LES ORIGINES DU DITHYRAMBE
ciens l'ont concu, semble reproduire les deux aspects principaux de la vie humaine, et parce qu’il règne encore dans toutes les civilisations occidentales ; obscur, parce que les documents directs font défaut. Aristote, qui est pourtant la première source d'information en pareille matière, n'avait déjà plus la notion des faits primitifs, dont 1] était séparé par le brillant développement de l'esprit hellénique. Nietzsche, dont l'imagination était comme en proie au délire dionysien, a écrit de curieuses pages extravagantes pour expliquer comment, par une névrose inséparable de la vie, même de la santé morale, la tragédie — terreur et pitié — a pu sortir du culte dionysien. Sa théorie étant purement philosophique, je ne m'y arrêterai pas.
Le regretté Albrecht Dietricht a consacré à ce sujet une étude originale (1). D’après lui, on célébrait dans le culte de Dionysos, à l’aide de symboles, la résurrection de Koré et, avec elle, le retour des âmes à la lumière. Dionysos est le conducteur des âmes représentées par les danseurs mêmes de son cortège (2)... Je n'ai eu connaissance de ce curieux et très instructif travail qu'après m'être fait, sur la question, une opinion qui, sur les points essentiels, n'a pas été modifiée par lui.
Voici des idées extrêmement simples, mais que je crois d'une importance capitale.
Celui qui pour la première fois a vu des grappes de raisin mûrir aux branches de la vigne, puis ces mêmes grappes, flétries et écrasées dans le pressoir, donner une liqueur très agréable, — celui-là s’est certainement cru en présence de phénomènes inexplicables sans l'intervention d’un Esprit. D'abord, que d’une plante difforme et bossue comme la vigne sorte un fruit admirable, tel qu'un beau raisin dofé par le soleil, c'est un premier prodige. Nos naturalistes actuels, remarquons-le bien, sont incapables de l’expliquer ; le primitif, qui n’a que son imagination pourse rendre compte des choses, invente une explication que nous considérons comme étant d'ordre fabuleux et merveilleux, mais qui, pour lui, a la valeur d’une loi positive de la nature. Cette grappe, c'est quelqu'un qui vit et qui meurt, pour renaître ensuite sous une autre forme. De là cessuperstitions qui donnèrent lieu aux légendes d'Erigone et de Maira, racontées par Apollodore et qui, après avoir traversé le domaine de la magie, puis de la religion, aboutirent plus tard à des œuvres d'art dramatique, puisque Phrynichos et Sophocle avaient composé sur elles deux tragédies dont le titre nous a été conservé (Erigone).
(1) Archiv. für Religionswissenschaft, τ. XI. (2) 151... Ὁ. τὴν τεῦ 173,4
Cette assimilation d’un phénomène de végétation à une personne divine n'est pas particulière aux Grecs; elle appartient aux croyances de la magie universelle. Ainsi dans l'Égypte ancienne, le dieu populaire Osiris était identifié aux semences ; dans le rituel des fêtes du mois de choiak, le titre du dieu était « Osiris qui es dans les grains » ; l'inscription du cercueil d'Amamon parle de la « végétation qui sort d'Osiris » ; et dans un tombeau de Thèbes {xv° siècle avant J.-C.), M. Loret a trouvé sur une image une couche de terre sur laquelle on avait semé des grains d'orge (ayant donné des pousses de 7 centimètres) pour représenter le dieu végétant.
Il y a un autre fait qu'on aurait grand tort de négliger. Pour voir un peu plus clair dans le culte de Dionysos, je me suis adressé à M. Miltiade C..., ancien élève de l'École des hautes études commerciales de Paris, aujourd'hui directeur d’une très importante maison de « vins et ἢ spiritueux » au Pirée. Je lui ai demandé : Quelles sontles caractéristiques des vins récoltés en Attique ? Réponse : Ces rins ontde 12 1/2 à 14 degrés d'alcool avec un arome naturel très fort. Un tel fait est à retenir par les philologues. Ce degré d’alcool est évidemment très élevé ; c'est plus que celui de nos crus de Bourgogne ; c’est celui des vins champagnisés. Mais cela ne suffit pas : un breuvage (par exemple un grog) peut être chargé d’alcool sans exercer une action profonde sur la mentalité du buveur. L'essentiel, c'est la nature des principes constitutifs du breuvage (exemple l’absinthe, moins alcoolisée, mais beaucoup plus troublante que certaines liqueurs). Or mon correspondant est très catégorique : « leur arome naturel est très fort ».
Imaginons maintenant les impressions du primitif qui, pour la première fois, sous un ciel ardent, boit du vin de l’Attique. Un stimulant soudain pénètre en lui ; il est brusquement transformé, tout ébranlé par une poussée d'émotion,
« intérieurement foudroyé par le vin », comme dit magnifiquement Archiloque : en un mot, il est en état d'ivresse ; et — un peu comme le malade — 11 se croit possédé par un Esprit.
$ 2. — L'ivresse divinisée.
Supposez maintenant que ce buveur, au lieu d’être un pur sensuel, comme un nègre d'Afrique, soit un sauvage très bien doué, un primi-