‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 139 sur 169 · CHANSONS DE BERCEAU · texte numérisé non relu

CHANSONS DE BERCEAU

Athénée cite également, d'après Aristoxène, un chant d'amour populaire chez les femmes de l'antiquité, appelé Kalyce. C'était une œuvre de Stésichore; voici ce que le poète y racontait. La vierge Kalyce, éprise du jeune Evathle et voulant devenir non sa maîtresse, mais sa femme légitime, adresse des prières à Aphrodite; n'étant pas exaucée, elle se précipite du haut d’un rocher. Ce sont sans doute les prières de Kalyce à Aphrodite qui étaient communément chantées par les jeunes Grecques désirant un mari, non un séducteur.

$ 2 — Chansons de berceau.

Dans cette revue rapide, il faudrait s'arrêter un instant à la chanson que les Grecs appelaient d’un nom qu'on peut chercher à restituer d’après le mot Katabaukalèsis, ou action d'endormir par un chant. C’est un genre qui, dans le folklore, dans la composition littéraire, dans la musique de tous les temps et de tous les pays, aujourd’hui encore dans l'art savant, a occupé et conserve une place de choix.

On pensera peut-être que pour expliquer l’existence de chants destinés à provoquer le sommeil, il n’est pas nécessaire de remonter jusqu'à la magie et qu'il suffit d'observer les effets de certains rythmes sur certains auditeurs. Ici, cela n’est pas douteux, il est impossible de ne pas tenir compte de l'action purement physiologique d’une mélodie, qui, en répétant les mêmes formules, émousse la sensation de l’auditeur, énerve son attention en la ramenant toujours au même point, et finit par exercer sur lui une sorte de domination par sympathie. Mais ce n’est pas seulement la tendresse maternelle qui s’est servie du chant pour le sommeil léger des berceaux, celui « dont on se réveille », comme dit Théocrite ; les conquérants, les batailleurs, les chasseurs, l'ont employé contre leurs ennemis ou contre la proie convoitée, pour frapper sans péril ou pour écarter un obstacle. ® En tout cas, il y a eu des chants de ce genre que l’on considérait comme ayant un caractère magique. Le papyrus 3299 du Louvre contient un « Chapitre pour faire dormir un homme ». Il faut « Dire l'incantation du fer qui perce la coque de la barque Nes’em.... » Ce fer mythique mû par la force du charme « perce celui quiestdans le disque solaire... jusqu'à ce qu'ils [les dieux] fassent dormir N., fils de N... » Il faut chanter quatre fois cette invocation sur une arme de métal. (Le texte est plein de mots mystérieux en caractères grecs). — Dans l'Inde,

certains chasseurs employaient le chant pour endormir l'animal poursuivi(1). A la suite d’Apollonius, Ovide mentionne les formules magiques employées par Médée pour endormir le dragon :

Verbaque ter dixit placidos facientia somnos,

et désigne avec plus de précision le chant employé dans le même butpar Hermès contre Argus:

... Junctisque canendo Vincere arundinibus servantia lumina tentat (2).

Il représente Œson, vaincu par les mêmes charmes :

…. in plenos resolutum carmine somnos, Exanimi similem.

Cet usage certain du chant soporifique, arme offensive et défensive, a peut-être précédé l’innocente « berceuse » dont les refrains divers sont maintenus par la tradition dans tous les pays où il y a une famille : rÔ-r0 portugais, #inna-nanna italien (3), do-do français, lullaby anglais, εἴς., εἴς, On a trouvé des « berceuses », hors de l’Europe, chez les Indiens du Chili et du Brésil, chez les Arabes et les Berbères, chez les Hottentots, chez les Lapons. Pour l'étude de ce sujet, Je ne puis que renvoyer à des ouvrages spéciaux (4).

$ 3. — Chansons de travail.

Restent les chansons de travail. Partout, chez les Grecs particulièrement, elles sont fort nombreuses. Les comédies d’Aristophane permettraient à elles seules d’en dresser une liste considérable. En leur attribuant une origine magique, je suis obligé d’écarter d’abord la thèse du professeur allemand Bücher, ou de lui accorder seulement une por-

(1) Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, III, ὃ.

(2) Ovide, Met. VII,152, et 1,3684-5. — 7bid., 253, 328; cf. Horace(Carm. Ill, 1), Sénèque (Médée, 704), etc. Dans les Métamorphoses d’Apulée, les sorcières thessaliennes endorment par leurs chants les gardiens des morts : «... cantaminibus somno custodes obruunt ».

(3) Mentionné par Dante (Purg. ΧΧΠῚ, 111).

(4) G. Ragusa-Moleti, l'oesi dei popoli salvaggi o poco civili (Palerme 1891) ; Ploss, Das Kind in Brauch und Sitte der Vôlker (Leipzig, 1884, t. Il) ; la Revue des Traditions populaires ; Mélusine ; et l'excellente monographie Cançôes do Berço (avec quelques airs notés\, par le Dr 1. Leite de Vasconcellos, Conservateur de la Bibliothèque N.de Lisbonne (Lisbonne, 1907, broch. de 86-13 p.).

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