‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 133 sur 169 · LE DITHYRAMBE ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

LE DITHYRAMBE ARTISTIQUE

Avec les progrès de l'intelligence humaine et de la vie sociale, tout se développe, se précise, s'agrandit. La notion des Esprits supérieurs à l'homme se fixe et se détermine dans des dogmes ; les opérations magiques (peut-être par suite de leurs échecs) deviennent des cultes réguliers où la prière se substitue aux injonctions. Parallèlement, l’incantation se transforme et assouplit sa raideur : d’une recette empirique réputée infaillible, on faitun « hommage » à la divinité. Avec le temps, les rites de la religion elle-même s’affranchissent, sur certains points, d’un formalisme rigoureux. D'abord, le sentiment qui leur est lié, est atténué, moins inquiet : à la superstition (c'est-à-dire à la confiance dans une recette), puis à la foi, a succédé un état d'esprit nouveau, moitié religieux, moitié esthétique, où le divin est mêlé à ce qui est politique, et où la piété pure entre dans le domaine de la poésie pour s’allier à l'imagination. On maintient sans doute les liturgies traditionnelles, mais, en dehors du peuple ignorant et docile, les hommes supérieurs les pratiquent cum grano salis où cum grano voluptatis. Les fidèles de Dionysos ressemblent à ces modernes qui, sans doute, sont de « bons catholiques », mais qui vont à la messe autant pour entendre de la belle musique et de beaux chants que pour prier. Aux obscures croyances populaires qui restent peut-être intactes dans les couches profondes de la vie sociale, s'adapte un libre travail d'interprétation d’où sort, épanouie, la fleur de l’art littéraire et musical.

C’est la période du dithyrambe tel que nous le connaïisssons. Nous pouvons nous en faire une idée d’après un fragment de Pindare. Denys d'Halicarnasse y voyait un spécimen d’ « harmonie austère ». On y trouve, reconnaissable, l’incantation, l’appel aux Esprits dont on veut gagner la bienveillance à l’aide des formules chantées ; mais on y voit également tout autre chose :

« Jetez les yeux sur notre chœur, envoyez-nous la joie et l’éclat, 6 dieux olympiens qui, au milieu des parfums de l’encens, visitez le centre de la sainte Athènes et sa place brillante de gloire et de magniticence. Recevez les couronnes de violettes et l'offrande des fleurs printanières, et daignez regarder le poète qui, de la fête de Jupiter, s'est avancé avec un hymne éclatant vers le dieu couronné de lierre, celui que nos bouches mortelles invoquent sous les noms de Bromios et d’Eriboas. Je suis venu célébrer la race des héros glorieux et des femmes de la famille de Cadmos (c’est-à-dire Dionysos fils de Sémélé et petit-fils de Cadmos). Dans l’argienne Némée, le devin attentif saisit le moment où la palme s’élance du tronc, quand s'ouvre la chambre des heures et que les fleurs odorantes sentent le souffle embaumé du printemps. Alors le feuillage aimable des violettes se répand sur la terre immortelle, alors les roses s’enlacent dans les chevelures, les voix retentissent mêlées aux accords des flûtes, et les chœurs font résonner les louanges de Sémélé, ceinte d’un gracieux bandeau ».— Et dans un autre fragment dithyrambique, le poète thébain

chantait le merveilleux éclat dont rayonnait Athènes à pareil jour: « Ο ville brillante, ville couronnée de violettes, mille fois digne d’être chantée, rempart de la Grèce, illustre Athènes, acropole divine ! »

Ce texte donne lieu aux observations suivantes :

Le poète est devenu le collaborateur du prêtre (successeur du magicien). Il ne se borne pas à voir en Dionysos, d’abord dieu de la vigne, le dieu supérieur qui personnifie les forces et le renouveau de la nature : il établit une certaine solidarité entre Dionysos et les autres divinités du panthéon hellénique. Il généralise. Il voit surtout Dionysos sous l’angle politique : il parle en citoyen d'Athènes pour qui la vie publique de la cité et les choses religieuses ne font qu’un. Cette connexité établie entre le divin et le profane est un fait capital. Il y en a un autre: on voit très bien que Pindare traite des mythes déterminés, mais les interprète librement. Il parle des « chevelures où s’enlacent des roses ». Ce n'est plus une formule rituelle ; c’est un ornement de langage. Il dit cela ; il aurait pu dire autre chose. Il n’est plus prisonnier des mots et des rythmes.

L'imagination va faire son œuvre.

Je citerai encore ce chœur (1) de Sophocle, qui peut être considéré comme un retour, dans la tragédie, à une forme de composition antérieure à la tragédie :

O toi qu'on adore sous des noms divers, toi l'honneur et la gloire de la fille de Cadmus, fils du dieu du tonnerre, protecteur de la fertile Italie et des vallées où l'on accourt aux fêtes de Cérès Éleusine, Bacchus, toi qui habites Thèbes, patrie des premières Bacchantes, sur les bords du limpide Isménus, où furent semées les dents du cruel dragon, c’est vers toi que s’élève la fumée des sacrifices célébrés sur cette montagne au double sommet que parcourent les nymphes de Corycie, suivantes de Bacchus, et les eaux de la fontaine de Castalie; c’est toi qui, parti du mont Myssa, dont le lierre couronne les lieux les plus escarpés et où les pentes douces sont couvertes de vignes verdoyantes, viens visiter les murs de Thèbes au bruit des hymnes immortels qu'on y chante en ton honneur. C’est cette ville que vous chérissez pardessus toutes les autres, toi etta mère, victime de la foudre. Et aujourd'hui qu'un danger pressant menace cette cité, viens! franchis d’un pas secourable les coteaux du Parnasse ou le détroit retentissant. O toi, qui présides au chœur des astres étincelants de feux, toi qui conduis les concerts nocturnes, fils de Jupiter, viens, escorté des Thyades, filles de Naxos, qui, pendant toute la nuit, animées d’une fureur divine, dansent en l’honneur de leur maître Bacchus.

3° La naissance du drame lyrique. — D'après le fragment de la composition de Pindare cité plus haut, on peut se faire une idée de la double extension qu'a prise le culte du dieu de la vigne, à la fois du

(1) Antigone, v. 1115-1155 (édit. Brunck), trad. Louis Humbert.

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