il est probable que dans ces luttes pour la vie qui, au début, étaient si âpres, on mourait le plus souvent de mort violente.

Ceux qui, en dehors de ces conditions, se sont trouvés pour la première fois devant un cadavre, ont dû éprouver les mêmes sentiments que tous les êtres naïfs et simples, par exemple les enfants que V. Hugo, dans une très belle pièce, nous montre réunis autour de leur grand mère qui vient de rendre le dernier soupir : ils lui parlent ; ils l’interrogent, croyant qu’elle n’est qu'endormie : comme elle dort 1...

Le primitif n’a aucune notion de ce qu’on a appelé « la destinée »; la méläncolie résultant du retour sur soi-même qu’impose le drame de la mort lui est tout à fait étrangère. Il a donc considéré la mort comme la maladie : il l’a attribuée à la possession passagère d’un esprit malfaisant sur lequel il pouvait, comme en d’autres cas analogues, exercer une contrainte ; et il a traité cet Esprit à l’aide de l’incantation, c'est-àdire d’un chant qui, étant musical, avait nécessairement un rythme. De là le fhrène.

Je considère comme s’accordant avec cette interprétation (sans fournir

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