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LE PRIMITIF ET LA MAGIE MUSICALE

antres où pénètre mal la lumière du soleil. 115 ignoraient l’usage de la charrue féconde et nourricière. Ils étaient carnivores et vivaient de meurtre. La loi était peu de chose ; le plus faible était mangé par le plus fort. » Il est à remarquer, en passant, que l’abandon de cette vie barbare a été attribué par les peuples anciens à l'influence civilisatrice d'un grand musicien légendaire. C’est ce que dit un auteur chinois dont nous aurons à parler plus loin ; c'est ce que rappelle Aristophane, quand il met dans la bouche du vieil Eschyle une caractéristique d'Orphée et de Musée (1), et c’est ce que répète Horace dans des vers célèbres. Cette méthode historique permet de remonter plus ou moins haut, inégalement, selon les civilisations qu’on étudie.

En se plaçant au point de vue social, psychologique ou esthétique, on peut arriver à la connaissance du primitif en observant certaines peuplades contemporaines qui sont encore au premier stade de la civilisation, ou certains monuments du folklore. A ce titre, les mœurs de certains Indiens d'Amérique, telle chanson magique dite au xvi° siècle par Jeanne d'Albret ou encore en usage dans nos campagnes peut être considérée comme un document sur les « primitifs ».

$ 2. — Le primitif et la magie musicale.

L'incantateur primitif est très ignorant ; il se considère néanmoins comme un savant qui applique de rigoureuses méthodes, et, autour de lui, 1] est regardé comme tel. C’est aux basses époques seulement qu'il a pu devenir sceptique sur la valeur de son art et s’entourer de charlatanisme.

Aujourd’hui, nous sommes instinctivement portés à le juger en l’opposant à tout ce que nous considérons comme constituant le domaine scientifique. Nous voyons dans ses pratiques une tentative de l’homme pour pénétrer dans le « mystère » de la vie surnaturelle et de « laudelà ». La magie nous apparaît comme un moyen désespéré pour réparer les échecs de l'esprit critique, ou comme une doctrine impliquant cette idée que, dans la conception du monde, il faut faire une part au merveilleux, ou encore comme une parodie de la religion. Cette opinion sur la magie peut, en soi, être exacte ; historiquement, elle est très fausse.

Le magicien chanteur ne sait pas ce que c’est que le merveilleux ;

(1) Grenouilles, v. 1032.

pour qu'il ait cette notion — conquête tardive et toute moderne de la critique — il faudrait qu'il ait l’idée contraire, celle de la science telle que nous la comprenons ; or cette dernière idée lui fait entièrement défaut. Il voit partout des Esprits ; mais il croit à ces Esprits, sans effort de dialectique : il les prend pour la seule réalité vraiment existante. Il ne fait nullement œuvre romanesque ; il croit faire œuvre d'observation et de logique. C’est par habitude romantique ou par suite d'une méprise fondamentale, que nous pourrions voir en lui une manière de poète ou d'artiste, un homme qui rêve ou se singulafise, et qui a l’ambition d'agir hors du commun, dans des voies exceptionnelles ou irrégulières. Pour lui, la magie musicale résume toute la science, et il la pratique avec une confiance parfaite. Quand 1] entreprend de guérir une maladie, d’agir sur un être vivant, de changer un phénomène de la nature ou de chasser un démon à l'aide d’une incantation, il est aussi sincère et convaincu que le savant de laboratoire qui, en mettant deux courants en contact, s'attend à voir une étincelle électrique. Le rituel et le formulaire auxquels il se conforme ont à ses yeux la même valeur qu'un de nos « Traités » techniques.

Autour de lui, si tout le monde n’est pas magicien, c’est que tout le monde n’est pas savant ; mais la magie est regardée comme parfaitement légitime. Aujourd’hui, nous avons une confiance absolue, presque aveugle, dans les travaux que font certains spécialistes au Collège de France, à la Sorbonne ou à l’Institut Pasteur. Nous croyons que là est le domicile de la vérité ; dans les travaux de ces spécialistes nous voyons l'emploi le meilleur de l'intelligence humaine et nous en attendons beaucoup pour le soulagement de nos misères. Si d'aventure une des découvertes attendues tarde à se produire, si la nature oppose une résistance ou inflige un démenti formel aux sollicitations dont elle est l'objet, nous n’en concluons pas pour cela que la physique, la chimie, la bactériologie, sont des chimères ou des jeux inutiles. Nous avons toujours foi dans le succès de leurs entreprises, et nous ne concevons pas qu’on puisse les remplacer par autre chose. Tel me paraît être exactement l’état d'esprit des primitifs au sujet de la magie et dela musique. Ils ont dû constater bien souvent que les effets demandés au chant ne se produisaient pas ; leur foi n’en était nullement ébranlée. Ὁ

On verra, d’après les faits que nous allons citer, ce qu’il faut penser de la thèse d’après laquelle la musique serait un jeu supérieur ayant pour origine le plaisir qu’on éprouve à dépenser en exercices agréables un superflu d’activité. Cette idée suppose une très longue évolution et comme un affranchissement de la vie sociale.

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