‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 121 sur 169 · ORIGINE DU THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU THRÈNE SUR LA VIE HUMAINE

une certitude comme base d’une théorie générale) les légendes où les anciens racontent qu’une troupe de moissonneurs ou de héros, ayant perdu un des leurs, victime de quelque sortilège, « l’appellent par des cris lugubres » (cf. Athénée, Deipn. xiv).

Par suite de l'échec bientôt constaté d'une pareille tentative, le thrène est devenu la déploration pure et simple d’un mal définitif ; mais à l'origine, c'était peut-être un acte de magie musicale dont on attendait un résultat pratique. C'était une incantation destinée à provoquer un réveil de la vie, chez une personne dont la mort réelle était prise pour un mal passager.

On peut concevoir la naissance et l’évolution du genre de la manière suivante :

1° On applique d’abord à l’homme mort le même procédé d’incantation qu'aux phénomènes de la nature. Puisque le printemps renaît, pourquoi, lui aussi, l’homme ne renaîtrait-il pas ? Ne voit-on pas réapparaître le défunt dans les rêves, pendant le sommeil ? Et cela ne suggère-t-1l pas l'idée que la mort n'est pas une fin ?

2° On croit que l'incantation est nécessaire pour le retour du printemps ; on se persuade qu'elle est également nécessaire, non pour le retour de l’homme sur la terre, puisque l'expérience a bientôt prouvé que c'était impossible, mais pour sa survivance ailleurs. |

3° Les croyances relatives à la vie d'’outre-tombe s'étant précisées, le thrène garde toujours le caractère d’une incantation agissant sur un défunt, mais s'applique à des objets un peu différents. Ainsi, dans les Choéphores d’'Eschyle (1), il est employé pour évoquer un mort et le faire sortir de sa tombe (ce qui est, en somme, une forme reconnaissable de la superstition que j'ai indiquée comme initiale). Electre chante sur le tombeau d’'Agamemnon :

Entends, ὃ père, entends nos gémissements mêlés de tant de larmes ! Le thrène de tes deux enfants gémit sur ta tombe.

Dans les Perses (2), Darius sort de son tombeau, appelé par le thrène de ses « Fidèles » et par leurs gémissements « évocateurs d’âmes » (Ψυχαγωγοῖς γόοις.)

4° Par une généralisation toute naturelle, apparaissant lorsque les superstitions primitives sont à leur déclin, le thrène est appliqué non pas seulement à la mort de tel individu, mais à la vie humaine, et, par une dernière extension, à tout événement malheureux.

(1) V. 330-334 (éd. Buttler).

(2) V. 683-689 (ibid.).

Déjà, dans l’/liade (1), en parlant des captives qui répondent à Briséis déplorant la mort de Patrocle, Homère dit, non sans finesse :

Les autres captives unissent leurs gémissements aux siens; mais donnant à Patrocle des regrets apparents, elles ne déplorent que leur propre infortune.

C'est une généralisation dans le sens individuel ; en voici une autre dans un sens opposé. Dans Agamemnon, Eschyle fait dire à Cassandre avant de mourir (2):

Je veux dire encore un mot et faire moi-même mon thrène. Soleil qui m'éclaires pour la dernière fois, que mes vengeurs punissent les assassins détestés de la pauvre esclave qui meurt sans défense. Ah ! vanité des choses humaines ! Le bonheur, une

ombre suffit à le détruire ; et le malheur, un coup d’éponge l'efface, comme d'un trait ! De cela, j'ai pitié plus encore (que de moi-méme ὃ).

Dans les psaumes, qui étaient chantés avec accompagnement de musique instrumentale, on lit, ps. 105 : « L'homme est dans sa vie comme l'herbe ou comme la fleur des champs ; un souffle du vent qui passe suflit à le faire disparaître et on ne connaît plus l'endroit où il fut. » Je n'ai pas à rappeler que cette image a été magnifiquement développée par Bossuet dans son oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre et qu'on la retrouve souvent dans les beaux vers de nos poètes modernes, Lamartine, V. Hugo: |

C’est le destin : il faut une proie au trépas ! Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;

Il faut que, dans le bal, les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas !

$ 4. — Le thrène dans la musique moderne.

De la source primitive où paroles et mélodie étaient connexes, sont partis deux courants : l’un est peu à peu devenu purement littéraire, oratoire, poétique ; l’autre, selon la loi d’abstraction d’où est sorti l’art musical, aboutit à des formes de composition qui appartiennent à la symphonie ou à la musique de chambre. S'il fallait donner un équivalent aux thrènes sur la vie humaine qu'il y a dans les drames d’Eschyle et de Sophocle, dans les psaumes, ou dans les oraisons de Bossuet, dans les poèmes de Lamartine, de Victor Hugo... je n'aurais pas de peine à le trouver — pour ne citer que ce seul répertoire d'exemples — dans

(1) xvux, loc. cit.

(2) Vers 1331-1340 (même édit.).

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