τ LE DRAME LITURGIQUE AU MOYEN AGE
messe ; les sujets traités sont tirés de l’ancien et du nouveau Testament ou de la vie des saints, et pris dans deux cycles principaux : le cycle de Noël et le cycle de Pâques. L’art dramatique n’est qu’un prolongement, une floraison ou une illustration des actes rituels. Et s’il en est ainsi, c’est que l’imitation, principe et base de tout théâtre, est d’abord le principe des rites religieux et, auparavant, celui des rites magiques. Magie, cultes religieux, art scénique, sont une seule et même chose considérée à trois « époques » de son évolution.
Il nous est impossible de dire ce que la tragédie antique emprunte au rituel dionysien ; nous ne commencons à la connaître que dans une phase d'évolution où elle est déjà œuvre d’art, à moitié détachée du culte. Nous sommes plus heureux avec les drames modernes, à partir du xr° siècle et peut-être du x°. Leur musique fait des emprunts directs à celle de l'Église, soit en reproduisant une mélodie grégorienne, soit en la modifiant légèrement. Le drame des Prophètes commence par un appel à l’allégresse qui ressemble fort au « Jubilate », début de l’offertoire chanté au dimanche dans l'octave de l’Épiphanie (1), et il se termine par le Benedicamus, verset alléluiatique chanté à la messe votive de la sainte Trinité. Dans le drame de l’Annonciation, le salut de l'ange, «Ave Maria », est accompagné d’une mélodie dont le début, plus ou moins simplifié ou orné, ne reparaît pas moins de 51 fois dans le Graduel, 26 fois dans l’Antiphonaire, 14 dans le Processionnale. Le deuxième morceau, «Ne timeas, Maria », reproduit (2) l’antienne des vêpres du 11° dimanche de l’Avent. Le 4° morceau, « Audi Maria » rappelle, pour la musique et pour les paroles, l'antienne des vêpres du 25 mars. La pièce finit par un « Magnificat » et un « Te Deum ». L'Adoration des Mages met en spectacle un récit chanté dans la liturgie (3). Dans le Massacre des Innocents, le dernier des trois chants qui forment le prélude, « Super solium David... », est l’antienne chantée à Laudes (n° dim. de l’Avent). Le 5° chant, « Tollite puerum», était chanté à la messe (communion) (4). Dans l’Apparilion à Emmaüs, les paroles du chœur « Surrexit Dominus de sepulcro... » sont tirées du
(1) Cf. le début des offertoires du vire et du xvine dimanche après la Pentecôte, le graduel de la messe pour un martyr pontife, l'introït de la messe du 18 juillet, la communion de la messe (11) d’un martyr non pontife, l’offertoire de la messe du 10 août.
(2) Avec une faute de lecture, de la part de l’auteur du manuscrit que suit de Coussemaker (Les drames liturgiques, p. 28) ; faute consistant probablement à confondre un podatus avec une clivis.
(3) V., dans le Processionale, le répons « Videntes stellam magi » (In Epiphania).
(4) Dominica infra octavam Nativitatis.
verset alléluiatique de la messe de la mr° férie après Fâques ; et, à partir de « qui pro nobis pependit », elles suivent la mélodie du verset liturgique; dans la Résurrection, le chant des soldats « Pro quo gentiles fuimus.. » reproduit — en le simplifiant — l'hymne « Sacris solemniis » chanté à la procession de la fête du Très Saint-Sacrement.
ὃ 7. — Caractères et évolution du drame liturgique.
On a reproché à ce théâtre de manquer d’action, d’avoir une psychologie trop sommaire, d'ignorer l'intérêt des grands conflits moraux où le bien lutte contre le mal avec des armes simplement humaines et où parfois un devoir est aux prises avec un autre devoir. On lui a reproché aussi de manquer de style ; de n’avoir pas créé un seul type ; de ne montrer nulle part une haute conscience morale et sociale (1). Ces critiques, ou ces observations, me paraissent tout à fait déplacées. Elles sont inspirées du théâtre grec émancipé du rituel primitif, ou du théàtre moderne tout pénétré de l'esprit profane et nettement laïcisé. Dans l’un et l’autre cas, elles sont injustes. C’est comme si l'on jugeait le théâtre de Shakespeare d’après l'esthétique de Racine, ou inversement. On oublie qu'il s’agit de drames liturgiques. Or un drame liturgique n'a pas à se préoccuper de créer le genre d'intérêt et de beauté inhérent à une pièce comme l’Antigone de Sophocle ou le Cid de Corneille : 1] s'acquitte pleinement de sa fonction lorsqu'il réalise pour les yeux ce qui est contenu dans les dogmes, sans se demander si ce contenu suffit à arrêter l’attention d’un public lettré ou a besoin d’un arrangement quelconque. La matière religieuse, acceptée comme étant au-dessus de toute discussion, touche au théâtre puisqu'elle fait intervenir des personnages agissants dans des lieux déterminés, mais c’est le seul lien qui la rattache à l'esthétique d’un Aristote ou d’un Lessing ; par essence, elle n’est qu’une illustration animée des textes sacrés ; si elle est parfois « dramatique » au sens littéraire et moderne du mot, c’est par hasard et comme par surcroît : elle n’en a nul besoin pour atteindre son but.
Le drame strictement liturgique imite des faits inscrits dans un texte qui est objet de foi et déjà représentés par des vitraux, des statues, des sculptures sur bois, des mosaïques; et cela suffit. En cela, 1] suit la tradition de la magie qui voit dans l’imitation un moyen d'agir et non un
(1) G. Cohen (v. infra).