APOLLON. TROIS INSCRIPTIONS ATTIQUES
«l'hymne » — c'estainsi qu’on appelait tous les chants en l'honneur des dieux — qui est spécial à Asclépios. « Entends ton hymne » (τεὸν ὕμνον), dit l’orant, juste au moment où il emploie la formule du refrain, « Téié », qui était la caractéristique de cet hymne et qui par conséquent devait le faire reconnaître immédiatement par le dieu. En même temps est indiquée la toute-puissance attribuée au chant magique. Cela revient à dire : « Je chante fon hymne ; par conséquent, tu m’exauceras. »
Mais quelle confusion — pour le lecteur moderne — dans cette incantation |
Elle s'adresse au dieu Esculape, identifié à Paiéôn (ou qualifié à l’aide de ce nom qui serait ici un nom commun); mais Esculape, fils de Koronis et d’Apollon, a recu de son père le pouvoir de guérisseur : on ἃ même soutenu, en étudiant l’étymologie d’Asklépios, que ce mot avait le même sens qu’ « alexikakos » (celui qui repousse les maux), épithète d'Apollon…
Dans la troisième inscription de ce marbre, on lit (v. 15 et suiv.) :
« Nous chantons pour toi, bienheureux, brillant pour les mortels, source des biens, statue de Pæan, dieu fécond (τελεσφόρε) et illustre ; toi aussi, les habitants d'Epidaure joyeux te célèbrent par les chants qui nous délivrent des maux (1), ὃ roi, que nous appelons Akesô, parce que tu apportes aux mortels le remède des odieuses souffrances. Les descendants de Kékrops te célèbrent, Télesphore, depuis que, ayant écarté et fait cesser la maladie qui brülaitles femmes en couches par la fièvre, tu as rétabli promptement, ὃ dieu, les enfantements heureux et florissants ».
Ce texte, à le considérer seul et tel quel,ne permet pas de dire si Pæan, Akésô, Télesphore, sont des divinités distinctes, des dieux de la guérison, ou si tous ces noms, y compris Pæan, ne sont que des épithètes d’Apollon, clairement désigné par le qualificatif de φαεσίνδροτος «lumière qui brille pour les mortels » (le soleil). Est-ce une énumération de noms propres ou une suite d’attributs, une sorte de litanie ἢ Je ne sais. Il se pourrait même, d’après le dernier vers, que tout cela s’ap-
lyrisme, On la retrouve dans la liturgie de l'Eglise romaine : Exsurge, Domine, adjuya nos et libera nos, antienne chantée à la fête de saint Marc, aux Rogations et à la fête de la Purification; Surge, Domine, in requiem tuam, trait chanté à la messe « pro eligendo summo pontifice »; Surge, Petre, et indue te vestimentis tuis, répons du Processional, chanté le 1er août; Surge, virgo, et nostras sponso preces aperi, répons (id.) chanté le 17 nov.
(1) Malgré le texte imprimé que j'ai sous les yeux, dans le recueil des Inscriptions, je lis, au v. 17, ἀλεξιχάχοις (au lieu de ἀλεξιχόροις). C’est l’épithète d’Apollon. Cf, CT, A7, 1bid,, 177.
pliquàt à Bacchos '"... En tout cas, on peut faire sur cette inscription des remarques importantes :
1° Il s’agit bien d’un chant. Le chant est désigné deux fois par les mots ὑμνέομεν (v. 15) et ἀοιδαῖς (v. 17); et ce chant s'adresse à une idole (statue de Pæan);
2° Le motif de l’incantation, ou de l’action de grâces, est d'ordre tout pratique : on veut remercier un dieu qui a permis d'éviter la douleur et qui donne des biens ;
3° L'inscription, qui n’est pas exempte de pédantisme, de bel esprit et de « doctrine » grammaticale, reprend une idée très ancienne, dont la traduction française ne peut pas donner une idée exacte : c'est la divinisation des phénomènes les plus communs. Ainsi, Akos, qui signifie « le remède », devient Akéso, dieu de la guérison. T'élesphore et Pæan semblent être dans le même cas ;
4° Enfin le caractère joyeux du Pæan est bien marqué par le mot γηθόσυνος qui revient plusieurs fois (v. 13, 18) et qui s'oppose à στυγερός (la souffrance odieuse).
Sur ce même marbre on lit, dans une autre inscription : « Pæan à la flottante chevelure », Π|[αι]ὰν... ἀχειρεχόμιηης (3, v. 7 et 8). On ce dernier mot est une épithète caractéristique d’Apollon, plusieurs fois employée comme telle par Pindare. On peut se demander (toutes les lettres des inscriptions étant des majuscules) si le mot signifiant « à la flottante chevelure » doit être entendu comme ayant la valeur d’un nom propre et « Pæan » celle d’un nom commun (dieu médecin, dieu guérisseur), ou si Pæan, au contraire, est le nom propre ; en tout cas, est attestée ici l'assimilation des deux divinités.
Apollon, qui n’était d’abord qu’un dieu préservant de la contagion (averruncus), est donc devenu un guérisseur,un médecin. Dans l’Œdipe Roi de Sophocle (v. 154) on trouve l'invocation-refrain : iéié, Pæœan Délien. Plus explicitement encore, on trouve dans les inscriptions : Apollon Pæan (1), ou encore: « Salut, dieu, roi Pæan, Apollon qui lances au loin tes traits » (2). Les vestales romaines disaient encore : « Apollo medice, Apollo Pæan » (3). En vertu du principe qui attribue à un chant le nom du dieu à qui il s'adresse, le Pæan devient l’incantation de salut, l'hymne chanté en temps d’épidémie (4).
(1) Ὁ. I. À. 210 (Selinunte). — (2) C. I. G. 1496. (3) Macrobe, Sat., ch. xvur.
(4) Πᾶιάν, ὕμνος φδῆς ἐπὶ ἀφέσει λοιμοῦ ἀδόμενος (Etyim. m.) ou ἐπὶ χαταπαύσει λοιμοῦ
ἀδόμενος (Schol. /liade, 1, 473).