CHAPITRE SEPTIÈME
$ 1. — Définitions.
Les croyances, les mythes et les actes magiques inspirés par l’observation des phénomènes naturels tels que la disparition et le retour du printemps, impliquent deux faits opposés : une mort et une résurrection. Cette double idée reparaît aussi, dans presque tous les cultes, pour d’autres raisons que je n'ai pas à exposer. La mort donne lieu à des plaintes qui trouvent leur expression dans le thrène ; la résurrection donne lieu à une allégresse qui trouve son expression dans le péan.
Telle est la définition la plus générale que l’on puisse donner de cette seconde forme du lyrisme d’après la grande majorité des documents de l’époque classique : le péan est un chant de joie et de triomphe. On sentira son importance et l'intérêt qui s'attache à ses origines, en songeant que toute l’expression musicale oscilleentre ces deux sentiments : la tristesse et l’allégresse. Eschyle (1) oppose nettement le péan aux thrènes chantés sur les tombes. Dans un très curieux morceau d’Zphigénie en Tauris, le chœur dit : « O maîtresse, nous allons faire entendre un chant responsorial, un hymne asiatique aux sons barbares, la mélodie des thrènes agréable aux morts, musique d’Adès, sans péan (2). » Il faut mentionner cependant un passage d’Alceste où Admète, réglantles funérailles de sa femme avec la musique rituelle, et le deuil qui doit la suivre, dit au chœur : « Chantez en répons (3) le péan au dieu d’en bas, au dieu redoutable. »
(1) Choëph., v. 340 et suiv. (A vrai dire, ilest difficile de dire si le mot pæôn, employé au v. 343, désigne une incantation, le dieu du même nom, ou Apollon (qui détourne les maux).
(2) Zphig.en Taur., v. 179 et suiv.
(3) Je traduis ainsi ἀντηχήσατε (v. 423) qui, comme le mot ἀντιψάλμους (Zph. en T., 179) et les textes cités dans le chapitre sur le thrène, indique l’idée d’une construction musicale (chœur et soliste ou double chœur, chant responsorial ou chant antiphonique).
La place normale du péan est après le thrène, auquel il succède comme la santé à la maladie, la lumière aux ténèbres. Ainsi, dans nos symphonies modernes, un adagio qui ressemble à une méditation douloureuse et profonde sur le néant.des choses humaines, est suivi d'un mouvement vif qui est comme une revanche de la volonté de vivre.
Le refrain iépaian (τὸ ἰηπαιὰν éniveyua) en était le signe distinctif et indispensable. Athénée (XV, 52) refuse la qualité de « péans » à un certain nombre de poèmes où il ne trouve pas ce refrain.
Cette caractéristique sommaire ne doit pas faire perdre de vue les multiples aspects d’un sujet qui est complexe et pour l’étude duquel on a des documents très différents, sinon contradictoires.
Le mot péan — à la place duquel on trouve souvent pæôn, paiôn, paiéôn — est employé par les anciens avec des sens différents. Le mot paiôn est tour à tour un chant de joie ; c’est un nom commun signifiant « guérisseur de maladie »; c'est un dieu personnel, distinct des autres dieux ; c'est une épithète d’Apollon, ou Apollon lui-même ; c'est le chant spécial en l'honneur d’Apollon (1); c’est le mot par lequel on désigne communément tous les hymnes en l'honneur des dieux (2); c’est un chant pour écarter les épidémies, un chantde guerre, un chantde festin. Le problème consiste à remonter jusqu’à l’acte initial de magie d’où ce genre lyrique est sorti, et à retrouver, autant que possible, les associations d'idées qui l’ont diversifié.
Point n’est besoin, pour cela, de faire une énumération exhaustive des textes. Ceux qui vont être cités seront produits dans l’ordre historique des idées qu'ils représentent et non d’après leurs dates.
$ 2. — Premier sens du mot péan.
Le mot pæan ou pæôn a exprimé d'abord, tout simplement, une idée de guérison. C’est un nom commun, employé comme tel par Eschyle dans diverses locutions : « Sois le pæôn de ce souci » (3) ; ou : «traiter une affaire d’une main pæonienne » (4) ; ou : « des prières pæoniennes » (5); ou encore : «il n’est point de pæôn pour cette parole (pour le malheur que j'annonce) » (6). 1] parle aussi de « remèdes pæoniens ». A
(1) Pollux, Onom., I, 38.
(2) Id., ibid.
(3) Agam., v. 90.
(4) Suppl, v. 1065.
(5) Fragm., 142.
(6) Agam., 1257.