L’IVRESSE DIVINISÉE
tif ayant une imagination très vive et un sens artistique naturel, un Grec en un mot ; et suivons les conséquences.
1 période : l'ivresse étant due à l'intervention d'un Esprit, les Grecs divinisent l'ivresse.
Un Français du xx° siècle a peine à comprendre cela ; une telle idée se heurte à tout cet ensemble de bienséances dont nous formons l'idée d'art, de littérature, de poésie : il faut cependant accepter les faits tels qu'ils sont. On a identifié l'ivresse non seulement avec le génie du poète créateur et avec la piété de l’officiant (1), mais avec le dieu lui-même. C'est quelque chose d’analogue à la représentation de Hermès ithyphallique, — coutume que les Athéniens, « devançant en cela les autres Grecs », avaient recue des Pélasges, et dont les Pélasges donnaient une raison mystique, révélée dans les mystères de Samothrace » (2).
Pour Dionysos, il ne manque pas de monuments figurés qui, perpétuant de vieilles traditions jusque dans le demi-scepticisme de l’époque classique (et de nature, par conséquent, à nous renseigner sur les origines), le représentent à l’état d'ébriété. Je citerai le bas-relief du magnifique vase en marbre pentélique, trouvé au xvi° siècle, dans une vigne romaine, et désigné, au musée du Louvre, par le nom de vase Borghèse. On y voit Dionysos avec son cortège : satyres et bacchantes. La plupart des personnages de cette scène paraissent être sous l'influence de l'ivresse, et les emblèmes musicaux sont assez nombreux. Le jeune dieu, nu jusqu'aux jambes, un thyrse dans la main droite, couronné d'un bandeau et d’une branche de lierre fleuri, s'appuie sur une bacchante. Cette bacchante, dont le bras droit et l’épaule sont nus, joue de la lyre, pendant qu’un autre personnage, tourné à gauche et rejetant la tête en arrière, exécute une danse. Plus loin, un Silène ivre, couronné d’une branche de lierre, se baisse péniblement pour ramasser la coupe échappée de sa main. Devant ce groupe, il y a une bacchante qui danse en jouant des crotales (sorte de castagnettes), un satyre qui joue de la double flûte, tandis qu'un autre court après une joueuse de lyre ; enfin une autre bacchante, vue de dos, relève de sa main gauche sa robe trainante et de l’autre agite un tambourin. C’est un petit orchestre. Les bords du vase sont garnis de ceps de vigne, et, à la place des anses, on aperçoit, de chaque côté, deux mascarons de satyres. Il y aurait mêmes faits à observer sur le sarcophage dit « de Bordeaux» (musée du
(ἡ Philochoros, en citant le mot d’Archiloque, dit que les anciens observaient le rite dionysiaque « dans le vin et dans l'ivresse » (ἐν οἴνῳ xai μέθῃ). (2) Hérodote, 11, 51.
“οὗ LE DITHYRAMBE. — LE THÉATRE ANTIQUE ET MODERNE
Louvre), représentant Dionysos et Ariane, et sur beaucoup d’autres monuments figurés, entre autres une statue colossale de Dionysos (provenant de l’ancienne collection du roi et conservée également au musée du Louvre).
La croyance à un Esprit a d’abord pour corollaire immédiat l'appel à cet Esprit : c’est l’incantation, origine de la poésie lyrique. Les Grecs primitifs avaient sans doute, comme tous les vignerons, leurs « crises agricoles » sous diverses formes ; l'incantation a pour objet d’assurer une bonne récolte.
De l’incantation primitive adressée au dieu de la vigne, il ne nous reste aucun spécimen. Elle se réduisait probablement, au point de vue oral et rythmique, à un appel modulé, à la simple invocation d’un nom répété un certain nombre de fois, dans de certaines conditions. Cet appel (comme is βάχχε, analogue à is παῖαν, évohé, etc.) est l'embryon et le premier jet du lyrisme ; il s’est maintenu, en leur servant de refrain, dans les compositions développées et littéraires que nous font connaître les manuscrits et les inscriptions des périodes civilisées. A défaut de documents directs, nous pouvons nous faire une idée de ce qu'a été la magie grecque primitive, par voie d’analogie, en partant de ce principe qu’en pareille matière les habitudes de presque tous les peuples connus ont été partout les mêmes. Nous avons des primitifs contemporains, qui nous permettent de conjecturer ce qu'ont pu être les primitifs de l’histoire. Les Indiens d'Amérique {qui ne sont plus à proprement parler des « sauvages », mais qui observent des traditions tellement anciennes que très souvent ils n'en comprennent plus le vrai sens) ont, eux aussi, des cérémonies rituelles où ils invoquent des Esprits qui sont les dispensateurs des biens de la vie, surtout des biens de la terre et de ce qui est nécessaire à la puissance d’une tribu : un grand nombre d’enfants. Par ces deux dernières idées, la cérémonie Hako, pratiquée chez les Indiens Pawnees, ressemble fort au culte de Dionysos. Il faut même remarquer qu’au lieu de prendre le cynique phallos ithyen comme symbole de la fécondité, les Pawnees ont adopté l’épi de maïs, — dont l’analogue est peut-être dans la pomme de pin du thyrse des bacchantes (1). Les morceaux lyriqueschantés par ces Indiens et notés par miss Fletcher comprennent une série de couplets où l’on ne trouve que le nom de l'Esprit invoqué, et, pour encadrer ce nom, de pures interjections (Ho! hare ! he! εἴς...) signifiant attention ! voici !
(1) La signification de cet emblème semble précisée par certains gestes obscènes. (V. Furtwängler et Reichold, Griechische Vasenmalerei, pl. 44, 46, liv. V.)