CARACTÈRES ET ÉVOLUTION DU DRAME LITURGIQUE
moyen de créer des plaisirs d'ordre intellectuel; de telle sorte que, s’il y a des critiques à faire, ce n’est pas à la conception de l'imitateur, mais aux sujets religieux traités par lui qu'il faudrait les adresser.
Le théâtre chrétien π᾿ «imite » pas, comme les Grecs célébrant les fêtes de Dionysos, les manifestations ou le libre jeu de certaines forces de la vie universelle. Tard venu dans la civilisation, il hérite d’une tradition qui l’écarte de la nature pour l’organiser dans un domaine où les faits historiques ou légendaires, les idées morales, surtout les « textes », ont depuis longtemps substitué leur importance à celle des phénomènes physiologiques et cosmiques. Comme dit E. Renan avec profondeur, le christianisme est surchargé d’écritures ; son fondement est dans des témoignages livresques ; la source où il puise (au moyen âge) est un livre, — le Livre par excellence, — lequel, avec son énorme surpousse de commentaires et d’addenda, impose une direction nouvelle à tous les instincts humains (lorsqu'il ne les combat pas systématiquement) (1). Entre l’incantation instinctive d’où sortit jadis le dithyrambe et le monde vivant, il y avait communion étroite, rapport direct : ici, formidable est l'intermédiaire qui se place entre l’homme et la nature ; il arrête même, il absorbe la pensée du sujet et ne la laisse pas arriver jusqu’à l’objet. Le christianisme n’a cure ni du mystère qui produit le vin ou le blé, ni du mystère qu'est la génération d’un animal ! Il ne cherche pas une solution à ces énigmes ; il n’a pas de doctrine précise là-dessus, et se contente de quelques idées très générales qui enveloppent tout et suffisent à tout. Il n’a pas davantage de tendances esthétiques. Il ne s'intéresse qu’aux choses de l’âme, au «salut ». Pourtant, les modes de l’activité humaine restent les mêmes et, dans la pratique, les gestes obéissent à la même loi reconnaissable : un dogme étant constitué, le culte consiste toujours à l’« imiter », soit par l’action réelle, soit à l’aide des arts du rythme.
Aujourd’hui encore, on a pu observer, en ce qui concerne la fête de Noël, des faits qui sont sur la limite indécise de l’acte rituel et de l’art ou dela représentation, au sens profane du mot. Au couvent des capucins qui est sur la Bidassoa, pendant la nuit de Noël, on fait baiser aux fidèles une poupée emmaillotée, — image de Jésus-Dieu! — tandis que les castagnettes et les tambourins font une joyeuse musique ; dans la chapelle de l’abbaye de Maredsous, sur le coup de minuit, une étoile descend lentement sur l’autel, tandis que tous les cierges sont subitement
(1) Voyez, comme étant aux antipodes des idées dionysiennes, [9 Ep. aux Corinthiens, vu, 26, 27 et 28; Εν. selon 5. Mathieu, xix, 12.
allumés ; ailleurs, au moyen d’une corde enroulée à une poulie, on fait tourner sans cesse une étoile au bout d’un bâton. Le rôle d'Hérode, anxieux à l’arrivée des mages, est reproduit par un homme tenant une lance à la main, ayant une chaîne autour du corps, et maintenu par deux aides. En Silésie, en plein xix° siècle, « on faisait descendre du plafond de l'église un pigeon, usage général à la Pentecôte jusqu'au xvi° siècle. :
« . Α l'office du vendredi saint, à Sainte-Croix de Jérusalem, on éteignait, l’une après l’autre, toutes les lumières, de sorte qu’à la fin du Benedictus de laudes, il n’en restait plus d’allumée qu’une seule, qu’on faisait disparaître derrière l'autel. C'était le signe que la lumière du monde était éteinte, le Christ mort, et que les ténèbres se faisaient sur la terre. C’est le même sentiment dramatique qui ailleurs fait éteindre tous les cierges pour rappeler le deuil de la nature à la mort du Christ, et figurer, par le bruit des marteaux et des crécelles, le tonnerre que l'on dut entendre lorsque la terre trembla et que le voile du Temple se fendit en deux{(1). »
Ces usages ont persisté Jusqu'à nos jours, comme témoins de l’esprit qui régnait dans la liturgie primitive et d’où le théâtre est peu à peu sorti. L'office des pèlerins à Emmaüs atteste la construction, dans l’église, d'un échafaud muni d’un vrai décor représentant le château d'Emmaüs, où Jésus et ses disciples dinent à une table qui y est préparée. Dans le drame liturgique formé, des chanoines vêtus de dalmatiques blanches figurent les Anges ; ou bien encore, ce sont des enfants de chœur vêtus d’aubes (à Tours), ou des diacres dont la tête est couverte de l’amict (à Soissons) ; on va parfois jusqu’à leur adapter deux grandes ailes dans le dos (à Narbonne). Le Christ apparaît avec une aube teinte en rouge, couronné d’un diadème, avec une barbe, la croix en main et les pieds nus. Dans la procession des prophètes, « Moïse, tables en main, apparaît en aube et en chape, cornu et barbu ; Isaac porte une étole rouge, hirsute ; Aaron est en costume d’évêque et en mitre ; Habacuc en dalmatique, grignotant des racines... La procession des prophètes de Laon précise davantage encore : Habacuc est barbu, courbé et bossu ; Elisabeth, en habit de femme, est visiblement enceinte ; Jean-Baptiste a une tunique poilue et de longs cheveux ; Nabuchodonosor, en vêtements royaux, a la démarche orgueilleuse ; la Sibylle, en habits de femme, échevelée, couronnée de lierre, est
(1) Gustave Cohen, Histoire de la mise en scène dans le théâtre religieux français du moyen âge, 1905, p: 17.