CHANSONS DE TRAVAIL
tée restreinte. Je ne veux pas reprendre dans le détail la discussion de la thèse brillante contenue dans Arbeit und Rythmus, « Rythme et travail ». Je me borne à quelques observations.
En rattachant les premières manifestations de la musique (vocale) à la nécessité de régler un travail fait en commun, Bücher a expliqué peut-être, on ne saurait trop le répéter, les origines de la mesure, mais non celles du rythme, ce qui est fort différent. Des gens qui rament ensemble sur une pirogue ou qui transportent une masse très lourde à l’aide du seul effort musculaire, ont certainement besoin que leurs mouvements soient concertés, réglés, soumis à une loi commune, comme les gestes vocaux des membres d’une chorale. Mais, de là, on ne peut tirer qu’un système de temps forts et de temps faibles, c'est-à-dire la mesure : on ne peut pas tirer l’origine du vers et celle de la strophe, c’est-à-dire le rythme. On ne peut même pas en tirer la mélodie elle-même, le dessin sonore qu’exécute la voix et qui est proprement la musique (bien avant qu’une mesure régulière soit constituée); les tâcherons n'en ont nul besoin. De même, quelque ingéniosité qu’on y mette, il est impossible d'expliquer, en prenant le travail comme seul point de départ, pourquoi il y a une poésie lyrique née du ron-ron monotone et de cette sorte de dépression intellectuelle qui sont la loi destäches violentes et prolongées ; ilest au moins impossible d'expliquer pourquoi cette poésie, dès le début, a un caractère religieux et pourquoi elle affecte presque toujours la forme d’un appel à une divinité. Au contraire, la thèse soutenue dans le présent livre me paraît expliquer très clairement tous les faits.
Prenons un exemple. Voicilachansondes moissonneurs telle que nous la saisissons dans le refrain conservé par Athénée et reproduit plus haut. Envoie-nous beaucoup de gerbes, des gerbes, donne-nous des gerbes ! Il y avait certainement une mélodie sur ces paroles ; mais pourquoi ce refrain ? Pourquoi cet appel à Déméter ἢ D'abord, je ne vois pas que des moissonneurs aient besoin de régler leur travail au point de recourir à un chant. Ils agissent sans rythme ou individuellement. De plus, j'ose dire qu’un pareil travail est incompatible avec le chant, et que si un appel à la déesse des blés a été jamais modulé par des voix rustiques, c’est avant et non pendant le travail réel, — ou durant les pauses. Les moissonneurs sont courbés jusqu’à terre pour couper les gerbes très près du sol et ils accomplissent la tâche la plus pénible de la vie champêtre (singulière condition pour créer l’art musical et la poésie lyrique). Il suffit de les avoir vus à l’œuvre, dans la campagne méridionale, sous les feux du soleil de juillet, pour comprendre qu'il ne
leur est ni nécessaire ni possible de chanter. — Admettez une tradition de magie, attribuant les richesses de la terre à la bienveillance d’un Esprit qu'il faut invoquer d’une certaine manière pour obtenir ses bienfaits: l’existence du chant s’expliquera tout naturellement, ainsi que le sens et la forme des paroles, et leurs développements ultérieurs.
S'il ne faut pas confondre la mesure (marquée par la voix) avec le rythme, il ne faut pas davantage la confondre avec le chant En plusieurs cas, l'association de la mélodie et du travail a pu être créée par une pensée d’agrément et de distraction; mais le principe et la cause initiale ne sont pas là. Le travailleur primitif chante, soit pour se concilier l'Esprit sans lequel le but poursuivi ne peut être atteint, soit, par pure et authentique tradition de magie, pour exercer une action directe sur les outils qu'il emploie ou sur la matière même qu'il façonne. Cette application, devenue inconsciente quand la magie a été abandonnée ou négligée, se retrouve dans toutes les chansons de travail modernes, populaires ou non:
Cours, mon aiguille, dans la laine ; Ne te casse pas dans ma main.
Le vannier est un incantateur ingénu quand 1] d&t:
Brins d'’osier, brins d’osier, Courbez-vous, assouplis, sous les doigts du vannier !
Avec Siegfried forgeant son épée, et chantant les qualités que devra posséder cette épée, nous revenons en pleine magie. En tout cela, le chant a pour objet de faire courir l'aiguille, d’assouplir les brins d’osier, de préparer une bonne épée. :