‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 126 sur 169 · SUITE DE L'ÉVOLUTION DU PÉAN · texte numérisé non relu

SUITE DE L'ÉVOLUTION DU PÉAN

$ 4. — Suite de l'évolution du péan.

Comment, de l’idée de guérison, est-on passé aux autres idées associées à l'usage du péan ? L’intermédiaire n’est pas difficile à pressentir. La santé est le meilleur, le premier, le plus grand des biens, la condition essentielle de tous les autres. Chanter pour obtenir la santé, c'est donc chanter pour obtenir tout ce qui fait le bonheur de la vie ; insensiblement, après son emploi rituel dans la médecine, le péan devait être employé toutes les fois qu’on avait à demander quelque chose d'agréable.

Athénée (liv. XV, τ. III, p. 559 de l’édit. Teubner) cite cette touchante et jolie invocation à la déesse Hygiée (la Santé) du poète Ariphron de Sicyone ; et 1l l’appelle un péan :

« Hygiée, vénérable déesse, puissé-je passer avec toi le reste de ma vie et t'avoir comme compagne bienveillante. Si l'homme a la faveur des richesses, celle des enfants (nombreux), ou celle des honneurs et de la royauté qui le rend semblable à un dieu, ou celle des plaisirs auxquels nous faisons la chasse avec les filets secrets d'Aphrodite; s’il goûte quelque joie, quelque répit dans ses peines, c’est grâce à toi seule, vénérable Hygiée; c’est par toi que tout bonheur existe et que nous connaissons les dons(?) des grâces. Sans toi, personne n’est heureux. »

On ne peut donc s'étonner qu'il y ait eu des péans, sur le champ de bataille, pour obtenir la victoire.

Dans les Perses (1), Eschyle prête au messager qui fait le récit de la bataille de Salamine quelques vers qui caractérisent de facon grandiose, mais vague,le chant des Grecs à certain moment du combat: la meret les rochers de l’île en retentissent magnifiquement, puis il ajoute : « les barbares (les Perses) furent pris de panique, au milieu de leur déception : car ce n’est pas en fuyant que les Grecs chantaient le péan sacré, mais en s’élançant au combat avec vaillance et audace. »

Le péan, d’abord chant de guérison, est donc ici une sorte de Marseillaise antique, un chant employé comme ayant la vertu de conférer la victoire. On est arrivé à cet usage nouveau en rattachant l’idée de guerre et de triomphe soit aux idées de maladie et de guérison, soit aux attributs d’Apollon, dieu du soleil éblouissant et vainqueur (2).

(1) V. 391 et suiv. :

(2) Cf. le chant de l’Alleluia sur le champ de bataille ile vén. Bède, Hist. Angl., Ι, 20, dans Migne, Patr. lat.)

Thucydide, au livre I de son Histoire de la guerre du Péloponèse, dit : « ΤΠ était déjà tard et les Grecs avaient chanté le péan comme s'ils allaient engager l’action, » et 1] emploie pour cela un mot qui semble bien désigner un usage régulier (1).

Notre Marseillaise est une marche de guerre ; mais combien nombreuses sont les circonstances où on la joue, et où il n’y a aucun combat à livrer ! Elleest l'hymne de la paix aussi bien que l’hymnedesbatailles!.… De toutes les idées qu’elle exprime, on n’en retient qu'une: l'idée nationale. Il y a eu quelque chose d’analogue chez les anciens; un chant étant constitué pour un objet d'abord très précis, on l’'employait parfois en lui conservant sa fonction initiale, mais souvent aussi, par abstraction, on ne retenait qu'un de ses caractères les plus généraux. Ainsi, on. arriva, peu à peu, à chanter le péan à Apollon pour n'importe quel bienfait à obtenir de lui ; tel ce chant dans le style d’un péan delphique, donné par Aristophane dans les σπόρος (v. 869 et suiv.) :

«O Phæœbus Apollon Pythien, accorde que l'affaire machinée par cet homme devant la porte de la maison, tourne favorablement pour nous, enfin arrivés au terme de nos courses errantes. 1616 Pœan.»

Un autre exemple de ces généralisations et de ces simplifications est l'usage de chanter le péan dans les festins.

L'usage de faire entendre de la musique pendant les repas importants et soignés est un simple raffinement d’épicurien, dira-t-on. — Certes ; aujourd’hui, ce n’est pas autre chose. Plaisir du goût, plaisir des yeux, plaisir de l'oreille, on veut tout réunir. Mais, avant d’avoir pour objet le pur agrément, cet usage, comme tant d’autres, a eu sa raison d’être. Il nous suffit d'observer au cours de l’histoire quelques faits qui s’enchainent.

ἃ 5, — La musique pendant les repas.

Un économiste philosophe pourrait voir dans certains rites du paganisme les premiers essais pour fonder des pâtisseries, des boucheries, des rôtisseries coopératives. Le soin de l'alimentation y est prédominant ; la musique s'y ajoute comme finale. De la lecture de certains passages de l'hymne homérique à Apollon, on retire cette impression que le principal souci du dieu, lorsqu'il est à la recherche d’un sanctuaire, c’est de trouver un endroit bien disposé pour que le mouvement

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