LE PRIMITIF ET LA CROYANCE AUX ESPRITS
Le primitif est obligé de songer à tout autre chose que l'agrément. « Nu sur une terre hostile, » ayant à trouver sa voie et à faire luimême sa destinée au milieu des forces terribles de la nature, qui, elles, ont des lois toutes faites, il doit d’abord assurer sa nourriture ; il faut qu'il échappe à la griffe des fauves, aux tempêtes qui grondent autour de lui, à la maladie, à la mort. Il est peu préparé à la théorie de l’art pour l’art ! Pour se tirer d'affaire, il a une arme défensive et offensive : le chant (1).
$ 3. — Le primitif et la croyance aux Esprits.
Une des caractéristiques du primitif, c'est qu’il divinise tout ce qui ἃ les apparences de la vie dans la nature, tout ce qui agit, tout ce quia mouvement, tout ce qui change, tout ce qui exerce une action sur l’homme, tout ce qui est. Nous disons : « il n'y a pas de phénomènes sans cause — tout changement dans les apparences du monde est déterminé par une loi». Le primitif pense : «il y a partout des Esprits ». Cette croyance a d’ailleurs été très durable dans l'humanité. Dans son traité sur La divination (11, 58), Cicéron parle des philosophes antiques affirmant que le monde est rempli d'une multitude d’âmes (2). Lorsqu'un poète comme Hésiode donne des énumérations interminables de dieux et de déesses ; lorsque Virgile, au VI° chant de l’Enéide, mentionne des divinités telles que le Souci, la Maladie, la Vieillesse, le Deuil, la Peur, la Faim, la Pauvreté, etc., ils ne font que nous donner un écho partiel et très réduit des plus vieilles croyances : tout était Dieu ou Esprit.
(1) Sur les origines utilitaires de l’art en général, M. Pottier a lu, dans la séance solennelle des cinq classes de l’Institut (15 nov. 1907) un Mémoire d’où je détache quelques lignes qui pourraient servir d’épigraphe et de justification au présent livre:
« Je ne pense pas qu'aucun chef-d'œuvre égyptien ni grec soit jamais né du désir de créer l’œuvre d'art pour elle-même et, comme on dit, pour le plaisir. Toute statue, tout bas-relief, tout tableau était conçu en vue d’une destination précise : l'amour du bibelot est resté inconnu aux anciens. Quant à la musique, elle servait si bien à l’éducation, à la religion et à la guerre, que d’après Platon on n’en pouvait changer les règles sans ébranler l'Etat lui-même. Dans l'antiquité, l’utile a toujours été l’armature solide du beau. Je ne vois pas non plus qu’au moyen âge l’art, tour à tour monastique, monarchique, militaire, se soit exercé autrement qu'avec des intentions précises de decorer des églises, des cloîtres, des palais, en usant de formules qui enfermaient l'artiste dans des sujets si bien délimités qu’ils n'échappent pas toujours au reproche de monotonie. » Cette thèse est aussi celle de M. Salomon Reinach, de M. le D' Hamy. Je crois que l’histoire de la musique peut lui apporter une utile contribution.
(2) Animorum consentientium multitudine completum esse mundum.
Naïvement, le primitif reflète son propre moi dans les choses, et s'étonne ensuite d’y découvrir ce qu’il y a mis lui-même. En traversant un bois, sent-il une odeur inaccoutumée produite par une source d’eau sulfureuse ou par les exhalaisons du sol sur lequel a débordé une rivière ? 1] croit que cette odeur est quelqu'un ; — quis deus Ὁ incertum est; habitat deus ! — 1] en faitun Esprit, qui sera plus tard une divinité ‘ayant son temple (Méphitis) (1). Nous disons encore des odeurs méphitiques. Une légende étolienne parle d’un dieu de la croissance, Φύτιος. Il y a une déesse, ᾿Αλφιτώ, qui n'est autre que la farine blanche faite avec les grains de blé. Je n’ai pas à rappeler le culte de l'air et des étoiles, celui de l’eau (fleuves sacrés comme le Gange, le Nil), celui des plantes et des arbres (bois sacrés des Gaulois, des Germains, des Finnois, des Papous), celui des oiseaux (ibis des Égyptiens, aigle des Atzèques, des Péruviens, des Indiens de l'Amérique du Nord), celui du serpent (répandu partout, principalement dans l'Inde et dans l'Afrique occidentale), celui du bœuf (quasi universel), etc., etc... L’/liade atteste qu'avant Homère, toutétait divinisé : la terre, la mer, les cours d’eau, l’aurore (2), l’espace infini, siège des phénomènes atmosphériques (3). La malédiction, les remords, ont été considérés comme des personnes. Homère personnifie, divinise les douleurs de l'enfantement (4) ; dans une pièce de Plaute, une femme, simulant la grossesse, va plus loin; elle dit : Lucinam MEAM (5). Dans un siècle de grande culture intellectuelle, un Cicéron était scandalisé de voir que la Fièvre avait son temple sur le Palatin et qu'Obrona (maladies mortelles des enfants) eût son autel près de celui des Lares (6).
Il ne faut pas se hâter de dire que ces superstitions sont grossières. Parmi les saints du catholicisme, nous avons quelque chose d’équi-
(1) Tacite, Histoires, ur, 33. En mentionnant Méphitis, dont le temple était situé près de Crémone, Tacite a l’air de croire encore à l'existence de cette déesse.
(2).1., xxiv, 532 IV, 34750 1411 } 152 ; πιν, 70 Ἐν 1010; EX AUTO TP OPEN 240, 58.» ΧΙ, 722} XVI, 200 IXXIV, ἡ 7e :
(3) Δῖος αἰθήρ..., dit le Prométhée d’'Eschyle.
(4) 1b., xr, 260.
(5) Truculentus, 11, v, 23.
(6) Un fragment des Orphiques (vi, 10-17, édition Mullach-Didot) dit : « Zeus est le premier et le dernier maître de la foudre ; Zeus est principe, Zeus est milieu. Tout vient de Zeus. Zeus est mâle, Zeus est nymphe immortelle, Zeus est la base de la terre et du ciel étoilé, Zeus est le souffle de tout, Zeus est l'élan de la flamme indomptable, Zeus estle fond de la mer, Zeus est le soleil et la lune, etc... » C’est une concentration, sur une même divinité, de toutes les idées primitives, et probablement un reste de formules magiques.